Entretien avec Jason, la langue affûtée des Sleaford Mods, pour la sortie de leur nouveau brûlot "Eton Alive"

Sleaford Mods, le duo de punk rap le plus chargé politiquement outre-Manche, sort un cinquième album, "Eton Alive". Sur les instrumentaux minimalistes de son compère Andrew Fearn, la terreur du micro Jason Williamson atomise dans ses chansons-brûlots le délitement de la société britannique. Rencontre réjouissante avec un artiste au verbe aiguisé, qui ignore tout de la langue de bois.

Jason Williamson de Sleaford Mods sur scène à Glasgow en 2017.
Jason Williamson de Sleaford Mods sur scène à Glasgow en 2017. (Chris Lever/Shutterstoc/SIPA)
Il a la langue bien pendue, les idées claires, l'esprit acerbe et un accent cockney à couper au lance-flammes. Jason Williamson est aussi à l'aise et à sa place dans le petit salon feutré d'un hôtel parisien que sur scène, où son énergie démentielle et sa scansion hargneuse font tanguer les foules.

Le leader de ce duo de quadragénaires originaire de Nottingham est surtout rayonnant. Il ne l'a jamais autant été depuis qu'il a arrêté "les conneries" - la cocaïne et l'alcool. Son teint est frais et ses biceps moulés dans les manches de son T-shirt parlent pour lui : il pète la forme. Prêt à bouffer indistinctement riches, menteurs, idiots, arrivistes, simulateurs et usurpateurs. Tout en tenant la chronique de la brutalité du système et de la paupérisation des classes moyennes, des galériens, des survivants, des moins que rien.

Toujours aussi féroce et urgent mais un poil plus accessible

"Une fois de plus, nous nous retrouvons au milieu d'un plan élitiste, lentement digérés, en attendant d'être transformés en excréments", résume-t-il dans la déclaration d'intention de cet album. Pour autant, les diatribes féroces lestées d'ironie et d'humour noir de ce punk rappeur ne l'épargnent pas plus que les autres : sont épinglés sa jalousie, ses contradictions, son ego et ses conditionnements (le consumérisme notamment sur "Into the Payzone" et la paranoïa sur "Negative Script").

Ce nouvel album, un douze titres sorti pour la première fois sur leur propre label, Extreme Eating (après des années chez Rough Trade), ne rompt pas avec le style urgent, ultra minimaliste et énergique des quatre précédents. Mais Andrew développe une production moins rèche et plus accessible, tandis que Jason explore sur certains titres une forme de rap chant déjà effleurée sur le précédent album "English Tapas". Ce dernier leur avait permis il y a deux ans de mettre fermement le pied dans la porte, "Eton Alive" pourrait bien l'ouvrir tout grand à cet esperanto punk trépidant qui parle autant aux hanches qu'au cerveau.

Inutile de tout comprendre à la métaphore compliquée du premier single (une araignée géante sur un kebab...) pour être galvanisé par l'énergie qui s'en dégage.

Que signifie le titre de votre nouvel album, "Eton Alive" ?
Jason Williamson : C’est un jeu de mots sur "eaten" (mangé) et Eton, au sud de l’Angleterre, où l’élite et tous les membres du gouvernement conservateur ont fait leurs études dans des collèges privés, y compris David Cameron, l’un des architectes de l’austérité (et Premier ministre du Royaume Uni de 2010 à 2016 NDLR). Cela parle de la façon dont nous, depuis le haut de la classe moyenne jusqu'aux plus pauvres, avons été mangés ("eaten") tout crus ("alive") par la politique que ces gens ont créée et menée. Ils ont en outre plongé le pays dans un état de torpeur et de découragement, la classe moyenne ayant été psychologiquement réduite au silence par la peur du déclassement.

