Décès du bottier Raymond Massaro, le créateur de l'escarpin bicolore Chanel

C’est une icône des métiers d'art qui disparaît. Raymond Massaro, petit-fils du fondateur de la maison familiale Massaro, est décédé à 90 ans le 5 avril 2019. C'est lui qui créa pour Gabrielle Chanel le célèbre escarpin bicolore à bride élastique en 1957. Collaborateur attitré des grands couturiers, la Maison Massaro accessoirise toujours les silhouettes des défilés.

Le bottier Raymond Massaro pose près des formes utilisées pour la fabrication de chaussures dans la cave de son atelier, octobre 2003 à Paris 
Le bottier Raymond Massaro pose près des formes utilisées pour la fabrication de chaussures dans la cave de son atelier, octobre 2003 à Paris  (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)
L'aventure du bottier Massaro a commencé en 1894 avec Sébastien Massaro et s’est transformée en saga familiale puisque trois générations de maîtres-bottiers se sont succédé rue de la Paix. La Maison Massaro reçoit alors une clientèle internationale à la recherche de créations originales, de propositions dans l'air du temps ou de pièces intemporelles. Barbara Hutton, Elsa Schiaparelli, Léon Blum, la duchesse de Windsor, René Coty, Shirley Mac Laine, Elizabeth Taylor, Francesco Smalto, Romy Schneider... étaient des habitués. Chez Massaro, tout est possible : variations infinies de formes, couleurs et de matières. 

https://www.instagram.com/p/Bv_ZUivgHyi/?utm_source=ig_web_copy_link

Une collaboration étroite avec Chanel

La maison est devenue le fournisseur exclusif de la haute couture Chanel en 2002. Mais une collaboration étroite existait avant entre Coco Chanel et Raymond Massaro. Gabrielle Chanel soutenait qu’avec une seule paire de beige et noir, une femme était chaussée pour toutes les heures du jour et de la nuit. A l'époque l'heure est aux talons aiguilles : Mademoiselle Chanel prône le petit de 6 cm. Le bottier crée alors le célèbre escarpin bicolore à bride élastique en 1957. Coupé dans un chevreau beige, cette sandale bicolore allonge la jambe tout en faisant paraître le pied plus petit, grâce à sa pointe de satin noir. Une référence vient de naître. 

Escarpin bicolore réalisé par Massaro pour Chanel, 1995
Escarpin bicolore réalisé par Massaro pour Chanel, 1995 (GettyImages)

Depuis, les collaborations n'ont jamais cessé : escarpins en plastique transparent, sandales bijoux, plateformes en liège, bottines guêtres, talons perlés. Collaborateur attitré des grands couturiers, la Maison Massaro accessoirise toujours les silhouettes des défilés.

Ce lien avec la maison Chanel sera encore plus proche en 2007 lorsque Raymond Massaro revendra l'entreprise familiale à Paraffection, la filliale de Chanel regroupant des artisans d'exception. Paraffection a commencé en 1985 à racheter le parurier Desrues avant d'ajouter progressivement d'autres métiers - les broderies Lesage, le bottier Massaro, le plumassier Lemarié, les chapeaux Michel, l'orfèvre Goossens, le parurier floral Guillet, le brodeur Atelier Montex... - autant de fournisseurs de la haute couture et du prêt-à-porter de luxe. 

Le bottier Raymond Massaro dans son atelier parisien, décembre 1995
Le bottier Raymond Massaro dans son atelier parisien, décembre 1995 (GettyImages)

Un savoir-faire aux artisanats méconnus

Dans les ateliers du bottier, les artisans (formier, coupeur, piqueur et ouvriers de pied) se partagent entre les créations couture et le sur mesure. De la mesure aux finitions, un modèle féminin nécessite une trentaine d'heures de travail, quand un soulier d'homme en exige près de cinquante.
Table de travail de l\'atelier Massaro, octobre 2003 à Paris 
Table de travail de l'atelier Massaro, octobre 2003 à Paris  (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)
Après avoir pris les mesures, le formier note les informations esthétiques nécessaires à la fabrication de la forme en bois qui servira de base à la création du soulier. Il faut quatre à six heures pour la sculpter dans le bois de charme ou de hêtre. La commande livrée, elle ira rejoindre les archives de Massaro, riches de 6.000 paires de formes, toutes griffées du nom de leurs propriétaires et conservées depuis le début du XXe siècle. Puis le formier conçoit la "première de montage" (la pièce qui se trouvera sous la forme lors du montage de la chaussure) et le talon. Charge au patronier-coupeur de dessiner le modèle sur la forme sculptée par le formier. Son travail doit respecter certaines proportions, la hauteur d'empeigne ou de quartier. A partir du dessin, il assemble les pièces de peau coupées et réalise la tige (le dessus de la chaussure). Le monteur assemble la tige et la semelle. Galbée et tendue sur la forme, la tige doit parfaitement épouser les lignes de la forme pour donner naissance à un soulier ajusté. Parallèlement, l'ouvrier de pied façonne les éléments intérieurs de la tige : contrefort, ailettes et bout dur. Rafraîchir, nettoyer, cirer, patiner, c'est le travail du finisseur/bichonneur.