Interview "En live, le public doit s'amuser immédiatement" : Justice nous livre les clefs de sa tournée "Hyperdrama"

Alors qu'ils entament leur tournée des festivals de l'été, Xavier de Rosnay et Gaspard Augé de Justice nous ont accordé un entretien dans lequel ils lèvent un coin du voile sur leur live explosif.
Article rédigé par Laure Narlian
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Gaspard Augé et Xavier de Rosnay de Justice, sur scène aux Nuits de Fourvière, le 17 juin 2024. (JULIETTE VALERO / NUITS DE FOURVIERE)

Quelques heures avant de monter sur scène au festival des Nuits de Fourvière le 17 juin, où ils ont offert aux quatre mille deux cents spectateurs un show mémorable, aussi puissant pour les yeux que pour les oreilles, le duo parisien Justice, fer de lance du label Ed Banger, nous a accordé un entretien. A la fois souriants et réfléchis, Xavier de Rosnay et Gaspard Augé y reviennent sur les intentions qui ont guidé la réalisation de leur nouvel album, le riche en surprises Hyperdrama paru en avril, et sur le "making of" de leur live minutieusement réglé.

Franceinfo Culture : Avez-vous été surpris par le succès de votre nouvel album, Hyperdrama ?
Xavier de Rosnay :  Rien n’est jamais joué à l’avance. À la base, on fait de la musique de niche, dans le sens où elle ne respecte aucune des règles qui destinent la musique au succès populaire. Ni formellement, ni dans le temps qu'on prend pour faire les choses, puisque notre précédent album remonte à 2016. Huit ans pendant lesquels, en dehors de l'album solo de Gaspard, on a été complètement absents du paysage social et médiatique. Donc pour nous c'est toujours une surprise de sortir un album huit ans après et que des gens s'intéressent tout simplement à ce qu'on fait. Est-ce par nostalgie ou pour trouver une proposition neuve ? On a l'impression qu’Hyperdrama est plutôt reçu comme un album contemporain. Dans le public des premiers concerts de la tournée, on voit beaucoup de gens qui ont la vingtaine ou un peu moins, parfois même avec leurs parents, et c'est surprenant. C'est ce qu'on espérait sans l'attendre vraiment.
Gaspard Augé : C’est d’autant plus satisfaisant qu’on fait les choses sans compromis : on ne cherche ni à être à la mode, ni à être dansant, ni à être radio-friendly. On espère en tout cas que c’est un disque qui ne sonne pas comme un groupe qui a 20 ans de carrière.

C’est un album très abouti mais qui nécessite quelques écoutes car il bouge tout le temps et fait perdre ses repères à l’auditeur avant de le ferrer. C’était voulu ?
Xavier : On a toujours aimé la musique dont on ne comprenait pas exactement comment elle était faite. À chaque fois que j'entends un morceau et que je n'arrive pas à en voir la matrice ça m'intéresse, que j'aime ou pas le morceau, je trouve ça intrigant et ça me donne envie d'en savoir plus. D'un point de vue technique on a travaillé longtemps pour rendre floues toutes les frontières entre ce qui est digital, ce qui est analogique, ce qui sont des instruments, ce qui n’en sont pas.
Gaspard : C'est sans doute ce qu'il y a de plus nouveau sur cet album. Sur les précédents, les accidents étaient davantage des accidents harmoniques.

Avec ce disque, il y a vraiment une volonté d’être moins linéaire et de créer constamment des surprises. Déjà pour nous, et après pour l’auditeur.

Gaspard Augé

à Franceinfo Culture

Gaspard Augé et Xavier de Rosnay de Justice sur scène aux Nuits de Fourvière, le 17 juin 2024. (JULIETTE VALERO / NUITS DE FOURVIERE)

Comment avez-vous construit ce live ?
Xavier : Pour nous, un live ça doit être lisible et intelligible à la première écoute. Tout le monde doit s’amuser immédiatement, et dans ce type de musique, la prédictibilité participe de l’amusement. C'est à dire que pour qu'une montée et une explosion se passent bien, il faut que le public puisse anticiper le moment où ça va repartir. C'est d’ailleurs la raison pour laquelle la caricature du DJ actuel fait un compte à rebours - un, deux, trois, quatre - au micro avant chaque « drop », c’est-à-dire le moment où le morceau démarre. Parce que plus on arrive à prévoir l’instant de l'explosion, plus ça va prendre. Par ailleurs, on est que deux sur scène alors tout doit être simplifié. Les accidents viennent de maladresses ou de malfonctions, car notre live est très écrit.

