"On ne touche pas", de Ketty Rouf : un premier roman qui dissèque habilement le rapport au corps et à la liberté

Née à Trieste en Italie, l’auteure a fait des études de philosophie en France, et enseigné l’italien au lycée, avant de devenir traductrice et interprète. Elle raconte dans ce premier ouvrage le parcours d’une jeune professeure qui s’émancipe de son mal-être grâce au monde de la nuit.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'écrivaine Ketty Rouf (Photo Marion Vallée)

L’histoire : Côté face, il y a Joséphine, 35 ans, professeure de philosophie dans un lycée d’une banlieue difficile de Paris. Côté pile, il y a Rose Lee, qui s’effeuille dans un cabaret de luxe près des Champs-Elysées la nuit. Une seule et même personne dont le récit nous dévoile le rapport entre le corps et l’esprit, et leur unification salutaire. On ne touche pas, de Ketty Rouf, publié aux éditions Albin Michel a obtenu le Prix du premier roman 2020.

Pour passer de Joséphine à Rose Lee, il y a eu la danse. Chaque vendredi soir, après sa semaine de travail, Joséphine retrouve d’autres femmes pour un cours un peu particulier : on y apprend l’art de l’effeuillage. Une lueur de vitalité dans un quotidien d’enseignant morne et déprimant, où Joséphine ne survit que grâce aux anxiolytiques, comme beaucoup de ses collègues. Dans la classe où elle enseigne la philosophie à une trentaine d’élèves, beaucoup n’ont jamais lu un livre, restant scotchés aux écrans et à leur présent perpétuel : "J’ouvre la porte. Ils traînent leurs carcasses encombrées de sacs à dos jusqu’aux bancs. Certains se vautrent bruyamment à leur place, d’autres se balancent déjà sur des chaises qui risquent de craquer, le regard sondant le vide. Je me tais, pensant aux consignes : ne pas demander aux élèves de se tenir droits pour ne pas troubler leur concentration. Dixit l’inspecteur."  

Le défi : se réconcilier avec son corps

Un jour, Joséphine répond à une annonce pour passer un casting dans un cabaret. Une sorte de défi pour se réconcilier avec un corps qu’elle a négligé jusqu’ici, et qu’il faut cacher au quotidien. "Au réveil, j’ai besoin de me rappeler qui je suis et de dresser dans le désordre ma to-do list : porter des vêtements amples et insignifiants, surtout pas griffés, surtout pas à la mode, cheveux noués, peu ou pas de maquillage – donner l’impression d’être tout juste sortie du lit -, sourire mesuré, regard neutre, éteint si possible. Bref, endosser le rôle de ma fonction pour passer inaperçue".  Lorsqu’elle est embauchée par le cabaret comme stripteaseuse, Joséphine ne peut se dérober : c’est le début de l’aventure…

Commence alors une mise à nu, qui va s’opérer avec cette double activité. En apparence, Joséphine fait le grand écart entre sa vie diurne de professeure rangée et effacée, et sa vie nocturne faite de désir et de séduction. Mais de contradiction l’auteure n’en voit point, au contraire. Son roman est un habile récit sur le rapport à la pensée qui obère parfois le corps, et à la nécessaire incarnation de cette même pensée dans l’expérience de la vie qui l’éclaire et la nourrit. En somme, elle nous démontre que la philosophie reste lettre morte si elle refuse la vie.

L'obscénité est ailleurs

Joséphine, à travers Rose Lee, va aller au-delà des apparences et de l’ordre moral. Rien d’obscène là-dedans, au contraire : Ketty Rouf décrit avec grâce la beauté de ces corps dénudés et du désir qu’ils inspirent, aux antipodes de la vulgarité. Car la vulgarité est ailleurs : dans le quotidien de ces enseignants à bout, dans cette violence qu’ils supportent, de la part de leurs élèves et parfois aussi de leur hiérarchie.

Est mis en regard le désir et la vitalité du monde de la nuit face à la salle des professeurs qui traîne toute la souffrance du corps enseignant. L’auteure livre ici un réquisitoire contre l’état de l’Education nationale en France, malgré des professeurs qui ne perdent pas foi dans leur mission. Elle rend aussi un vibrant hommage à ces femmes du monde de la nuit, des personnalités fortes et fascinantes, d’une vitalité extraordinaire. L’histoire de Joséphine, c’est celle d’un cheminement vers la liberté conquise grâce au désir des hommes, et non malgré leur regard. C’est celle aussi d’une pensée qui ne fait pas l’économie de la vie.

On ne touche pas, de Ketty Rouf (Albin Michel, 238 pages, 18,90€)

Couverture de "On ne touche pas", de Ketty Rouf (Editions Albin Michel)

Extrait : "Copies notées, rangées dans la chemise bleue avec mes notes pour le prochain cours, deux heures pour parler de la responsabilité. Sur mon bureau, Platon et Kant dépecés. Le prêt-à-penser des morceaux choisis est l’image ultime que l’arrivée au club dissipe inexorablement. La nuit s’est déjà installée au Dreams, ça a commencé sans moi. Rien qu’une poignée d’heures et j’en finirai avec elle. Ma fièvre monte, marche après marche. Mon impatience aussi. Que peut-il bien arriver après ça ? Que reste-t-il à vivre ? Je me sens exister de cette vitalité éhontée et furieuse qu’on éprouve face à une destinée qu’on a soi-même provoquée, assumée. Abandonnée, enfin. C’était ça, la problématique : dans quelle mesure sommes-nous dans ce que nous causons ? Au bout de la question, l’irréelle destination de ma course, les loges et le casier de Rose Lee. Je viens de croiser Rebecca dans les escaliers. Elle n’est donc pas partie. Ici, on se cogne à la dureté d’être soi-même source de courage."

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