Interview "Je reprends la barre d'un patrimoine vivant français" : Sébastien Létrange réinvente la maison de maroquinerie de ses aïeux

La maison a compté Jules Verne comme client et ira jusqu’en Antarctique avec le commandant Jean Baptiste Charcot qui transporte son matériel dans ses bagages Létrange pour sa seconde expédition polaire en 1908.
Article rédigé par Corinne Jeammet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 10 min
Façade de la maison de maroquinerie Létrange sur Saint-Honoré à Paris, mars 2024 (LETRANGE)

Globe-trotter devenu publicitaire, Sébastien Létrange a fait renaître la maison qui porte le nom de ses aïeux, avec Mathias Jaquemet à la direction artistique. Il l'inscrit dans la continuité de l'ADN d’innovation et d’audace de son fondateur Auguste Lespiaut pour proposer une maroquinerie contemporaine décomplexée, aux montages innovants.

Rencontre avec Sébastien Létrange, la septième génération d'un patrimoine presque bicentenaire. Pour franceinfo Culture, il retrace l'histoire de cette maison de maroquinerie de luxe française avec moult anecdotes.

Franceinfo culture : Quelle est l'histoire de la maison Létrange ?
Sébastien Létrange : Létrange est une très vieille maison de maroquinerie française. À l'origine, j'aime bien dater le point de départ à la naissance du fondateur en 1817 à Paris. Issu d'une famille modeste - son père est facteur - il commence à travailler à 13 ans dans différents ateliers de sellerie. À 21 ans, âge légal à l'époque, Auguste Lespiaut se met à son compte : en 1838, l'artisan ouvre son atelier dans le quartier du Doyonné, entre la Cour carrée du Louvre et le jardin des Tuileries, là où se trouve, aujourd'hui, la Pyramide du Louvre. Installé impasse du Doyonné, il colle sa maison de sellier aux Écuries du Palais du Louvre. Il fabrique pour les Ecuries du Roi et, rapidement, va devenir sellier royal. En parallèle, il crée aussi des accessoires : on trouve la trace en 1844 d'un premier brevet pour un étui à cigares, en cuir moulé, avec un briquet incorporé à une extrémité destinés aux cavaliers. Ses clients ont un certain statut puisqu'ils ont des chevaux, le moyen de transport de l'époque. Juste à côté de son atelier, il y a l'hôtel du Doyonné dans lequel vivent, entre autres, l'homme de lettres Arsène Houssaye et le peintre Eugène Delacroix, qui ont eux aussi une vingtaine d'années, comme Auguste. La proximité avec ces artistes a, sans doute, amené dans la maison des clients historiques comme Alexandre Dumas, Jules Verne... Il y a eu une fibre artistique et créatrice très forte chez Auguste dès le départ.  

Quand la maison prend-elle le nom d'aujourd'hui ? 
En 1865, Armand Létrange, son gendre, rentré comme apprenti, lui succède et donne son nom à l'atelier. Il va être à l'origine d'un développement assez extraordinaire : la maison va confectionner sacs à main et accessoires puis développer le sur-mesure et les commandes spéciales. Elle va employer jusqu’à 700 ouvriers dans ses ateliers parisiens. L'atelier va déménager plusieurs fois entre 1838 et 1889 : le quartier du Doyonné a été démoli pour l'Exposition universelle de 1855 à Paris sur ordre de Napoléon III qui a missionné le baron Haussman, notamment pour créer l'alignement des Champs-Elysées. En 1907, Létrange a produit pour l'expédition du commandant Jean-Baptiste Charcot à bord du navire "Pourquoi Pas ?" en Antartique, en 1908, la bagagerie pour transporter ses accessoires. Henriette Létrange qui avait 7 ans à l'époque, avait développé une fascination pour ce personnage dont elle me parlait tout le temps. De 1980 à 2000, j'ai passé deux jours par semaine avec mon arrière-grand-mère qui a dirigé l'entreprise de 1942 à 1975

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Pendant près d'un siècle, Letrange a été la plus grosse entreprise de maroquinerie française. En 1938, elle est tellement importante que l'on a retrouvé dans les archives des bons de souscription aux porteurs : l'entreprise devait être cotée en Bourse mais la guerre éclate en 1939.

