"Mycélium" : ce premier roman très réussi de Fabrice Jambois donne des sueurs froides

Dans un Paris furieusement contemporain, Fabrice Jambois nous prend à la gorge avec un polar trépidant à la lisière entre science-fiction et réalité.   

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France Télévisions Rédaction Culture
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Le romancier Fabrice Jambois (PHILIPPE MATSAS)

L’histoire : dans le 18e arrondissement de Paris, une camée se jette sur les rails dans le métro. Incident voyageur, comme on dit pudiquement. En fait, elle a ingéré une mystérieuse substance aux effets dévastateurs sur le cerveau. Quelques jours plus tard, porte de la Chapelle un groupe de migrants et les bénévoles qui les accompagnent tombent comme des mouches. La brigade criminelle est saisie, ainsi que le parquet anti-terroriste. L’enquête mènera l’inspecteur Ravard sur les traces d’un groupuscule d’extrême-droite ultra-violent. Mycélium, de Fabrice Jambois, est paru aux éditions Les Arènes le 7 avril 2022.   

L’apocalypse, c’est maintenant

En lisière de la capitale, ceux qui traversent de temps à autre la porte de la Chapelle pourront reconnaître que la description noire qu’en donne Fabrice Jambois n’est pas très éloignée de la réalité. Des campements sauvages de migrants régulièrement évacués et régulièrement re-squattés par de pauvres hères en transit vers l’Angleterre, une sorte de jungle humaine et urbaine qu’on a l’habitude de voir dans les rues de Dehli ou d’Abidjan, plus rarement dans une capitale européenne. Et pourtant, les Parisiens s'y accoutument.  

Ce soir-là, alors que Thibault a quitté Cléo pour rejoindre son groupe de bénévoles, la jeune femme aux cheveux bleus a une intuition fulgurante : son amant est en train de rendre l’âme. Elle part à sa recherche, et se retrouve au cœur d’un dispositif policier post-attentat porte de la Chapelle. De nombreux migrants sont morts brutalement et mystérieusement. Les bénévoles qui leur apportaient à manger ont succombé au même mal.  L’inspecteur Ravard, de la brigade criminelle, va mener l’enquête, en lien avec la DGSI.

Une double chasse à l’homme s’engage alors : sur les traces d’un groupuscule d’extrême-droite, les Vicariants, mené par un gourou charismatique nommé Zenner ; sur les pas aussi de l’un des migrants, qui a échappé à la mort, mais qui la sème partout où il passe dans la capitale. Le compte à rebours est enclenché, les autorités sont sur les dents. Car le phénomène est inexplicable : tous ceux qui croisent la route de cet Erythréen, Cléo la première, font état d’un regard violet luisant, qui provoque à sa simple vue des malaises.

“Les ailes du désir” version trash 

Cléo l’a soutenu ce regard, et veut comprendre. Elle pressent l’extraordinaire, un mélange de médiumnité, de lucidité magnétique, et de transmission de pensée. Elle passera, tout comme Ravard, à l’Institut Métapsychique International, pour tenter de comprendre ce mystère. De l’IMI, l'enquête nous mène à une maison close aux superbes créatures hypnotisantes. Dans une sombre ruelle éclairée par des lanternes, il s’agit d’une adresse connue seulement des initiés. On alterne ainsi entre le présent, le futur, et parfois le Paris 1900 ou le Londres de Jack l’éventeur. Le Berlin des Ailes du désir, version trash.

D’une écriture subtile et sublime, l’auteur, professeur de philosophie et spécialiste de Gilles Deleuze, nous plonge dans la nébuleuse identitaire de ces adeptes de Renaud Camus et de sa théorie du Grand Remplacement. Mais subrepticement, tout le monde en prend pour son grade, comme lorsque ce SDF trouve un roman de Virginie Despentes dans la poubelle du métro.  

Entre Cronenberg et Dalí

Grinçantes, spectrales, oppressantes, les pages provoquent à la lecture un malaise presque physique. Une angoisse qui suinte à chaque ligne, et tient le lecteur en alerte. La violence y est sourde, disséminée, dans des chapitres courts et nerveux. Comme lorsque le principal suspect, en interrogatoire, fait valoir son droit au silence : “La vérité était scellée dans la boîte crânienne de cet homme. L’enquêteur eut envie de fracasser celle-ci. Une ligne ardente de pure violence scinda son esprit en deux et il imagina distinctement sa main gauche empoigner la tignasse noire et plaquer la tête de Zenner sur la table, tandis que, de sa main droite ramassée en une masse compacte, il martelait la face de l’idéologue - pluie de grêlons qui déforment la tôle, déluge de coups qui disséminent des esquilles d’os dans la chair -, il pouvait presque entendre le bruit sec des dents fracturées et des cartilages qui craquent.” 

Et pourtant, malgré des phénomènes inexpliqués qui font parfois verser les personnages dans le paranormal, l’écriture ne perd jamais de vue le réel et la lucidité. Cette vision du monde si noire fait parfois tellement écho au fracas quotidien des actualités, qu’on finit par douter de son aspect fictionnel. Est-elle dans ce polar ou dans notre quotidien ? Le groupuscule, par exemple, se réunit dans une ville virtuelle nommée Lorville, dans un jeu vidéo, et son fonctionnement est très précisément calqué sur celui d’une cellule terroriste ou mafieuse : “Pour la survie du réseau, il était capital qu’ils ignorent mutuellement la nature des missions qui leur étaient confiées, toutes les informations étaient compartimentées de manière étanche.”

Entre Cronenberg et Dalí, l’auteur nous fait naviguer d’une rive à l’autre, de la violence abrupte au surréalisme, avec des scènes d’action dignes des meilleurs romans policiers. Un polar brut, métallique, à l’écriture hypnotique.    

Mycélium, de Fabrice Jambois, paru le 7 avril 2022 aux éditions Les Arènes, 496 pages, 21€. 

Couverture de "Mycélium", de Fabrice Jambois (@éditions Les Arènes)

Extrait : “La racine du véritable pouvoir était là, dans cette fascination sans bornes qui fait tomber l’esprit critique et subjugue. Diminué par la maladie à la fin de sa vie, le psychiatre Jacques Lacan se contentait, pendant les séances de son séminaire, de tracer au tableau des graphes et des nœuds borroméens sans prononcer un seul mot. Jamais personne, dans l’auditoire, n’osa formuler la moindre protestation : le public d’intellectuels transis de dévotion avait décidé de croire que son maître à penser refusait stratégiquement de parler par excès de lucidité, pour mieux écouter. L’anecdote avait marqué Zenner, elle en disait long sur la capacité des hommes à en suivre d’autres les yeux fermés.” 

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