"Nickel Boys" : Colson Whitehead poursuit son exploration de l'histoire de la violence raciale aux Etats-Unis avec la littérature comme arme

Le romancier américain poursuit son travail de mémoire sur l'histoire de la violence raciale érigée en système aux Etats-Unis, dont les blessures, Geoge Floyd en est la victime la plus récente et emblématique, continuent aujourd'hui encore à saigner.   

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
L'écrivain américain Colson Whitehead, 2020 (Michael Lionstar)

Avec Nickel Boys, Colson Whitehead poursuit son exploration de la part sombre de l'histoire de son pays, s'attaquant cette fois à l'histoire de l'Amérique ségrégationniste des années 60.  Avec ce roman édifiant, publié aux éditions Albin Michel en France le 20 août dernier, il a reçu pour la seconde fois le Prix Pulitzer, qui avait déjà couronné en 2017 son roman Underground Railroad (Albin Michel, 2017)  

L'histoire : Elwood Curtis grandit en Floride dans les années 60. Après le départ et la disparition définitive de ses parents, il est élevé par Harriet, sa grand-mère. C'est elle qui éveille sa conscience politique, en lui parlant du combat de Martin Luther King. "Le cadeau qu'Elwood reçut pour Noël en 1962 fut le plus beau de sa vie, même qu'ils mit dans sa tête des idées qui signèrent sa perte". L'enfant écoute en boucle les discours du Révérend King. Il nourrit aussi sa conscience en feuilletant les magazines du bureau de tabac de monsieur Marconi, où il travaille à partir de ses treize ans, en observant autour de lui les manifestations de la ségrégation : aucun client noir ne passe la porte de l'hôtel où travaille sa grand-mère. Il y a les bus pour les Blancs, et ceux pour les Noirs, pareil pour les écoles, les lycées, les universités… Au lycée il étudie dans les livres d'occasion venant des lycées blancs de la ville.

Quelle humiliation d'ouvrir un manuel de biologie à la page du système digestif et de tomber sur un Crève sale NEGRE, mais au fil de l'année scolaire, les élèves cessaient progressivement de prêter attention aux diverses insultes et suggestions déplacées.

Colson Whitehead

Nickel Boys

Elwood est bon élève, aimé de ses professeurs et généralement des Blancs, qui apprécient son intelligence et "son caractère égal". Il a foi en l'avenir et participe aux premières manifestations anti lois raciales contre l'avis de sa grand-mère. Plus tard, grâce à l'un de ses professeurs, il décroche une place dans une université prestigieuse de la région, réservée aux Noirs. La veille de la rentrée, le garçon trop pressé d'entamer sa nouvelle vie étudiante décide de se rendre en stop sur le campus.

Il n'y mettra jamais les pieds. Accusé à tort de vol, il est envoyé à la "Nickel Academy", un établissement pour délinquants dans lequel les élèves noirs subissent les pires traitements de la part de l'administration. Dans cet enfer, Elwood rencontre Turner, son double versus pessimiste, et tente de résister et de dénoncer les pratiques de corruption et les crimes commis en toute impunité au sein de cette "école".  Les deux garçons réussiront-ils à échapper à l'enfer de la Nickel Academy ? C'est la surprise que ménage la fin de ce terrible roman, inspiré de la réalité.

"Dignité" 

Pour écrire son livre, Colson WhiteHead s'est inspiré de l'histoire de la Dozier School for Boys, à Mariana en Floride. Il a écouté les témoignages d'anciens élèves, compulsé la presse et consulté le site internet des survivants de Dozier.

Nickel Boys est à la fois un travail de mémoire pour les enfants martyrisés, et un témoignage du combat de ceux qui ont engagé leur vie pour défendre les droits civiques. "Ce n'est plus qu'une question de temps pour que tous les murs invisibles ne s'écroulent", avait espéré Elwood.  Avec ce roman implacablement construit, le romancier américain nous éclaire sur la violence et les fractures héritées du passé. toujours vivantes aujourd'hui.

A travers le destin d'Elwood, jeune garçon intelligent et idéaliste croyant au progrès humain, qui place au-dessus de tout comme le lui a enseigné le révérend King la "dignité", le romancier nous fait partager avec la force du souffle littéraire la violence inouïe du racisme érigé en système aux États-Unis. Pas de pathos, ni d'envolées lyriques, la force du message est portée par une écriture organique, des personnages admirablement façonnés par la plume du romancier américain et par sa maîtrise parfaite de la narration, qui ménage un coup de théâtre final totalement inattendu.  

Couverture du roman "Nickel Boys", de Colson Whitehead, 2020 (Albin Michel)

Nickel Boys, de Colson Whitehead, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé (Albin Michel – 258 pages – 19,90 euros)

Extrait :

"Dire adieu aux cuisines signifiait aussi dire adieu à un autre jeu, celui dont il ne parlait à personne : chaque fois que la prote de la salle à manger s'ouvrait, il pariait sur la présence éventuelle de clients noirs. Avec l'arrêt Brownn vs Board of Education, la Cour suprême avait imposé aux écoles de mettre fin à la ségrégation : ce n'était qu'une question de temps avant que tous les murs invisibles ne s'écroulent.  Le soir où le verdict fut annoncé à la radio, la grand-mère d'Elwood poussa un cri comme si on venait de lui renverser de la soue bouillante sur les genoux. Puis elle se ressaisit, lissa sa robe et dit : "mais c'est pas pour autant qu'on est débarrassés de cette ordure de Jim Crow."
Le lendemain du jugement, le soleil se leva et rien ne semblait avoir changé. Elwood demanda à sa grand-mère quand les Noirs pourraient commencer à descendre au Richmond, et elle lui répondit que dire aux gens comment se conduire et les persuader d'obéir sont deux choses bien différentes. Pour preuve, elle énuméra certains comportements d'Elwood, qui fut contraint d'acquiesser : elle avait peut-être raison. Il n'empêche que tôt ou tard, la porte s'ouvrirait en grand et derrière il découvrirait un visage noir - un homme élégant venu à Tallahassee pour affaires ou une dame chic en visite touristique - occupé à savourer les plats délicieusement odorants qui sortaient des cuisines. Il en était certain. Il avait neuf ans quand il avait commencé à jouer à ce jeu et , trois ans plus tard, les seules personnes de couleur qu'il voyait dans la salle à manger portaient des assiettes, des verres, ou s'activaient avec un balai. Mais il persista jusuq'à la fin de ses après-midi au Richmond. Quant à savoir s'il jouait contre sa propre naïveté ou contre la constance acharnée du monde, c'était difficile à dire."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.