Et après la guerre ? 
Durant la Seconde Guerre mondiale, Henriette, quatrième génération, au décès de son mari reprend les rênes de la plus importante manufacture de maroquinerie de l’époque. Elle n'a pas le choix avec plusieurs milliers d'ouvriers à nourrir : elle est extrêmement mal accueillie non seulement par la corporation - car une femme ne peut pas diriger une société - et en interne, bien que la moitié des employés soient des femmes. Ces dernières n'avaient pas été éduquées pour penser qu'elles étaient capables de diriger une entreprise. Henriette a alors pris une décision signifiante : elle s'est coupé ses longs cheveux pour affirmer une autorité un peu différente, pour renoncer à un peu de féminité et endosser de façon plus sérieuse ce rôle de dirigeante. Elle ne s'est jamais laissé repousser les cheveux par la suite. On n'imagine pas aujourd'hui une femme se couper les cheveux pour diriger une entreprise !

Vous êtes la 7e génération de la famille fondatrice. C'est Henriette Létrange qui vous a inculqué la passion du voyage et la volonté d’entreprendre avec audace ?
Absolument. Ce qui est amusant c'est que mes parents ne sont pas des grands voyageurs mais Henriette a fait sept fois le tour du monde. Elle a vécu 100 ans et a eu beaucoup de temps pour voyager. À 17 ans, quand j'ai créé ma première entreprise, elle était mon premier actionnaire. Elle avait cet esprit entrepreneurial qu'elle avait développé à la tête de la maison, elle avait cet ADN familial.

Sébastien Létrange, 7e génération de la famille de maroquinier (LETRANGE)

En 2000, l'année où elle nous a quittés, je suis parti faire le tour du monde pendant trois ans en voiture. Elle adorait conduire ! C’est son esprit qui a sans doute infusé. C'est au cours de ce voyage que des rencontres ont fait que je suis là aujourd'hui. Il y a 25 ans, je dormais dans ma voiture et un matin à Mexico City, quelqu'un frappe à la porte de ma voiture, attiré par son look après deux ans autour du monde. C'était le designer de jeans, François Girbaud. On a sympathisé. Quelques années plus tard, je le rencontre à Paris alors que je crée une agence de publicité et il devient un de mes clients. Alors que je travaille avec eux sur les 40 ans de la maison Marithé et François Girbaud, je vais à Saint-Etienne voir l'exposition sur la manufacture où je découvre toutes leurs archives incroyables. Là, j'ai le déclic : dans ma famille, j'ai des archives, j'ai une histoire aussi incroyable sans doute et je décide de reprendre la barre de ce patrimoine vivant français.

Vous formez un duo avec Mathias Jaquemet, votre directeur artistique. Comment s'est faite cette rencontre ? 
J'ai cherché pendant assez longtemps un designer. En 2016, Mathias Jaquemet est arrivé avec des propositions assez innovantes et a accepté de prendre la direction artistique de la maison. Il quitte alors Dior. Il s'est approprié l'héritage, l'a réinventé sans chercher à reproduire les archives mais en créant des choses radicalement différentes, très innovantes, très contemporaines et avec de nouvelles techniques. Aujourd'hui, il est aussi directeur du studio chez Louis Vuitton Homme.

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Le Vis-à-vis est un hommage au fondateur, le Pourquoi-Pas à Jean-Baptiste Charcot : à chaque sac, son histoire ? 
Notre objectif c'est vraiment l'héritage réinventé, différemment. Il a fallu aussi trouver des noms originaux pour chacun de nos produits. Le Vis-à-vis est un hommage aux origines sellières de la maison : le corps du sac est une seule et même pièce de cuir pliée et cousue sur laquelle se met le rabat, comme la selle sur le dos du cheval. Tout le sac tient avec deux vis, d'où le nom Vis-à-vis qui est sa réinterprétation des clous selliers de la maison.

Et le Pourquoi-Pas ?
Inspiré par le commandant Jean-Baptiste Charcot, le Pourquoi-Pas ? est un sac multi-usages extraordinairement versatile qui peut s'adapter à tout un tas de situations avec plein de porters différents et accueillir un deuxième sac, une petite pochette. Le sac L’Égo me fascine, c'est une seule pièce de cuir asymétrique qui se plie. C'est une sorte d'origami monté avec des clous selliers transformés en boulons. On l'anime avec des dessins, des peintures faites à la main, des broderies. On a même une version haute couture paré de perles brodées main. 

