"A la folie" : la romancière Joy Sorman en immersion chez les "fous"

L'écrivaine Joy Sorman a partagé le quotidien des patients et des soignants d'une unité de soins psychiatriques pendant un an. Elle publie "A la folie" (Gallimard), un témoignage radical sur la psychiatrie d'aujourd'hui en même temps qu'une peinture impressionniste de la folie. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'écrivaine Joy Sorman, 2021 (Pascal Ito / Flammarion)

Joy Sorman aime s'immerger dans les mondes avant de prendre la plume. Elle avait plongé dans celui de la viande, des bouchers, des abattoirs pour Comme une bête (Gallimard, 2012). En 2014, elle s'était glissée dans La peau de l'ours (Gallimard, 2014) et la même année avait couché sur le papier une expérience immersive dans une fabrique de literie avec Lit national, publié aux éditions Le bec en L'air.

Son dernier livre, A la folie, publié le 3 février aux éditions Flammarion, est la restitution dans une forme littéraire de son immersion dans deux unités psychiatriques "quelque part en France". 

"Pendant un an, tous les mercredis" 

"Pendant un an, tous les mercredis, l'autorisation m'a été accordée de circuler librement dans le pavillon 4B qui comprend douze lits et une chambre d'isolement", commence la romancière, qui s'est invitée dans le quotidien des patients et des soignants. Ceux qui ne font que passer, ceux qui ont pris racine. Elle y croise (tous les noms ont été modifiés) Franck, 40 ans, "bien connu au pavillon 4B, il y fait des séjours réguliers depuis plus de vingt ans", Maria, "la sorcière aux pieds nus", le "splendide Youcef", mais aussi Robert, le doyen, Julia, Jules, Esther ou encore les infirmiers, Barnabé et Catherine, Adrienne, l'agent de service hospitalier (ASH), "trente-cinq ans de métier" et son incommensurable patience, et Sarah et Eva, médecins psychiatres.    

"Souvent j'aurais voulu être plus discrète, souple et instinctive comme le lynx, être dotée des mêmes pinceaux de poils au bout des oreilles, sensibles aux plus infimes mouvements de l'air, aux ondes les plus ténues, et capter ainsi l'invisible et le silencieux."

"A la folie"

page 134

Joy Sorman observe, recueille, décrit : un décor, "propre", "clair", "moderne et sans vie, un aménagement fonctionnel, économique, aux normes de l'esthétique administrative", des sons, "un bruit incessant de clé dans la serrure donne le rythme", celui des repas, celui de la distribution des traitements ou des pauses cigarettes à horaires fixes.

De son poste d'observation, la romancière scrute les ambiances, les atmosphères, les couleurs, les odeurs, les matières, les postures, scanne les motifs composant cet univers clos, de la chambre d'isolement au pyjama obligatoire, en passant par l'unique poste de téléphone planté au milieu du chemin, les traitements chimiques, le processus d'hospitalisation sans consentement, ou encore l'élaboration d'un "diagnostic".  

La romancière, en visiteuse discrète, s'attarde avec l'un, discute avec l'autre, questionne, écoute, commet à l'occasion des maladresses, cherche à comprendre. Qu'est-ce que la folie ? Comment les patients sont-ils arrivés là ? De quoi souffrent-ils ? Comment sont-ils pris en charge ? Toutes ces questions traversent le livre.  Certaines trouvent des réponses, d'autres pas. Ici, apprendra-t-elle, "le seul principe qui vaille est d'incertitude". 

Symptômes

A travers un récit factuel, nourri des paroles des uns et des autres restituées dans un "je" partagé et sans guillemets, Joy Sorman dresse un tableau radical de la psychiatrie d'aujourd'hui. En revenant sur son histoire, des asiles à la psychiatrie ouverte, en passant par l'apparition des neuroleptiques, elle interroge la nature même de la folie, et son rapport avec le monde "normal". La gestion également que ce monde fait de ceux qui en sont exclus, plus parce qu'ils dérangent que pour soulager leur souffrance.

"On internera plus volontiers un homme qui hurle dans la rue et brise un abribus à coup de barre de fer que celui qui parle à voix basse aux arbres, même si ce dernier souffre peut-être davantage."

"A la folie"

page 220

L'unité psychiatrique récupère tous ceux pour qui il n'y pas de place ailleurs dans la société, et fait souvent figure de symptôme des dysfonctionnements et manquements du monde extérieur "normal", économique, politique ou professionnel.

Peinture impressionniste 

Le dernier livre de Joy Sorman interroge le fonctionnement d'une institution victime comme l'ensemble du système hospitalier de restrictions budgétaires, d'injonctions administratives et économiques, qui chassent peu à peu l'humain au profit du résultat. Une institution qui privilégie l'application stricte des protocoles plutôt que l'écoute et l'attention.

"Adrienne n'a pas le droit de s'occuper des patients, si elle le fait, l'administration nomme cet écart un glissement de tâche, et le réprouve."

"A la folie"

page 96

Avec ce très beau livre en forme hybride, construit en chapitres courts et déployé d'une écriture précise et immersive, Joy Sorman, "visiteuse furtive" esquisse une peinture impressionniste de la folie et de ceux qui en sont pris. Clinique dans le champ lexical médical, la "folie" prend sous sa plume la forme d'un poème en prose, d'une épopée ou d'un chant mélancolique. Car ceux que l'on ne veut plus aujourd'hui appeler les "fous" n'ont guère que les mots et l'imaginaire pour faire rempart aux "démons" qui les assaillent. C'est pourquoi cette plongée dans la folie résonne comme une allégorie de la littérature, nécessité certes exacerbée chez les fous, mais vitale pour tous.

"A la folie", de Joy Sorman, 2021 (FLAMMARION)

"A la folie", de Joy Sorman (Flammarion, 274 pages, 19 €)

Extrait :

"Youcef m’avait dit ici le temps passe et repasse, on attend l’heure de la clope, il passe et repasse, on guette l’heure du déjeuner, il passe et repasse jusqu’à la nausée. Pour moi aussi, visiteuse furtive pourtant, le temps s’étire, je le sens flasque tel que le décrit Youcef, bien plus que thérapeutique tel que le rêve Barnabé.
Un matin je le sens davantage encore, voyant Arthur avachi sur une chaise, assommé par les cachets, son T-shirt souillé de bave, sa tête lourde, comme guillotiné, nuque cassée, qui repose sur sa poitrine ; cette tête pèse une tonne, lestée de tout le poids des médicaments et des ressassements des jours qui se répètent et sédimentent,  de ses pensées qui sont bien plus qu’une simple activité neuronale, plutôt une coulée de plomb qui entraîne de tout son corps vers l’avant. Plus loin, c’est une femme qui s’est assoupie contre radiateur, son corps contorsionné, ventousé au radiateur dur et froid, ivre d’ennui.  
Ici on dort assis ou debout autant que couché. Ici tout se fige dans la glace des neuroleptiques et de l’enfermement. Le temps aussi est une banquise, à moins qu’il ne soit de la mélasse, un truc qui colle et se distend. À force ce n’est même plus du temps, mais une masse informe qu’on voit glisser en apesanteur dans les couloirs, tel une créature de Miyazaki." (A la folie, page 131)

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