"Serge", de Yasmina Reza : une chronique familiale aigre-douce et un regard décalé sur le "devoir de mémoire"

Avec "Serge", la romancière et dramaturge Yasmina Reza signe un nouveau roman très réussi, dans lequel elle scrute la famille et interroge la question de la mémoire avec sa manière bien à elle de dessiner le tragique avec du rire.  

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France Télévisions Rédaction Culture
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Yasmina Reza, novembre 2020 (Pascal Victor / ArtComPresse / Leemage)

La romancière et dramaturge Yasmina Reza revient dans cette rentrée littéraire de janvier 2021 avec Serge, un roman en forme de chronique familiale aigre-douce, qui évoque avec humour et mélancolie les liens qui unissent une fratrie composée de trois frères et soeurs, Serge, Jean et Nana Popper. Serge est également une réflexion sur la famille au sens plus large, ici la famille juive, puisque c'est à celle-là qu'appartiennent les Popper, avec un regard décalé sur la mémoire. Serge est paru le 7 janvier aux éditions Flammarion.

L'histoire : "Depuis qu'elle est morte, les choses se sont déréglées". La mère, celle qui tenait "la baraque de bric et de broc" de la famille Popper vient de  succomber au cancer. Elle expire dans sa chambre, achevée par l'arrivée d'un lit médicalisé, qui lui a "cloué le bec".

Le lit médicalisé, ce monstre au milieu de sa chambre, l’a propulsée dans la mort

Yasmina Reza

dans "Serge", page 16 

C'est Jean qui raconte. Dans cette famille juive non-pratiquante originaire de Hongrie, il est le fils du milieu, entre Serge, l'aîné, et Nana, la dernière de la fratrie. "Les derniers mots de notre mère ont été LCI", raconte Jean. "C’était quatre jours après l’attentat du Marché de l’Avent à Vivange-sur-Sarre, LCI diffusait la cérémonie d’hommage aux victimes. La correspondante n’avait que le mot recueillement à la bouche, ce mot dépourvu de substance. La même fille a dit après quelques plans de confiseries et de boîtes peintes, 'La vie reprend ses droits même si bien sûr plus rien ne sera comme avant'. Si connasse, a dit Serge, tout sera comme avant. En vingt-quatre heures." 

Fratrie 

Cette scène d'ouverture annonce la couleur. Le dernier roman de  Yasmina Reza est le récit d'une tranche de trois vies, qui s'articule autour d'une scène clé : la visite en famille des camps d'Auschwitz Birkenau. Parfaitement construit, Serge est placé sous le signe du milieu : des protagonistes au mitan de leur vie, un narrateur, Jean, milieu de la fratrie, et une visite à Auschwitz, scène clé, plantée au milieu du récit.

L'auteure de Babylone (Prix Renaudot 2016) balaie dans ce nouveau roman tout ce qui compose la vie. C'est dans les moments du quotidien, des plus anodins aux plus exceptionnels, que la romancière traque la vie qui circule, la vie qui palpite, qui parfois s'essouffle, hoquète, la vie qui tant bien que mal s'écoule, la vie qui désagrège peu à peu les corps, et qui finit, quoi qu'il arrive, par la mort.

Ici, la romancière se concentre sur les relations indéfinissables qui lient les membres d'une fratrie, enrichie de personnages qui restent secondaires, comme si la configuration familiale primait au-delà de l'enfance, reléguant les nouveaux arrivants (maris, épouses, compagnes et compagnons, enfants) au rang de satellites.

Mon frère et ma sœur je nous vois sur cette route bordée de cheminées et de pierres mortes et je me demande ce qui nous a fait tomber fortuitement dans le même nid, pour ne pas dire dans la vie même.

Yasmina Reza

dans "Serge", page 133

 "Souviens-toi. Mais pourquoi ?" 

Le dernier roman de Yasmina Reza est bâti autour d'une scène épique, un voyage familial à Auschwitz, qui encre le roman dans une dimension beaucoup plus vaste que la famille nucléaire, ici la famille des Juifs, traversée par la question de la mémoire, que la romancière aborde à contre-pied de la tendance dominante, "hypermémorielle".

"Souviens-toi. Mais pourquoi ? Pour ne pas le refaire ? Mais tu le referas. Un savoir qui n’est pas intimement relié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire. Ce fétichisme de la mémoire est un simulacre", songe Jean en déambulant dans les allées du camp. C'est dans ce lieu mémoriel assailli par les bus de visiteurs et les perches à selfies, devenu décor pour touristes et pourtant hanté par le destin tragique des millions de morts, que les vieilles querelles de la famille se cristallisent, provoquant la rupture… 

Un air de "Mangeclous" 

Cette comédie humaine est servie par l'écriture vive et luxuriante de Yasmina Reza, nourrie d'un comique de situation réglé comme au théâtre, et de dialogues parfaits, qui mettent en scène magnifiquement la vanité tragique de la vie, une plume rythmée, qui galope d'une page à l'autre à la manière d'Albert Cohen quand il racontait les épopées des Mangeclous.

Le regard de Jean sur le monde, désenchanté, résigné mais toujours doux, sa relation délicate avec Luc, un enfant différent qui n'est pas son fils, comme un ange sauvant le monde de sa laideur, apportent une couleur mélancolique et tendre à l'acidité de ce roman très réussi, et dédicacé (paradoxe ?) à Imre Kertész, grand artisan à travers ses livres, du travail de mémoire.

Couverture de "Serge", de Yasmina Reza, 2021 (FLAMMARION)

Serge, de Yasmina Reza (Flammarion – 240 pages – 20,00 €)  

Extrait :

"Nana et Jo nous rejoignent. Je dis, c’est assez, non ? On peut s’en aller ?
— Oh non, dit Joséphine, il faut voir le Sauna !
— C’est quoi le Sauna ? dit Serge.
— C’est le bâtiment de désinfection et d’enregistrement.
— Sans moi. Nana se fâche.
— Tu n’as pas voulu rentrer dans la chambre à gaz, tu n’as pas voulu voir la Judenrampe, l’expo hongroise tu as mis ton point d’honneur à la boycotter, maintenant le Sauna ! Ça serait agréable si de temps en temps Serge dans la vie tu mettais ton petit moi de côté, si tu te pliais à une vie de groupe ne serait-ce qu’une journée pour faire plaisir à ta fille !
Je tente une légère caresse sur son épaule qui ne fait que l’attiser.
— Tu pourrais juste humblement regarder. Non, il faut constamment que tu te démarques. Qu’est-ce que tu veux prouver ? Que tu as déjà intégré tout ça ? Que tu n’es pas un touriste ? On a compris que tu étais là à reculons. Tu n’as pas besoin de le faire savoir à chaque instant. Moi je regrette, j’ai pris l’avion pour Cracovie pour voir de mes yeux les lieux où des milliers de gens sont morts abominablement, des gens de notre famille des gens avec qui on aurait pu être liés. Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot !
— Quelle leçon ? Il n’y a justement aucune leçon à tirer, dit Serge.
— Continue avec ce ton puant.
— Allez-y ! Allez, allez au Sauna !
— Arrête papa ! C’est vrai que tu es négatif et chiant !
— Mais allez-y ! Allez regarder humblement le Sauna. Je n’empêche personne de vivre.
— Il est ridicule. Viens Jo, dit Nana.
— Oui."
(Serge, page 137)

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