Six réponses à votre beau-père Jean-Louis qui pense que l'Eurovision, c'est naze

La France va tenter de faire oublier Marie Myriam, samedi 13 mai, en participant au 62e concours Eurovision de la chanson. Un spectacle que Jean-Louis a bien du mal à comprendre...

Le groupe SunStroke Project repète sur la scène de l\'Eurovision à Kiev (Ukraine), le 8 mai 2017.
Le groupe SunStroke Project repète sur la scène de l'Eurovision à Kiev (Ukraine), le 8 mai 2017. (SERGEI CHUZAVKOV / AP / SIPA)

Chaque année, c'est la même rengaine. En plein repas de famille, à peine le gigot-flageolets englouti, votre beau-père Jean-Louis vous interpelle, vous, téléspectateur de l'Eurovision. Au lendemain du concours, il ne vous pardonne toujours pas de vous être branché sur France 2 la veille au soir. "Non, mais pourquoi tu regardes cette connerie ! Sérieusement... C'est kitsch, c'est pourri et ça dure des plombes. En plus, y avait le multiplex de Ligue 1 en même temps, la dernière journée en plus ! C'est quand même autre chose !" 

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Son cas est-il désespéré ? Avant les demi-finales du concours de chant, mardi 9 et jeudi 11 mai, et la finale, samedi 13 mai, il n'est pas trop tard pour lui ôter quelques clichés de la tête.

"C'est ringard et il n'y a que des chansons pourries"

Tu as regardé l'Eurovision ces dernières années, Jean-Louis ? Le très sérieux Guardian (en anglais) considère qu'il s'agit d'un "mythe". A condition d'avoir un "esprit ouvert", comment ne peut-on trouver aucune qualité au spectacle, étant donné "la variété de styles musicaux" proposés aux téléspectateurs chaque année, qui peut aller du rap au blues, de l'électro à la musique manouche, même si la pop reste évidemment bien présente. "Ouvrez vos oreilles, implore le vénérable quotidien britannique. Ecoutez sans préjugés et vous serez peut-être surpris."

Ringard, l'Eurovision ? Pas à en croire les téléspectateurs de toute l'Europe : en 2016, ils ont été 204 millions à suivre la 61e édition du concours, selon le décompte de l'organisation. En moyenne, la finale a réalisé une part de marché de 36,3% auprès de l'ensemble du public et 42,4% auprès des 15-24 ans. En Islande, pourtant pas qualifiée, plus de neuf téléspectateurs sur dix ont vu le spectacle... Difficile de tous les qualifier de has been.

"Non mais les paroles sont débiles !"

As-tu seulement pris le temps de les écouter, Jean-Louis ? Alors oui, c'est sûr, il est de bon ton, comme le faisait "Le Petit journal" par le passé, de glousser à l'écoute des paroles de certains candidats, où hurlements et onomatopées succèdent à des textes parfois très mièvres. "Mettons un peu de lumière dans nos vies, mais gardons la tempête dans tes yeux", fredonne par exemple la Belgique cette année. "Comme Roméo ou Juliette avant nous, nous sommes perdus à Vérone", assène l'Estonie. D'accord, ce n'est pas franchement de la grande poésie.

Mais derrière certains titres se cachent de vrais messages. Prenez par exemple la gagnante ukrainienne l'année dernière. La chanson choisie, 1944, évoque la déportation par Staline des Tatars de Crimée, péninsule ukrainienne annexée par Moscou depuis mars 2014. Inspirée par les souvenirs de son arrière-grand-mère, déportée avec ses cinq enfants, Jamala, cantatrice de 32 ans devenue star du jazz dans son pays, a elle-même écrit la chanson. Pas de quoi réchauffer les relations du pays avec la Russie.

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L'Eurovision est donc aussi parfois l'occasion pour les artistes ou leurs pays de passer des messages, dans le texte ou la mise en scène. Les exemples sont nombreux. Un message de tolérance, en 2014, avec la victoire du travesti barbu Conchita Wurst. Un message anti-Poutine en 2009, pour la Géorgie, obligée de se retirer de la compétition avec sa chanson We Don't Wanna Put in, jugée trop politique. Ou encore un message de paix, en 2000, avec les candidats israéliens qui brandissent des drapeaux syriens.

"On ne comprend rien au système de vote"

Bon, là, Jean-Louis, on doit avouer que tu n'as pas tout à fait tort. Mais le système de votes fait aussi partie du charme du concours, non ? Avec le décompte – interminable – des points, annoncés en duplex des différentes capitales européennes. L'occasion de découvrir les looks parfois improbables des présentateurs locaux.

Mais comment ça marche précisément ? On va essayer de faire simple, même si le système a encore une fois changé en 2016. En France, comme dans chaque pays participant, les téléspectateurs peuvent soutenir leur chanson favorite par téléphone ou SMS, à l'exception de leur propre représentant. Dix titres sont récompensés par chaque nation : le plus apprécié reçoit 12 points, le second 10, et les autres de 8 à 1 point.

Mais ce n'est pas tout : le vote des téléspectateurs ne compte que pour 50% du résultat final. Chaque pays est également représenté par un jury de professionnels, qui attribue ses propres points. Leurs votes sont décomptés de façon séparée et annoncés avant ceux des téléspectateurs lors de la finale.

