"Comme ils disent", ou comment Charles Aznavour a réussi à dénoncer l'homophobie avec une chanson il y a quarante-six ans

En 1972, l'auteur-compositeur-interprète évoquait à la première personne un homosexuel victime de "lazzis et de quolibets". Un moyen de dénoncer l'homophobie, comme personne ne le disait alors.

Charles Aznavour en concert à l\'Olympia, à Paris, le 16 novembre 1972.
Charles Aznavour en concert à l'Olympia, à Paris, le 16 novembre 1972. (AFP)

"J'habite seul avec maman, dans un très vieil appartement, rue Sarasate..." La première fois qu'il a entendu Comme ils disent, à l'orée des années 2010, Alexis Patri avoue avoir ressenti un "électrochoc", face à la puissance intacte de cette chanson, malgré des arrangements trop XXe siècle à son goût. Car Charles Aznavour, il y a quarante-six ans déjà, avait tout compris "à l'homosexualité masculine" et à "l'homophobie", assène ce jeune journaliste du magazine Têtu. A 25 ans, il rejoint l'avis général : cette chanson de l'artiste mort dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 2018 a marqué un avant et un après dans la variété française grand public.

Retour à la préhistoire. Nous sommes en 1972, et la jeunesse étouffe dans une France pompidolienne largement corsetée, quatre ans après Mai-68. Il faudra attendre encore deux ans pour obtenir l'autorisation de l'avortement, et une décennie pour la dépénalisation de l'homosexualité. Mais en artiste, Charles Aznavour sait, et sent, que l'opinion a plusieurs longueurs d'avance sur les politiques.

Une chanson "à la première personne"

"Cela a été perçu comme une première ! D'emblée, la presse a salué une chanson extraordinaire, jugeant audacieuse cette interprétation empathique, à la première personne, des sentiments d'un homosexuel", se souvient l'ancien journaliste du Monde Robert Belleret, auteur d'un volumineux Vies et légendes de Charles Aznavour (éd. de l'Archipel, 2018).  

A y regarder de plus près, pourtant, l'engouement n'est pas immédiat. C'est à l'Olympia, fin mars 1972, que Charles Aznavour inaugure cette chanson toute neuve sur un "homo" malheureux épris d'un hétérosexuel. Ignorant la portée transgressive des paroles ("Je pense à mes amours sans joie/Si dérisoires (...) Car l'objet de tous mes tourments/Passe le plus clair de son temps/Au lit des femmes" ), la critique du Monde Claude Sarraute n'y verra qu'une rengaine trop ressassée :

Cette évocation de l''homo' qui remplace sa maman à la cuisine, à la lessive, pique à la machine, cache son désespoir, son 'doux secret', sa passion dérisoire pour un homme à femmes, c'est la petite ouvrière amoureuse du patron, (...) c'est bon pour les Frères Jacques.Claude Sarrautedans "Le Monde", en mars 1972

Qu'importent les réserves du journal du soir émises au printemps ! A sa sortie à l'été 1972, le disque s'arrache. "Emporté par une mélodie réussie, le public achète en masse le 45 tours, où en couverture le chanteur pose en tenue noire, visage baissé", note Le Figaro.

"Qui va chanter ça ? Moi"

Car le chanteur a gagné son pari : émouvoir en épousant, jeux expressifs du visage et revers de main à l'appui, les tourments de son héros ("A l'heure où naît un jour nouveau/ Je rentre retrouver mon lot /De solitude /J'ôte mes cils et mes cheveux/Comme un pauvre clown malheureux/De lassitude").

Des chagrins évoqués avec gravité, en rupture totale avec un Michel Sardou moquant quelques mois plus tôt, dans Le Rire du sergent (disque d'or 1972), une "folle du régiment au cœur de troubadour" ("Le rire du sergent/Un matin de printemps/M'a fait comprendre comment gagner du galon/Sans balayer la cour/En chantant simplement/Quelques chansons d'amour").

Dans la bouche d'Aznavour, père en 1972 de cinq enfants issus de trois mariages différents, cette dénonciation assumée de l'homophobie n'allait pas de soi. Lorsqu'il a interprété cette chanson pour la première fois, devant "un cercle d'amis homosexuels", "ça a jeté un froid", écrit Le Figaro, avant de citer l'auteur-compositeur : "On m'a demandé qui allait chanter ça. J'ai répondu : 'moi'. Nouveau silence". Sur son site, Aznavour lui-même rappelle que ses proches l'avaient mis en garde.

Mon entourage de l'époque me déconseilla de l'interpréter, au risque de dégrader mon image. Je décidai néanmoins d'en courir le risque car ce sujet me tenait à cœur et méritait que je prenne position.Charles AznavourLa fondation Aznavour

Lui tenait-il à cœur parce qu'il s'agissait d'un proche dont il décrivait la vie et les amours déçues ? "Charles" lui-même "dira que le personnage de cette 'chanson d'amour' lui a été inspiré par une de ses anciennes connaissances, son secrétaire et chauffeur Androuchka, 'un peu décorateur, un peu styliste', et qui avait une chatte blanche", énonce Robert Belleret. Avant de pointer une autre piste : "On ne peut cependant s'empêcher de penser que Claude Figus, qui fut l'amoureux transi de Charles avant de devenir son confident, ait pu inspirer le parolier".