Quel but poursuivez-vous avec vos chansons ? Souhaitez-vous galvaniser les foules en vue d’une rebellion ?
Non, je ne pense pas que la musique puisse provoquer la révolte, pas plus qu'elle ne peut résoudre les problèmes politiques. Seule la littérature en a peut-être encore le pouvoir. Avec les nouvelles formes du capitalisme, celles du flux, du streaming, de la claustrophobie, il y a sans doute de nouvelles philosophies à en tirer. Mais il me semble que maintenant les gens ont une bonne idée générale de ce qu’est le capitalisme et suffisamment de preuves pour une révolte. Etre un groupe engagé et perçu comme tel est aussi un piège. Parce qu'au bout d'un moment cela fait partie de l'entertainment de parler de politique. Parfois j'ai peur que notre engagement devienne un gimmick. D'autres voient la musique comme un bon éveilleur de conscience ou voudraient en faire un appel à l'action. Je ne la vois pas comme ça. Je la fais avant tout pour moi. 

Pensez-vous que c’est aussi l’ironie exprimée dans vos chansons qui plaît au public ?
Sans doute, oui. Le fait que nos chansons plutôt déprimantes racontent le quotidien, la normalité. Parfois je m’interroge, je me sonde pour savoir si je fais ça inconsciemment pour l’effet, mais non, c’est sincère. J’essaye vraiment d’être le plus honnête et fidèle à moi-même.

Sur ce nouvel album, je trouve que vous avez évolué dans le songwriting, "Eton Alive" propose davantage de vraies chansons construites.
Merci. Et oui, je voulais faire de meilleures chansons. Au fur et à mesure on évolue et on réalise qu'on peut mieux faire mieux. Désormais, lorsqu'Andrew m'envoie la musique je passe du temps à cultiver les chansons alors qu’avant c’était beaucoup d’improvisation et d’impulsions. Cette fois je me suis penché sur la musique deux ou trois mois avant et j’ai travaillé dessus longtemps. J’ai réalisé que tu peux avoir des fulgurances, de bonnes idées sur le moment, qui deux semaines plus tard ne s’avèrent plus si bonnes que ça. Si tu les remplaces par autre chose, c’est meilleur, plus fort. De ce point de vue, j’ai étendu mes capacités d’écriture.

Et la musique d’Andrew ?
Sa musique est une nouvelle fois puissante, parfois plus dure, mais plus élaborée, avec davantage de couches. C’est moins minimal, et je dirais que nous avons tous les deux grandi et évolué en parallèle. Il faut savoir aussi qu’Andrew est retourné vivre chez ses parents après une rupture sentimentale et a du même coup disposé de beaucoup de temps pour cet album, seul avec ses machines. Je pense que cela se reflète dans la musique.

Qu'avez-vous écouté entre le précédent album et le nouveau ?
Beaucoup de drill music, qui est proche du grime, une musique assez déprimante. La drill est la musique la plus politisée actuellement en Angleterre. Parce qu'y sont évoquées de vraies questions, le fait que les gens soient acculés, n'aient parfois pas d'autre choix que de vendre de la drogue par exemple. J'ai écouté aussi beaucoup de soul des eighties, Alexander O’Neil, Luther Vandross, Chaka Khan.

Ah, voilà ! Parce que vous chantez presque sur cet album, non ?
C'est vrai, car même si je n'ai pas voulu imiter ces chanteurs, ils ont influencé ma façon de poser ma voix. Je crois que c’est le secret : écouter les autres en apprenant à être soi-même. Je chantais, il y a longtemps, dans un autre groupe. Mais mon chant aujourd’hui est bien plus proche de qui je suis. Ça a été une révélation en fait. Sur le précédent album "English Tapas" il y avait déjà un début d’approche plus chantée et cette fois nous avons été plus loin.
Andrew Fearn (à gauche) et Jason Williamson de Sleaford Mods.
Andrew Fearn (à gauche) et Jason Williamson de Sleaford Mods. (Photo Roger Sargent)
Dans quel état d’esprit avez-vous enregistré "Eton Alive" ?
Dans la vie je suis quelqu’un de plutôt jovial en général. Je ris beaucoup avec ma femme et mes enfants. Je crie aussi beaucoup (il rigole). Cette fois, je voulais être sérieux, je voulais être négatif, je voulais être déraisonnable, je voulais être amer, je voulais être jaloux. Je voulais exprimer tout ça dans ma musique. Parce que je suis comme ça. Et je me fous de savoir si c’est bien ou mal, moderne ou pas.