Le pays organisateur, l'Ukraine pour cette édition 2017, est automatiquement qualifié pour la finale. Même honneur pour les cinq membres du "Big Five", les plus gros contributeurs de l'Union européenne de radiodiffusion, organisatrice du concours : l’Allemagne, l’Espagne, la France, l'Italie et le Royaume-Uni. Pour tous les autres, il faut d'abord passer par l'épreuve des demi-finales, qui permettent à chaque fois à dix pays d'obtenir leur ticket pour la finale.

"Les Russes gagnent à tous les coups !"

Non, Jean-Louis, Vladimir Poutine n'est pas le grand chef d'orchestre de l'Eurovison. Cette fois-ci, elle n'a même aucune chance. Kiev a interdit pour trois ans à la candidate représentant la Russie, la chanteuse Ioulia Samoïlova, d'entrer en Ukraine en raison d'un concert qu'elle a donné en 2015 en Crimée, péninsule annexée en mars 2014 par MoscouLa Russierépliqué en annonçant qu'elle ne diffuserait pas le concours cette année.

Et avant cela, Jean-Louis ? Certes, depuis l'éclatement de l'URSS en 1991, le nombre de participants a explosé. Ils sont 41 pays, par exemple, pour cette 62e édition, deux fois plus que dans les années 1980. Et, incontestablement, l'arrivée des ex-républiques soviétiques a bouleversé les anciens équilibres du concours : cette année, neuf pays de l'ex-URSS y prennent part.

Autant de nations qui "sur-votent massivement" pour le candidat de Moscou, constatait le géographe Jean-François Gleyze, dans une étude sur les votes à l'Eurovision. L'année dernière, le représentant de la Russie, Sergeï Lazarev, arrivé troisième au classement général, avait obtenu 140 points de leur part, soit près d'un tiers de son total.

Mais malgré leur poids dans le concours, les anciennes nations soviétiques ne trustent pas le haut du classement. Depuis 1992, première édition après l'éclatement de l'URSS, elles n'ont remporté le concours qu'à six reprises. Moins bien que les pays nordiques et leurs huit victoires. Et pas suffisant pour empêcher d'autres pays de gagner à onze reprises : c'était le cas de la Grèce en 2005, de l'Allemagne en 2010 ou de l'Autriche en 2014.

"N'importe quelle chèvre qui ânonne ferait plus de points que la France"

On comprend ton désarroi Jean-Louis, mais ce n'est pas vrai. Alors oui, il y a de quoi désespérer quand on voit la France végéter dans les tréfonds du classement, comme en 2015, où Lisa Angell nous a offert l'avant-avant-dernière place pour sa chanson sur les conflits armés. L'année précédente, on avait même frôlé le zéro pointé : deux petits points et un bonnet d'âne pour le groupe Twin Twin et sa chanson Moustache.

Mais ça ne se passe pas toujours comme ça. Amir en est un bon exemple : avec son titre J'ai cherché, il s'est hissé à la sixième place l'année dernière. Alors certes, c'est notre meilleur classement depuis Sandrine François en 2002, mais entre-temps, tous nos représentants n'ont pas démérité. En 2009, Patricia Kaas s'était hissée à la huitième place avec Et s'il fallait le faire. Douzième place pour Jessy Matador en 2010 avec Allez ola olé. Et une honorable quinzième place pour Amaury Vassili en 2011 avec son titre en corse, Sognu.

Surtout, Jean-Louis, il faudrait peut-être un peu se remettre en question de temps en temps, non ? Ce ne serait pas un peu de notre faute, tout ça ? Plutôt que de pleurnicher dans notre coin et de blâmer la géopolitique des votes, il faudrait peut-être réfléchir à ce qui fait une bonne chanson pour l'Eurovision. En 2016, Amir a plutôt respecté les critères du succès. Et ça a payé.


Amir - "J'ai cherché" - France - Eurovision 2016 par france2
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"De toute façon, c'est fait exprès, on n'a pas envie d'organiser"

C'est l'une des rumeurs les plus tenaces à propos du concours : la France n'aurait tout simplement pas envie de gagner, pour éviter d'avoir à organiser la prochaine édition et d'avoir à payer une facture salée. Car la règle veut que le pays victorieux devienne l'hôte de l'événement l'année suivante. Sauf que voilà, accueillir la compétition requiert un certain budget : plus de 22 millions d'euros pour le show cette année. Un budget que France Télévisions ne pourrait pas se permettre ?

Je ne sais pas d'où vient ce bruit. La France n'a pas peur de présenter cet événement et d'organiser cette cérémonie. Ce serait formidable pour nous, ce serait formidable pour Paris ou pour le pays.Nathalie André, directrice des divertissements de France 2en 2016, en conférence de presse

"Cette rumeur a surgi en 1991, quand la France s’était classée deuxième, explique Fabien Lecœuvre, spécialiste de la chanson française, interrogé par 20 Minutes. Quelqu’un a dit que ce serait une catastrophe d’avoir à organiser le concours et que cela arrangeait donc bien la France. Or, organiser un tel événement amène aussi un développement économique énorme, générant des emplois et de l’activité dans plusieurs secteurs…" Jean-Louis, prépare-toi à prendre tes billets pour l'Eurovision en France !