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Un auteur de fantasy lève 42 millions de dollars en un mois sur une plateforme participative : le récit du "projet secret" de Brandon Sanderson

Brandon Sanderson a financé son projet de quatre livres inédits, écrits en secret pendant la pandémie de Covid-19, en passant par Kickstarter plutôt que par un éditeur traditionnel. Le premier, "Tress de la mer Émeraude", sort mercredi 11 janvier aux États-Unis, mais aussi en France.
Article rédigé par Ariane Schwab
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min
Les deux formats proposés en France par le Livre de Poche à la sortie du "Projet Secret #1" de Brandon Sanderson, intitulé "Tress de la mer Emeraude", le 11 janvier 2023. (LIVRE DE POCHE)

Avant de devenir l’auteur de littérature de l’imaginaire le plus lu aux États-Unis, Brandon Sanderson était veilleur de nuit dans un hôtel. Il avait déjà 30 ans quand il a publié son premier roman, Elantris, en 2005. Mais il en avait écrit toute une série avant, entre "sept et onze" volumes, se rappelle son éditrice en France, Audrey Petit, directrice éditoriale au Livre de Poche. À la question pourquoi avoir tant attendu, il lui avait répondu : "Un violoniste, tu ne l'écoutes pas faire ses gammes sur scène. Tu attends que le morceau soit au point, abouti".

Depuis, Brandon Sanderson s’est imposé comme un maestro de la fantasy actuelle, à la hauteur d’un George R. R. Martin, l’auteur de Game of Thrones. Publié d’entrée chez le plus gros éditeur du genre aux États-Unis, Tor, il a depuis vendu plus de vingt millions d’exemplaires traduits en quinze langues à travers le monde de ses sagas comme Fils-des-brumes. Quand la veuve de Robert Jordan lui a demandé d’achever le cycle de La Roue du temps, sa notoriété s’est définitivement assise. Alors, pourquoi un auteur qui n’a absolument aucun problème pour se faire éditer a-t-il lancé une levée de fonds sur la plateforme de financement participatif Kickstarter ?

Tendance ou précurseur 

Liberté, volonté de surprendre, de faire plaisir à ses fans… Les raisons paraissent pour le moins désintéressées. Pourtant, l’auteur qui espérait récolter "un million de dollars", d’après Audrey Petit, a doublé le record – détenu par une montre connectée – sur la plateforme Kickstarter avec un montant de 41 754 153 dollars, récoltés en 30 jours auprès de 185 341 contributeurs. Une somme étourdissante. Les donateurs auront, selon leur choix, quatre livres inédits en format ebook pour 40 dollars investis, jusqu'à la formule "une année de Sanderson" pour 500 dollars. La somme collectée sur Kickstarter est dédiée à la fabrication des livres sous les trois formats (audio, ebook et grand format), aux goodies promis et à la rémunération des quelque 60 personnes qui ont travaillé avec lui à la finalisation de son "projet secret", à l’origine écrit pendant la pandémie pour faire un "cadeau" à son épouse.

La démarche a bien surpris tout le monde, même aux États-Unis. Si l’autoédition existe là-bas comme en France, ce sont plutôt des auteurs qui ont du mal à être publiés par le canal classique qui y ont recours et jamais de telles sommes ne sont atteintes. Seul l’avenir dira s’il s’agit d’un "one shot" ou si l’auteur américain se révélera un précurseur.

Brandon Sanderson détonne dans le paysage, et pour s'en convaincre, il faut regarder la vidéo qu’il a publiée sur sa chaîne YouTube, il y a dix mois, dans laquelle il explique la genèse de son "Secret Project". Audrey Petit confie avoir d'abord eu peur. "J'ai vu la vidéo et je me suis dit : il va nous annoncer qu'il est malade. Il avait une telle tête... Et là, d'un seul coup, il sort son premier manuscrit avec un air de petit garçon qui vient de mettre la main dans le pot de chocolat ! C'est quelqu'un qui est toujours là où on ne l'attend pas."