Chanteur et comédien du XXe siècle au "talent passé inaperçu", pour reprendre une expression cruelle de Pierre Bellemarre, "Claude Figus, explique Robert Belleret, était un homosexuel qui suivait partout Charles Aznavour et qui a pu, grâce à lui, réaliser son rêve : approcher Edith PiafC'est lui qui a présenté à la chanteuse son copain Théo Sarapo. Alcoolique et malade, la chanteuse va épouser ce beau jeune homme de vingt ans de moins qu'elle. Abandonné par la chanteuse qu'il idolâtre et par son ami Théo Sarapo, Claude se suicidera l'année suivante à Saint-Tropez, en 1963". Cette destinée tragique aurait, parmi d'autres, nourri la chanson-palimpseste d'Aznavour.

"Dans les boîtes de travestis, on l'entendait partout"

D'où l'image d'un personnage oscillant entre show-biz et tragique, entre vie quotidienne et solitude, quitte à flirter avec le cliché. "Entre tricot et cuisine ['Très souvent je fais le marché/Et la cuisine/Je range, je lave, j'essuie/A l'occasion je pique aussi/A la machine"], la description tient un peu du poncif, concède Robert Belleret. A l'époque, certains n'ont pas beaucoup apprécié."

Car un petit groupe boude son plaisir, à l'extrême gauche de l'échiquier : le Front homosexuel d'action révolutionnaire, fondé en 1971. Futur pilier du service culturel du Libération des années 1980 (avec Serge Daney, Gérard Lefort, Eric Dahan ...), la journaliste transgenre Hélène Hazera, ex-militante du FHAR, en rigole encore : "On en a fait des conneries ! De toute façon, pour le FHAR, qui était un milieu extrêmement militant, ça n'allait jamais ! Il s'indignait parce qu'Aznavour mélangeait tout dans cette chanson, les homos, les travestis... Il y a eu la même chose avec La Cage aux folles [pièce créée au théâtre en 1973], qu'on avait détestée. Des amis avaient même déversé une poubelle sur la tête de Jean Poiret ! Mais pour en revenir à Aznavour, que j'ai eu le plaisir d'interviewer longuement [sur France Culture], la chanson Comme ils disent a été immédiatement populaire dans le milieu gay, et déclinée dans un numéro de travesti que vous voyiez partout." 

Cette chanson était extrêmement culottée, quoi qu’en puissent dire les copains. Elle a fait irruption dans un univers de variété où les seules chansons sur les homos étaient soit comiques, soit exprimées dans un second degré qui n'était pas perceptible par tout le monde.Hélène Hazera, journalisteà franceinfo

"A l'image, donne-t-elle comme exemple, du Jardin extraordinaire de Charles Trenet, qui peut être décodé comme des scènes de drague dans un lieu homo". 

"La très grande chanson, conclut-elle, c'est quand on dessine un milieu et un personnage en trois couplets. Comme l'a fait Aznavour." 

Sarasate, "chatte" et stigmate

Promis à une belle postérité, le texte sera scruté de près par les exégètes. Au fil du temps, Charles Aznavour livrera quelques secrets. Le 1er décembre 2006, lors d'un entretien (retranscrit sur le site Agoravox) avec Eric Donfu, président du festival francophone du mot, la star expliquait pourquoi elle avait choisi de faire habiter l'artiste de sa chanson rue "Sarasate", courte artère du 15e arrondissement de Paris donnant dans la rue de la Convention. Tout simplement parce qu'elle cherchait une rime en "ate" au mot "chatte" ("J'ai pour me tenir compagnie/Une tortue, deux canaris/Et une chatte") :

Pour trouver la rue Sarasate, j'ai fait toutes les rues de Paris pour savoir s'il y avait une rue en 'ate'. Il n'y en avait qu'une, et je l'ai employée. Mais si je n'avais pas trouvé, j'avais décidé que je mettrais la rue Socrate, sachant pertinemment que personne ne sait s'il y a ou pas une rue Socrate dans Paris.Charles Aznavourau festival francophone du mot

Pour expliciter le génie de cette œuvre-là, c'est encore à une rime en "ate" ("stigmate") que recourt Alexis Patri : "C'est assez dingue qu'Aznavour ait perçu aussi bien ce qui se pratique dans la communauté LGBT, 'le retournement du stigmate'. Une insulte, on va la faire nôtre, la récupérer pour se définir. Quand on se dit 'pédé', on désarme l'homophobe en face de soi de son insulte, en la reprenant à notre compte avec fierté. C'est ce que fait le chanteur quand il proclame : 'Moi les lazzis, les quolibets/Me laissent froid puisque c'est vrai/Je suis un homo/Comme ils disent'."

"Personne avant lui n'avait osé dire ces mots-là"

Le texte, d'ailleurs, a été modifié, dans un subtil jeu d'assonances. "Je ne sais pas si vous le savez, détaille Hélène Hazera, mais Aznavour, ce chanteur admiré de tous, a pris la peine de modifier le texte de sa chanson pour ne blesser personne : 'je suis un homo, comme ils disent' est devenu 'je suis un homme, oh, comme ils disent', sauf à la fin de la chanson, où il reprend l'expression de départ, 'Je suis un homo, comme ils disent'."

Loin de blesser, cette chanson qui proclame "Nul n'a le droit en vérité/De me juger, de me blâmer" garde un pouvoir salvateur. Elle a aidé des jeunes à vivre, a ainsi témoigné, lundi 1er octobre, quelques heures après la mort du chanteur, un homme de 48 ans, David, sur Europe 1 "Je suis moi-même homosexuel et quand on est adolescent, ce n'est pas toujours facile d'en parler aussi naturellement."

Cette chanson (...) m'a accompagné. Elle dit 'ça ne va pas être facile, mais ce n'est pas de ta faute'. C'est une phrase qui a marqué ma vie.David, 48 anssur Europe 1, lundi 1er octobre 2018

"Ça m'a permis de m'accepter tel que je suis, glisse-t-il encore. Personne avant lui n'avait osé dire ces mots-là".