La rage est-elle un moteur pour votre inspiration ?
Oui d’une certaine façon. La colère, la rancœur pas mal, la jalousie un peu, les problèmes d’ego.

Et quelles sont les choses qui vous rendent dingue actuellement ?
Ce qui me rend dingue, ce sont les groupes anglais qui prétendent être engagés ou concernés par les problèmes sociaux. (Il grimace pour souligner son aversion)

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi vous étiez si en colère contre les Arctic Monkeys par exemple.
Ils ne disaient rien dans leurs paroles. Je les trouvais surtout poussiéreux, terriblement datés, avec leur accent américain et les cheveux peignés en arrière du chanteur Alex Turner, qui parlait comme Elvis. Ça m’a mis en colère parce que c'est tellement flemmard et parce que ce n’est pas comme ça en Angleterre ! D’ailleurs ces gens-là vivent maintenant à Los Angeles. Je déteste aussi ce nouveau groupe, Idles. Ils sont tellement cliché eux aussi. C'est tellement forcé ! Ils essayent de se faire passer pour un groupe de la rue et de la middle class avec des références qui ne sont pas les leurs. C'est de l'appropriation culturelle. Au départ j'aimais bien le premier album "Brutalism", mais ensuite je me suis senti trahi. Et puis c'est trop tire-larmes, trop dramatique : le chanteur a traversé beaucoup d'épreuves - il a perdu sa mère et plus récemment un enfant mort-né - mais ils en font trop là-dessus. C'est à la fois si contrit, si condescendant et si inoffensif comme rock contemporain. Putain, je déteste, vraiment ! Désolé. (Il imite les braillements du chanteur et explose de rire).

Parlons du Brexit, quelle est votre opinion ?
C'est tellement déprimant, quelle merde. J'ai voté contre le Brexit bien sûr. J'aime l'Europe. L'Union européenne me permet d'être plus proche de mes frères et sœurs européens, en particulier français et allemands. Même si je comprends pourquoi la classe ouvrière se sent ignorée et a voté pour le Brexit.

Le paradoxe c'est que vous avez voté "remain" alors que les gens que vous représentez dans vos chansons, la classe ouvrière, a voté massivement en faveur du Brexit.
Je suis de la classe ouvrière mais je ne représente pas la classe ouvrière. Je parle dans mes chansons de ce que je vois autour de moi. En cela, je représente la lutte et la tragédie de l'existence des ouvriers et de ceux qui galèrent. Après, c'est vrai que j'en ai voulu aux miens pour ça. Pour ces idées courtes et cette ignorance, qui étaient là bien avant le Brexit. Mais il faut comprendre que ces gens n'ont pas grand-chose, ils sont cantonnés à un petit périmètre, un quartier avec un pub et quelques magasins, dont ils ne sortent que rarement. Ce sont des cibles faciles pour la machine à propagande.

Maintenant que Sleaford Mods est un groupe connu, comment faites-vous pour rester les mêmes, pour ne pas vous compromettre ?
En n'oubliant jamais d'où nous venons et où nous étions il y a cinq ans, d'abord. Ensuite en réfrénant mon ego, qui me titille sans arrêt. Et en étant au clair avec nous-mêmes. Il faut pouvoir faire avancer la musique, c'est ça l'essentiel. 

Album de Sleaford Mods "Eton Alive" (Extreme Eating / Differ-ant)