"Nous pouvons peut-être faire évoluer tout cela ensemble" : à la Philharmonie, le concours de cheffes d'orchestre La Maestra veut promouvoir les talents féminins

Les différentes étapes de la compétition seront retransmises en direct sur le site d'Arte Concert.

Claire Gibault dirige l\'Ensemble Cénoman au théâtre des Quinconces en 2017.
Claire Gibault dirige l'Ensemble Cénoman au théâtre des Quinconces en 2017. (OLIVIER BLIN / MAXPPP)

"Quand on a vu que les statistiques changeaient aussi lentement, on s’est dit que l’on n'allait pas attendre 50 ans pour que ça devienne convenable !", s'exclame Claire Gibault. Cheffe d'orchestre engagée, à la renommée internationale et ancienne députée européenne, la directrice du Paris Mozart Orchestra est à l'origine de La Maestra, un nouveau concours de direction d'orchestre un peu particulier : il est réservé aux femmes. Organisé en collaboration avec la Philharmonie de Paris et doté d'un jury prestigieux et paritaire, La Maestra réunira douze candidates à partir du 15 septembre pour quatre jours d'épreuves, qui permettront de distinguer trois lauréates. L'intégralité du concours sera retransmise sur le site web d'Arte Concert, avec un premier rendez-vous ce soir à 19h.

Ce concours part de deux constats. Le premier : il y a encore peu de femmes cheffes d'orchestre en France. Quelques noms sont aujourd'hui célèbres : Emmanuelle Haïm, Laurence Equilbey, Nathalie Stutzmann... Mais elles ne sont en réalité que 4% selon un rapport de la SACD qui se base sur des chiffres de 2016. "Souvent quand on parle de ce sujet à des grands managers, ils nous répondent  'Oui mais qui engager ? On ne les connaît pas ...'", témoigne Claire Gibault, qui fait partie des pionnières en France. Cette dernière voit une amélioration "depuis cinq ans", même s'il y a encore du chemin à faire : "Il faudrait que les sélections des concours internationaux tendent vers une parité. Que cela soit une notion intégrée aussi dans les établissements d’enseignement de la musique, avec des jury paritaires".

J'utilise le mot "cheffe" car je pense que c’est bien de nommer les choses, c’est ainsi qu’elles existent.Claire Gibaultà franceinfo Culture

Soutien de la Philharmonie de Paris

Deuxième constat : on rencontre encore de la misogynie dans le milieu. "J'ai été juré pour un concours international à Mexico en 2018", explique-t-elle. "Il y a eu peu de candidates sélectionnées. J'avais participé à la sélection et je voyais bien qu’il y avait eu beaucoup de candidatures de femmes et que les hommes du jury n'en avaient retenues que peu." Pire, elle rapporte qu'un juré lui a exposé une théorie selon laquelle "biologiquement, les femmes ne peuvent pas être cheffes d'orchestre", évoquant l'expertise de son médecin. "J’ai cru qu'il plaisantait !", relate Claire Gibault. "Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu : 'Madame, c'est parce qu'elles ont les bras tournés vers l'avant pour tenir les bébés, ce qui n'est pas une bonne position pour diriger'... On était en septembre 2018 !" souffle la cheffe. "Et ce n’était pas une blague car chaque fois qu’une candidate dirigeait pendant le concours, il se cachait sous son pull-over et ne votait pas."

Rentrée à Paris, "blessée mais combative", Claire Gibault raconte cette mésaventure à une mécène du Paris Mozart Orchestra et évoque l'idée d'un concours genré. La compétition est aussitôt financée. Elle reçoit ensuite le soutien de la Philharmonie de Paris, qui avait déjà organisé une manifestation de ce genre en 2018 : le Tremplin jeunes cheffes d’orchestre. Cette collaboration "a donné une résonance mondiale à ce concours", estime Claire Gibault. La Maestra a ainsi reçu 220 candidatures avec 51 nationalités représentées. "Cela a été difficile de n’en garder que douze car le niveau était excellent", confie-t-elle.

Donner de la visibilité aux cheffes

En plus du prix, les trois lauréates bénéficieront d'un accompagnement professionnel sur deux ans, avec notamment des séances de mentoring. "Nous allons leur faire rencontrer ce monde de l’économie culturelle où les agents sont très présents et font les carrières. Il y a des codes à connaître et nous pouvons peut-être faire évoluer tout cela ensemble", estime Claire Gibault. Déjà pendant la compétition, des directeurs de grands orchestres français et de salles européennes seront présents, explique la cheffe, pour "voir qui sont ces femmes qu’ils ne connaissent pas et qu’on leur présente".

Dès qu’un jeune homme a du talent, tout est fait pour le faire progresser et on s’occupe de sa carrière. Pour les femmes c’est un combat.Claire Gibaultà franceinfo Culture

Au-delà de la récompense, le concours La Maestra ambitionne aussi de "marquer les esprits" pour donner une meilleure visibilité aux cheffes d'orchestre et ainsi proposer des exemples aux nouvelles générations. "Moins il y a de femmes qui dirigent dans les grandes institutions, moins elles sont visibles et moins elles donnent le signal aux jeunes que c’est possible, analyse Claire Gibault. Il faudrait plus de modèles. Ce concours, avec son retentissement, a aussi cette fonction-là."