"La vengeance m'appartient" : le nouveau roman impressionniste et impressionnant de Marie NDiaye

"La vengeance m'appartient", dernier roman de Marie Ndiaye très attendu de cette rentrée littéraire d'hiver 2021, est un bijou. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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La romancière Marie NDiaye, 2020 (F. Mantovani / Gallimard)

La romancière Marie NDiaye enchante cette rentrée d'hiver 2021 avec son dernier roman, très attendu, La vengeance m'appartient (Gallimard), l'histoire d'une avocate, la quarantaine, bousculée par la réapparition dans sa vie d'un personnage clé de son enfance. Ce nouveau roman empreint de mystère signé par l'auteure de Ladivine (Gallimard 2013), lauréate du Prix Femina avec Rosie Carpe (Minuit) en 2001 et du Goncourt en 2009 avec Trois femmes puissantes (Gallimard), paraît le 7 janvier 2021.

L'histoire : Me Susane, avocate à Bordeaux, est sollicitée par Gilles Principaux pour défendre sa femme Marlyne, accusée du meurtre de ses trois jeunes enfants. L'avocate croit reconnaître en cet homme l'adolescent avec qui elle a partagé quand elle avait dix ans un après-midi dont elle garde un souvenir éblouissant. Une impression qui reste floue dans sa mémoire mais qu'elle tient à conserver intacte. "L'enkystement d'une pure joie", dit-elle, malgré le sentiment de son père, M. Susane, persuadé que le pire est arrivé à sa fille dans la chambre du garçon pendant que la mère de Me Susane faisait le ménage dans la maison de cette famille bourgeoise. 

Quand cet homme réapparaît dans sa vie, Me Susane vit seule, partageant son existence entre son travail, les moments partagés avec Lila, la fille de son ex petit ami, et une affaire qui lui tient particulièrement à cœur : obtenir des papiers pour Sharon, sa femme de ménage mauricienne. L'entrée en scène de Gilles Principaux procure chez elle un choc si violent qu'elle va changer le cours de sa vie. 

Qui est Gilles Principaux ? Que s'est-il réellement passé dans la chambre du jeune homme ? Pourquoi Marlyne, "mère de famille de haut-niveau, comme une athlète", a-t-elle tué ses trois enfants ? Et pourquoi son mari Gilles Principaux a-t-il choisi Me Susane, avocate peu expérimentée, pour la défendre? Quels sont en réalité les liens de Me Susane avec la petite Lila ? Toutes ces questions hantent le dernier roman de Marie NDiaye, dans une atmosphère impressionniste, à l'instar des mécanismes mystérieux qui guident nos perceptions, et notre mémoire.

Romancière de "l'ambiguïté"

C'est paradoxalement d'une écriture concise, précise, que la romancière réussit à peindre la confusion des sentiments, dévoilant au lecteur les hypothèses dans les lisières, au-delà du visible, sans jamais les confirmer. A la manière de Virginia Woolf, la romancière ne quitte pas d'une semelle son personnage, son flux de pensée, le récit restant sans interruption exclusivement accroché à son point de vue, à sa vision de l'histoire. Vision pourtant parfois rendue vacillante par les doutes qui assaillent Me Susane sur la confiance qu'elle accorde à ses propres perceptions ou à ses propres souvenirs.

Le lecteur est ainsi mis en situation lui aussi de se faire sa propre idée de la vérité. En décrivant méticuleusement les pensées de son personnage, les décors, les objets qui l'entourent, la romancière trace les chemins tortueux de l'âme humaine, et de ses démons, et les détours invraisemblables que peut parfois prendre la mémoire pour s'accommoder du réel. 

On retrouve ici les thèmes chers à l'écrivaine, comme les rapports entre le savoir et la perception, les relations filiales, et particulièrement ici la maternité, ou encore les rapports sociaux ou l'exil. Des sujets que Marie NDiaye, qui se définit comme une romancière de "l'ambiguïté", aborde avec un point de vue sans cesse renouvelé, en forme de questions complexes à démêler. Dans ce nouveau roman où la météo glaciale ne se réchauffe jamais, la romancière joue comme elle l'avait déjà fait dans ses précédents romans avec les noms de ses personnages, comme des métaphores, et aussi avec ce titre de "maître", collé en permanence au personnage, comme un défi autant qu'une mise en scène théâtrale de la vie.

La plume de Marie NDiaye agit comme une baguette magique capable de dévoiler les sentiments les plus obscurs. Et les réponses aux questions, jamais certaines, affleurent souvent hors champs, ou dans les contre-points, comme ici, où ce que Me Susane tente en vain de ramener à sa mémoire sur ce qu'elle a vécu dans la chambre du garçon, et qui a manifestement engagé tout le reste de sa vie, se trouve éclairé, peut-être, par le discours de la meurtrière. Lueurs toujours tamisées par le doute, laissant le lecteur à la fin du livre abasourdi et enchanté comme au réveil d'un songe.     

Couverture de "La vengeance m'appartient", de Marie NDiaye, 2021 (GALLIMARD)
                                       

La vengeance m'appartient, de Marie NDiaye
(Gallimard – 232 p., 19,50 €, 7 janvier 2021)

Extrait :

"Le même raclement énigmatique tirait chaque matin Me Susane d’un sommeil simple, fortifiant, d’une parfaite durée correspondant précisément aux huit heures qui s’écoulaient entre son assoupissement dans ce nouveau lit et son éveil au son de ce frottement, de ce crissement venu de l’extérieur, dont elle se plaisait à ne pas tenter de comprendre l’origine – à quoi bon ?
Ce bruit mystérieux la réveillait au moment parfait, quand elle avait dormi tout son saoul et juste avant que des images vénéneuses et stériles ne profitent de sa somnolence pour l’inquiéter obliquement.
Qu’est-ce qui grattait sous sa fenêtre ?
Elle apprendrait plus tard, presque malgré elle, que Christine, sa logeuse et la tenancière de l’épicerie du rez-de-chaussée, passait chaque matin, très tôt, un dur, un lourd balai dans la cour – ainsi montait jusqu’à la fenêtre de Me Susane le signal qu’il lui fallait se mettre debout, ce qu’elle faisait avec un empressement inédit et par simple impatience de plonger son corps convalescent dans celui, revigorant, âpre, sans délicatesse ni beauté certaine, de la ville où l’avait projetée son étrange maladie.
Même après que Christine lui aurait dit qu’elle balayait chaque matin, très tôt, la petite cour derrière l’épicerie, Me Susane, doucement extraite de sa nuit, continuerait de se demander, contente, détachée : d’où vient donc un tel son, comment se fait-il que je ne le reconnaisse pas ?  Tant il lui plairait, ici, de suspendre tout réflexe de corrélation entre ce qu’elle savait et ce qu’elle percevait, ou ce qu’elle désirait et ce qu’on lui offrait – ainsi du breakfast qu’elle prenait, selon leur accord, en compagnie de Christine et de Ralph et qui, fort éloigné de ce qu’elle aimait manger le matin, avec ses beignets pimentés, son thé trop fort, sa molle margarine, ne lui plaisait nullement et ne lui importait pas davantage – cela allait très bien parce que c’était ainsi et qu’elle ne se souciait plus, alors, ni de ses goûts ni de ses préférences ni, presque, de ses valeurs morales – un soulagement." (La vengeance m'appartient, page 191)

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