"Un crime sans importance" : la romancière Irène Frain scrute "l'envers de nos vies" pour éclairer le meurtre non élucidé de sa sœur

La romancière Irène Frain est en lice pour le prix Renaudot avec ce récit-enquête sur la mort de sa sœur aînée, assassinée dans sa maison de banlieue.

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France Télévisions Rédaction Culture
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La romancière Irène Frain, le 22 septembre 2020 (JOEL SAGET / AFP)

Sélectionné dans plusieurs listes des grands prix littéraires de la rentrée, et finaliste du RenaudotUn crime sans importance, publié aux éditions du Seuil en août 2020, est un récit autour du meurtre non élucidé de la sœur d'Irène Frain. Avec ce livre, la romancière fait de sa soeur victime d'"un crime sans importance", une héroïne romanesque. Scrutant "l'envers de nos vies", elle fait aussi la peinture de notre monde contemporain, une société du spectacle asphyxiée par la marchandisation.

L'histoire : elle commence comme un fait divers. Une vieille dame meurt à l'hôpital des suites de ses blessures, quelques semaines après avoir été sauvagement agressée dans sa maison, nichée au fond d'une impasse dans un quartier pavillonnaire de banlieue. La victime, Denise, est la sœur aînée d'Irène Frain, la narratrice. La romancière aimerait comprendre ce qui s'est passé ce jour-là, au fond de l'impasse. Mais elle se heurte au silence. Quatorze mois après les faits, le policier chargé de l'enquête n'a toujours pas rendu son rapport. Elle se heurte aussi au silence de la famille, malgré les promesses soufflées aux obsèques de Denise. Elle décide alors de prendre la plume, pour "penser le crime".

J'ai entrepris d'écrire ce livre quatorze mois après le meurtre, quand le silence m'est devenu insupportable.

Irène Frain

Un crime sans importance

"Je sors mon miroir"

Dans ce livre, la romancière raconte comment elle a, face au silence de la police, tenté de mettre en branle la justice, qu'elle nomme "le mastodonte". En vain. Mais en cherchant la vérité sur ce crime, en "tendant un miroir" le long de sa propre route, c'est sa propre image, celle d'une petite fille aux cheveux courts qui s'impose, charriant une série questions à élucider : qui était vraiment cette dame "discrète, âgée, repliée dans sa maison des confins", qui était cette "invisible" ? Que représentait Denise à ses yeux, dans son cœur ? Qu'est-ce qui a bien pu conduire à la rupture avec cette grande sœur adorée ? En cherchant à convaincre "son juge imaginaire", la romancière donne chair à la vieille dame, faisant passer sa soeur du statut de victime anonyme d'un fait divers à celui de personnage central de sa propre vie, et d'héroïne ce livre sépulture. 

Les mots et l'écriture d'Irène Frain traduisent ce mouvement de dévoilement et d'incarnation opéré au fil du récit. Une manière froide et distanciée au début, se faisant de plus en plus sensible et intime au fur et à mesure qu'apparaissent derrière l'anonymat d'un fait divers la profondeur d'une vie, ses secrets, ses douleurs, ses espoirs. Une vie fortement liée à celle de la narratrice, qui passe du "elle" au "je" pour remonter le fil du temps de la vie, et éclairer ce qui demeurait dans l'ombre, pendant que le crime s'obstine à rester mystérieux, comme si seule la vie pouvait éclairer la mort, ou du moins en adoucir la violence. 

Denise, "victime sans importance" d'un crime non élucidé, se révèle être par les mots de sa sœur un magnifique personnage romanesque. La plongée dans le passé de ce lien tissé avec la narratrice dans l'enfance, et brisé plus tard pour des raisons obscures, devient le fil tendu d'une histoire que l'on ne lâche pas, un ressort dramaturgique d'une puissance inattendue. On comprend pourquoi cette "victime sans importance" aux yeux de la société est en réalité un pilier fondateur dans la vie de la narratrice sur un plan affectif et intellectuel. On comprend aussi combien cette relation si particulière qui a lié la narratrice à cette sœur exceptionnelle, est une des clés de sa vocation littéraire. 

Une "victoire sur le silence"

En arrière-plan de cette histoire intime, Irène Frain, en colère au-delà du drame, peint également sans concessions le monde d'aujourd'hui. Un monde qui laisse dans les marges ce et ceux qui ne font pas spectacle, comme le meurtre de Denise. "Le plus souvent, les "meurtres de retraitées" selon l'expression consacrée, ne passionnent ni les foules ni les médias, sauf quand le sexe et l'argent viennent pimenter l'affaire", regrette la narratrice.

Il n'était pas glamour le meurtre de ma sœur. Aucune prise sur l'imaginaire. Rien que de la réalité à l'état brut. Du pas beau à voir, comme avait dit un des flics le dimanche où on l'avait trouvée.

Irène Frain

Un crime sans importance

En scrutant "l'envers de nos vies", la romancière observe une société mercantile, utilitaire, qui plante aux lisières des villes des alignements d'enseignes, "gigantesques caisses en tôle où nous nous bousculons, appâtés par les vaines promesses de bonheur que nos télés nous dégueulent dessus jour et nuit", un "monde marchand qui nous étrangle dans son licou comme l'autoroute en bas du lotissement où Denise avait cru pouvoir abriter son idée du bonheur". Comme elle l'égrène dans un poème final, Irène Frain "recolle", "rafistole", "raboute" "rapièce" "les guenilles des histoires du passé", pour en "faire du neuf" faisant de ce livre, une éblouissante "victoire sur le silence."

Couverture de "Un crime sans importance", d'Irène Frain, août 2020 (Editions du Seuil)

"Un crime sans importance", d'Irène Frain (Seuil - 247 pages - 18 euros)

Extrait :

"Le jour de l'enterrement, nous étions arrivés par l'ouest. Nous prenons cette fois la route de l'est.
L’automne incendie les rangs de peupliers et les ultimes vestiges des forêts. Entre les taillis, chapelets d’entrepôts, agglomérats de caravanes, puis une plaine d’où surgit un amas d’énormes caisses de tôle qui se donnent des airs de cavernes d’Ali Baba. Interminable ruban d’enseignes. Kiabi, Darty, La Foir’fouille, Picard, Mobalpa, Bébé 9-la Maison du bonheur, Roady, Cuir Center, Castorama, Saint Maclou, Kiloutou, j’en ai déjà le tournis, seulement c’est loin d’être fini, au premier croisement, nouvelle guirlande de néons, Celio, Cuisinella, Gémo, Etam, Carter-Cash. Et McDo, c’était fatal, Buffalo Bill, Pizza Hut, à quoi s’enchaîne l’entière déclinaison des croissanteries, crêperies, sandwicheries.
Un espace de coworking, quelque chose qui ressemble à une banque, on souffle. Et illico ça repart, bijouterie, animalerie, chocolaterie, magasin de téléphonie, de lingerie, de literie. On n’en verra jamais le bout.
Mais si. À l’angle de deux rues, la grande parade de la marchandise s’épuise. On va rejoindre la rocade sur une note gaie : une boutique de cotillons. Au-dessus d’une vitrine où grimacent tous les genres et sous-genres de vampires, sorcières et squelettes, une joyeuse banderole sanguinolente claque au vent : HALLOWEEN !
Halloween : c’est comme pour l’anniversaire de l’enterrement, j’avais oublié. Un an déjà, je n’y crois pas(Un crime sans importance, page 217)

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