Pas un dollar pour ses éditeurs

Des près de 42 millions de dollars récoltés, pas un n’ira à son éditeur américain ou au Livre de Poche qui s’est pourtant lancé un défi à la hauteur de la fantaisie de l’auteur : publier un inédit traduit (l’éditeur n’en sort qu’une vingtaine par an sur 400 titres), en simultané avec les États-Unis, sous deux formats, un classique et un collector, avec la couverture originelle rigide. "On a acquis les droits des quatre secret books en 'blind' (à l'aveugle), évidemment, puisqu'on n'avait pas eu le droit de les lire. On les a achetés juste après son annonce", raconte son éditrice. Une gageure, car la traduction d’un livre prend au moins une année, surtout en imaginaire où il faut inventer le vocabulaire d'un univers qui n’existe pas en respectant l’esprit de l’auteur. "Ce sont des romans qui font, pour 'Les archives de Roshar' par exemple, jusqu'à trois millions de signes !", explique Audrey Petit. Si les volumes du "Projet secret" sont un peu plus courts, il y en a tout de même quatre à traduire en un an.

La gageure devient peut-être nécessité, car l’éditrice n’a pas manqué de remarquer, lors des signatures de l’auteur en France, que les lecteurs venaient faire dédicacer leurs exemplaires en anglais, trop impatients d’attendre que la traduction arrive. Un phénomène notable depuis la saga Harry Potter de J. K. Rowling. La littérature de l’imaginaire semble avoir réussi là où l’Éducation nationale achoppe depuis des décennies en France : l’apprentissage des langues étrangères. "Les lecteurs de l'imaginaire sont de très gros lecteurs, des communautés très investies. C'est en effet par le biais de la lecture que certains se mettent à lire en anglais, alors qu'à l'origine, ce sont des personnes qui se sentaient parfois un peu complexées, parce qu'on a toujours ce complexe en France de l'anglais. Et c'est assez drôle, parce qu'on voit de plus en plus de lecteurs français laisser des critiques sur des plateformes comme Goodreads, aussi bien en anglais qu'en français, constate Maïssoun Abazid, attachée de presse au Livre de poche. C'est moins cloisonné. Il y a cette espèce d'ouverture avec l'imaginaire qui explose sur les réseaux sociaux". Pour relever le défi, le Livre de Poche a donc doublé l’équipe de traduction. À la traductrice habituelle de Sanderson, Mélanie Fazi, s’est ajouté Sébastien Guillot, son "découvreur" en France puisqu’il avait acheté pour Calmann Levy le premier tome du Fils-des-brumes quand il était directeur de collection.

Le premier roman du projet secret, Tress de la mer Émeraude, paraît donc mercredi 11 janvier. Les trois autres suivront au rythme d’un par trimestre (en avril, juillet et octobre). Pour lire ce roman, il n’est pas nécessaire de connaître l’univers de Brandon Sanderson, même si de nombreuses références sont faites au Cosmere, l’univers qu’il a créé. Tress de la mer Émeraude raconte l’histoire d’une jeune fille ordinaire qui tombe amoureuse du fils du duc du Rocher, l'île où ils vivent. Au moment où ces sentiments réciproques sont sur le point d’être avoués, le jeune homme disparaît. Quoi ? "Elle allait écoper de tous les inconvénients d’une liaison romantique, sans aucun de ses avantages." Que nenni ! Tress apprend que Charlie a été kidnappé par la Sorcière. Pour le libérer, elle s’aventurera sur des mers de spores plus redoutables les unes que les autres. Le récit est raconté par Hoid, un personnage récurrent chez Sanderson, véritable porte d’entrée à l’imaginaire et à l’humour si particulier de l’auteur.

Découvrez les premiers chapitres lus (en anglais) par Brandon Sanderson en personne :

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