Roxana Panchi, une indigène trans, et Laura Laurens, une styliste colombienne, à la conquête des podiums de mode

Roxana Panchi, indigène transgenre, trace sa route dans la mode : ses tissages de perles colorées ornent les créations inspirées de l'univers militaire de la styliste colombienne Laura Laurens. Cette "rencontre de deux mondes" s'est encore renforcée lorsqu'elles ont présenté leurs créations à Londres en février 2019.

Il y a deux ans, Roxana Panchi (John Faber sur ses papiers) rencontre Laura Laurens au salon d'artisanat de Bogota où, avec d'autres indigènes, elle expose ses bijoux aux motifs sophistiqués. Jusque là, Roxana se contentait de "la routine" des traditionnels tissages de perles ou chaquiras. "Je n'imaginais pas cette fusion incroyable avec Laura (...) La mode est entrée dans ma tête !", dit-elle.


Contrastes de délicatesse et de violence

Laura Laurens, qui en 2013 à Paris a lancé sa marque, vendue de Los Angeles à Florence, conçoit des vêtements taillés dans des treillis, bruts ou reteints. "Je suis née dans un pays en guerre. On crée d'où l'on vient", explique cette femme, soulignant que l'armée et l'ex-guérilla Farc, qui a signé la paix en 2016, avaient "les mêmes fournisseurs". "Conceptuellement, c'est brutal dans un pays aussi polarisé que le nôtre."

"En définitive, nous ne sommes qu'un". Mêler "textiles militaires et chaquira, c'est une métaphore du territoire colombien", de sa diversité. Lorsqu'un client achète l'une de ses créations, entre 100 à 400 dollars, il emporte "la trame des histoires contenues dans ce vêtement." Les deux artistes ont tissé une amitié. L'urbaine Laura a passé du temps avec Roxana et d'autres trans emberas pour "connaître leurs conditions de vie, très précaires" dans la jungle.

Une douzaine d'indigènes transgenre collaborent avec elle. Laura laurens insère leurs chaquiras dans ses modèles : motifs fleuris au col d'une tunique, lignes géométriques en bretelles d'une robe déstructurée, boutons faits de balles emperlées.... "Je leur envoie mes dessins, elles tissent, m'expédient leurs pièces, je les assemble ici. Tout un travail à la main", explique-t-elle dans son atelier-show room du quartier branché de Chapinero à Bogota. Elle s'inspire aussi des figures des chaquiras, telle la tête de tigre qu'elle fait estamper sur des textiles arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBTI et d'harmonie chez les indigènes.


Des cultures entrelacées

Cette "rencontre de deux mondes" s'est encore renforcée lorsqu'elles ont présenté leurs créations à Londres en février 2019. Sélectionnée par le British Council avec 15 autres stylistes du Canada au Sri Lanka, Laura Laurens était invitée à participer à l'International Fashion Showcase au centre artistique Somerset House.
Elle n'imaginait pas voyager sans elles, "de même que nous avions tissé le projet, nous allions continuer à le tisser là-bas, ensemble" et évoque le bonheur des jeunes trans qui "pouvaient se montrer telles qu'elles sont". "Personne ne les regardaient bizarrement, à l'inverse d'ici où les gens (...) ont plus de préjugés."

"Le voyage à Londres a été merveilleux", renchérit Roxana, qui n'avait jamais quitté la Colombie. Pudiquement, elle admet une "enfance difficile", qu'elle a "un peu souffert", déplore avoir "vu de nombreuses filles trans dans la rue (...) beaucoup de prostitution".

 

Vulnérabilité d'une double minorité

Grâce au militantisme de femmes, d'hommes trans, de non binaires et de féministes, "nous savons comment les droits de ces personnes ont été affectés de manière inacceptable", indique Camila Esguerra, de l'université Nacional. Pour cette anthropologue, il reste à "corriger l'opprobre historique" : par "l'exclusion familiale, scolaire, du territoire, elles ne peuvent intégrer le marché du travail dans des conditions dignes" ; "la société condamne ces personnes à la pauvreté, à la mort". Le Défenseur du Peuple, entité de protection des droits humains, a répertorié l'an dernier 71 cas de violences envers des personnes transgenre, "une des populations les plus discriminées de la société colombienne". 
 
"Depuis petite, je suis fille. Sauf que j'avais peur de le montrer et que je m'habillais en garçon", a confié Roxana Panchi. De ses mains fortes "comme un ours", son animal totem, elle tisse délicatement un bracelet, assise sur le lit de sa cabane dans la réserve Karmatarrua de l'ethnie Embera, près d'Andes (Antioquia).

Roxana évoque le douloureux processus qui l'a menée à revendiquer son identité, au grand dam de sa mère et d'une partie de sa communauté, autre minorité marginalisée. "Je ne voulais pas être un homme gay ! Je voulais être une fille trans !" Elle espère que la Journée internationale de la visibilité transgenre le 31 mars fera évoluer les mentalités. "Pour certains emplois, on ne nous prend pas en compte (...) il faut être homme homme ou femme femme", déplore-t-elle. "Il manque l'égalité !"