Y-a-t-il de la place pour l’improvisation sur scène ?
Xavier : Il y a énormément de liberté mais très peu d'improvisation. En fait, quand on improvise c'est généralement pour contourner les problèmes techniques. Ça fait partie du job : lorsque des choses ne fonctionnent pas, il faut trouver la manière la plus indolore possible de passer. Quand un show est trop différent d'un jour à l'autre, par exemple si on joue deux soirs dans la même ville, c’est qu'il y a eu des problèmes sur l’un des deux et qu’on a été obligés d'improviser (rires). 

La marge de manœuvre est énorme mais on essaie surtout chaque soir de produire la meilleure version possible de ce show qui est très écrit, en testant et en améliorant les choses jour après jour.

Xavier de Rosnay

à Franceinfo Culture


Gaspard : Surtout, au début des tournées, c’est un tel effort de mémorisation, de synchronisation ! Parce qu'on doit faire attention à ne pas créer d’actions contradictoires avec ce que l'autre fait. Et on doit aussi être synchrones avec notre éclairagiste…
Xavier : Notre éclairagiste qui fait tout à la main, parce qu’il n'y a pas de timecode, tout comme la personne qui s’occupe des machines et de tout ce qui est mobile sur scène. A nous quatre, on est comme un groupe et il faut que tout le monde sache en avance ce que les autres vont faire, parce que sinon ça ne fonctionne pas.

Le light show de la tournée "Hyperdrama" de Justice en met plein les yeux, au Grand théâtre gréco-romain dans le cadre des Nuits de Fourvière de Lyon, le 17 juin 2024. (JULIETTE VALERO / NUITS DE FOURVIERE)

Sur scène, vous mixez et remixez vos nouveaux morceaux avec une somme de plus en plus importante de d’anciens tubes que le public vous réclame. Est-ce une contrainte ou un bonus de devoir jouer ces hits ?
Xavier : C’est un bonus ! On est reconnaissants d'avoir ces morceaux qui fonctionnent et c'est un plaisir de ré-entendre les voix de We Are Your Friends ou de D.AN.C.E. dans de nouveaux contextes, ce n’est pas du tout un fardeau.
Gaspard : Comme ça, on peut garder le meilleur des quatre albums. Pour nous c'est vraiment l'efficacité avant tout. On n’est pas comme Radiohead qui en a marre de jouer Creep.

Au rythme d'une tournée tous les 6-7 ans on n’en est pas arrivés à ce moment où on ne supporte plus d’entendre certains morceaux. Parce qu’ils sont revivifiés et qu’on les mélange.

Xavier de Rosnay

à Franceinfo Culture



Quels sont les morceaux que vous avez dû réarranger le plus par rapport à l'album ?
Xavier : Ils doivent tous être retravaillés de fond en comble pour des raisons techniques. On ne peut pas jouer les morceaux tels qu'ils sont sur les albums parce qu’ils ne sont pas faits pour fonctionner en live, même dans la façon dont ils sont produits et dont ils sonnent, car on les fait vraiment pour une écoute domestique, c'est des disques de voiture, en fait (sourire). En live, les contraintes soniques sont complètement différentes et ensuite, il nous faut trouver une place pour interagir à l'intérieur une fois qu'ils sont remodelés.
Gaspard : Et puis on ne se dit pas : il faut jouer le plus possible de morceaux du nouvel album. Si ça ne fonctionne pas naturellement, on ne les joue pas.

