Orelsan poursuivi pour "Sale pute", la chanson-boulet qui l'a révélé

Le rappeur caennais est jugé lundi à l'initiative d'associations de défense des femmes qui ont dénoncé, en 2009, la violence des paroles de l'une de ses anciennes chansons. Le procureur a requis la relaxe.

D’ordinaire, les Victoires de la musique récompensent des artistes plutôt conventionnels. Alors quand Orelsan a reçu ses deux trophées, le 3 mars, la "révélation du public" et l'auteur de "l’album rap de l’année" a sans doute un instant pensé que l’affaire Sale pute était derrière lui. Pas tout à fait.

Accepté par la profession, acclamé par le public et salué par la critique, le rappeur caennais s’explique mardi 7 mai devant le tribunal correctionnel de Paris au sujet des paroles qui l’ont rendu célèbre. Des paroles qui constituent une "provocation au crime", pour le mouvement de défense des femmes Ni Putes Ni Soumises (NPNS), partie civile. Le procureur a requis la relaxe. Retour sur une polémique. 

Genèse d'un provocateur

En 2006, Aurélien Cotentin a 24 ans quand son premier clip, Ramen, est publié sur YouTube, sous le pseudonyme d'"Orel". New Era vissée sur la tête, il débite sur le ton de la blague et de la provoc' le récit d'un style de vie d'ado attardé parfaitement assumé, dans une indifférence quasi-générale en dehors des cercles de connaisseurs. L'année suivante, Cotentin, qui a rajouté un "-san" en queue de pseudo, affirme avec Saint-Valentin son goût pour le trash, se pavane et vanne sur le porno et le sexe en général. Surtout, il attire l'attention, tant pour son talent que pour son sens de la formule jugé discutable ("Et le lendemain matin elles en redemandent, se mettent à trépigner / Ferme ta g... où tu vas te faire Marie Trintigner.")

Trois ans plus tard, tandis qu'Orelsan sort son premier album, Perdu d'avance, et s'apprête à écumer les gros festivals hexagonaux, LE morceau, enregistré en 2006 et disponible uniquement en ligne, refait surface. Ses paroles, violentes, traduisent la haine d'un homme trompé à l'égard de sa petite amie. Orelsan y décline diverses ripostes et enflamme l'interressée sur le champ lexical (vaste) de la prostitution. Attention, contenu costaud.

Un coup de pub qui coûte cher 

Buzz oblige, on écoute le titre jusque dans les ministères : la ministre de la Culture de l'époque, Christine Albanel se déclare "révoltée" et dénonce l'"apologie sordide de la brutalité envers les femmes". Elle appelle au "boycott" du morceau, rapporte alors Le Point. La secrétaire d’Etat à la Solidarité, Valérie Létard, en appelle pour sa part à la responsabilité des dirigeants des sites de vidéos en ligne pour qu’ils retirent le clip, rapporte Libération. Finalement, ils en limitent l'accès. 

L'artiste paye cher sa provoc : en avril, il est maintenu au Printemps de Bourges, mais seulement après que Marie-George Buffet se soit assurée auprès du directeur du festival qu'il n'interprètera pas le morceau du scandale. En juin, il est déprogrammé du festival des Francofolies de La Rochelle (une intervention de Ségolène Royal est un temps évoqué, sous la pression d'un lobby féministe, puis démenti, souligne L'Express). Cette année-là, une quarantaine de dates lui passent sous le nez, se souvient Culturebox.

Dernier effet boomerang de la polémique : le cas Sakifo. En mars 2012, le conseil régional de la Réunion a décidé de retirer ses subventions à ce festival réunionnais au motif que "la violence verbale, les appels à la haine, au viol, à la pédophilie, à la violence physique portés par l’un des artistes invité [Orelsan] du Sakifo 2012 ne peuvent obtenir ma caution", justifie le conseiller régional Didier Robert, relate Mondomix, qui craint que l'initiative ne se répète en métropole, dans un curieux remake de l'été 2009.

Reconnaissance et renaissance 

"Ce texte met en scène un jeune homme qui, apprenant que sa petite amie l'a trompé, décide de noyer son chagrin et sa colère dans l'alcool, rapelle le label par communiqué. Comme toute création artistique, aussi violente soit-elle, cette narration ne peut et ne doit pas être sortie de son contexte." L'interessé se dit "désolé" si ses paroles "ont choqué'.

En marge de la polémique, le rappeur est toutefois récompensé pour son travail sur l'album Perdu d'avance par le jury du prix Constantin, lequel sacre chaque année les espoirs de la musique hexagonale. Avec son deuxième opus, Le Chant des sirènes, Orelsan fait un retour autrement remarqué. Cette fois, pas de polémique mais un constat : le rappeur de 29 ans a mis son style subversif au service de thèmes moins explosifs, toujours incisifs et sulfureux. L’album s’écoule à 100 000 exemplaires et Orelsan remonte en 2012 presque triomphalement sur la scène du Printemps de Bourges : "Désolé, mais je ne vais pas jouer Sale pute ce soir", prévient-il dès son entrée en scène.

Le titre qui l’a rendu célèbre n’a plus qu’à se faire oublier. Le passage de la justice devrait définitivement tourner cette page peu glorieuse de la carrière d’un artiste qui a prouvé, depuis, qu’il avait davantage à offrir.