Sac L’Égo rebrodé de Létrange (LETRANGE)

Vous aviez ouvert, en 2018, sur la même rue un pop-up store. Aujourd'hui, vous recevez sur rendez-vous au 352, rue Saint-Honoré dans un appartement à l'écart du tumulte de la rue... 
En 2018, on a ouvert des boutiques, d'abord aux Galeries Lafayette puis rue Saint-Honoré. La Covid a été une période compliquée pour beaucoup, encore plus pour des maisons de niche comme nous en plein redémarrage. Il a fallu se réinventer à nouveau : on a ouvert à Doha puis Dubai mais quand on a voulu rouvrir à Paris, les petites boutiques ne traduisaient pas ce qu'on voulait raconter comme histoire : trouver un écrin à notre mesure n'était pas chose facile. On avait appris de l'accueil des clients à l'étranger où le temps est une notion importante et autour de l'idée que quand on commence à faire la queue pour entrer dans un lieu, ce n'est plus vraiment du luxe. On s'est dit si on passe au premier étage en prenant le temps de faire découvrir la maison, qui n'est pas très connue, on offre une expérience différente.

La bibliotèque de l'appartement Letrange, rue Saint-Honoré à Paris, 2024 (LETRANGE)

On a eu la chance de trouver cet appartement avec ce petit balcon sur lequel j'ai installé un sac géant, qui plaît, attire, surprend, intrigue. Il est tellement fort avec cette poignée bijou magnifique qu'il suscite l'intérêt ! On a décidé de faire un accueil sur rendez-vous : après l'escalier magistral privé, on arrive au premier étage devant un bar qui reprend la forme du clou sellier historique de la maison. Là, on débarrasse les gens de leur vestiaire avant de rentrer dans la bibliothèque à laquelle je tiens particulièrement.

Pourquoi cet attachement aux livres ? 
Létrange, c'est une maison sans logo. Notre logo, c'est trois petits points dans le cuir, les trois petits points de suspension littéraire qui illustrent le fait que c'est une histoire qui s'écrit en permanence. Ce côté littéraire m'a été apporté par mes parents et mes grands-parents : j'ai dessiné des meubles adaptés aux 4,75 mètres de hauteur sous plafond dans lesquels on présente nos sacs accompagnés de vieux livres qui viennent de mon grand-père, dont la collection des œuvres originales d'Anatole France.

Au fond de l'appartement, il y a un atelier de personnalisation destiné aux modèles l’Attachant, monté sans couture pour lequel les clientes peuvent choisir la couleur de chacun des sept morceaux du sac que l'on assemble devant eux, et l’Égo mini, un origami de cuir sans couture avec les clous selliers que l'on peut agrémenter d'initiales. Enfin, dans le salon, notre histoire est racontée avec des vieilles photos et des documents. Ici, les éclairages, entourés de papier japonais pour une lumière solaire incroyable, sont signés par la designer Megumi ITO, qui a étiré notre clou sellier à la verticalité.

L'atelier de personnalisation des sacs Letrange dans l'appartement de la rue Saint Honoré à Paris, 2024 (LETRANGE)

"La vie est un voyage singulier aux escales inattendues" disait Henriette Létrange. Comment se positionne la marque à l'international ? 
Je suis très attaché à cette phrase qu'elle me disait quand j'étais petit. Elle traduisait son esprit vagabond, elle qui adorait le voyage. A l'origine, c'est une maison masculine avec une vision plutôt technique : Armand voulait atteindre l'excellence et la dépasser chaque jour. Henriette est arrivée avec sa féminité et nous a ouvert l'esprit pour essayer d'aller à l'étranger et c'était totalement imprévu. C'est la Covid qui nous a fait nous tourner vers Doha et Dubai, aujourd'hui les Etats-Unis viennent nous voir... Ces escales n'étaient pas prévues à l'origine. Cette petite maison française, très familiale, authentique et moderne en même temps, est très appréciée par la clientèle internationale ! 

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