La scénographie de lights a l’air spectaculaire. Qu’aviez-vous en tête ?
Xavier :  L’idée esthétique est la même depuis le départ. C'est d'habiller les éléments techniques de scène, notamment les ponts d’accroche et les flight case, ces boîtes dans lesquelles on transporte le matériel. On commence sur une scène nue avec des éléments banals et en fait, petit à petit, chacun de ces éléments qui normalement ne se déplacent pas, bougent, s’allument et deviennent source de lumière. Notre éclairagiste Vincent Lérisson vient du théâtre, il bossait à Chaillot avant de travailler pour nous. Or, dans le théâtre c'est la lumière pure et essayer de faire le maximum de choses avec le moins d'éléments possible.
Gaspard : Tel qu’on a pensé ce show, rien n’est gratuit. Tout doit illustrer un truc qui se passe dans la musique. C'est pour ça que tu n’as pas de clown de 6 mètres de haut qui danse. Tout doit être justifié par ce qu'il se passe dans la musique pour que l'expérience soit plus intense et plus pure. Il y a un côté un peu illusionniste aussi parce que ce que tu croyais être inerte prend vie à un moment.
Xavier : C’est une proposition radicale en ce sens que ce n’est que de la lumière avec assez peu de couleurs et jamais d'images figuratives. Les images figuratives, c’est trop distrayant. Donc on les coupe pour recentrer l’attention sur ce qu’il se passe sur scène. Pas sur nous, mais sur la scène. 

C’est un dispositif qui se déploie constamment, qui avance. Tout n’est pas donné dans les dix premières minutes. Normalement, il se passe quelque chose jusqu’au bout.

Xavier de Rosnay

à Franceinfo Culture

Gaspard Augé et Xavier de Rosnay, très applaudis au festival des Nuits de Fourvière, le 17 juin 2024. (JULIETTE VALERO / NUITS DE FOURVIERE)

 
Vous avez annulé au dernier moment votre concert à Primavera Porto (Portugal) le 7 juin. Que s’est-il passé ?
Xavier : Avant d’accepter une date, souvent des mois à l’avance, on envoie des spécificités techniques très précises requises pour nos live. Mais là, leur scène n'était pas assez solide pour recevoir la nôtre et on n'avait pas été prévenus. Le matin, dès qu'ils ont accroché les premiers éléments, la scène s'est affaissée. Ils ont aussitôt arrêté parce que c’était trop dangereux. Des solutions ont été cherchées toute la journée, en vain. Heureusement ça arrive très rarement, je pense que c'est la première fois qu'on annule pour cette raison.

Quel est le problème technique que vous redoutez le plus sur scène ?
Xavier : Tout peut arriver. Le pire problème technique qu'on a rencontré c’était à Red Rocks, dans une salle de Denver creusée dans un canyon. La "façade" s’était coupée, donc le public n’entendait plus la musique, mais chez nous tout continuait à fonctionner, on entendait ce qu’on faisait et on avait toujours les retours dans nos casques. On n’avait donc pas conscience d’un dysfonctionnement. Pendant deux minutes, on a continué sur une scène silencieuse, les gens nous voyant jouer sur nos consoles sans le son. Mais des problèmes surviennent sans arrêt. C'est très rare en fait les shows pour lesquels tout se passe bien. Notre production manager le sait si bien qu’il dit : "A la première date sur laquelle il n’y a aucun problème technique je me fais une coupe mulet". (sourire) Il est assez confiant et il connaît suffisamment bien le métier pour savoir qu'il est à l'abri du mulet pour un certain temps…

Justice continue sa tournée des festivals cet été : le 30 juin à Glastonbury (G-B), le 4 juillet à Beauregard à Hérouville Saint-Clair, le 6 au juillet au Main Square à Arras, le 11 juillet aux Déferlantes au Barcarès, le 13 juillet à Musilac à Aix-les-Bains, le 14 juillet à Terres du Son à Monts, le 21 juillet au Dour Festival, le 17 août au Cabaret Vert à Charleville-Mézières... avant notamment deux Accord Arena Paris-Bercy les 17 et 18 décembre 2024. 

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