"Pour buzzer, ils ont fait fi des règles" : une directrice d'école interrogée dans "Inch'allah" s'indigne des conditions d'écriture de l'ouvrage

Véronique Decker, directrice d'école en Seine-Saint-Denis, apparaît dans l'ouvrage "Inch'allah, l'islamisation à visage découvert", écrit par des étudiants en journalisme sous la direction de deux reporters du "Monde". Mais elle conteste la manière dont ses propos ont été utilisés.

Des immeubles d\'un quartier de Bobigny (Seine-Saint-Denis), photographiés le 14 février 2017.
Des immeubles d'un quartier de Bobigny (Seine-Saint-Denis), photographiés le 14 février 2017. (NADINE BENEDIX / DPA / AFP)

"Le projet du livre, qui ne m'a jamais été présenté, est assez ouvertement islamophobe, et les anecdotes que je raconte sont compressées et donnent l'impression que je passe ma vie à combattre des militants religieux, ce qui n'est pas le cas." Le 17 octobre, Véronique Decker*, directrice d'une école de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, et habitante de ce département depuis 1982, rédige ce post Facebook.

Elle ne se reconnaît pas du tout dans le livre Inch'allah, l'islamisation à visage découvert (Fayard) signé de cinq étudiants en journalisme sous la direction des journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, auquel elle a participé. Cette enseignante aguerrie s'en explique auprès de franceinfo. 

Franceinfo : Quand et par qui avez-vous été contactée pour ce projet ? 

Véronique Decker : C'est Ivanne Trippenbach [l'une des cinq étudiants auteurs du livre] qui m'a contactée. L'interview a eu lieu en décembre-janvier avec deux autres étudiants. On s'est retrouvés à la Maison de la culture de Bobigny, un soir, après l'école. L'entretien a duré plus d'une heure. Je ne connaissais pas leurs intentions. Pour moi, c'était un travail de jeunes journalistes sur la Seine-Saint-Denis, dans le cadre de leurs études, où ils évoquaient à un moment donné la religion musulmane. Sur le moment, on ne m'a pas dit que c'était pour un livre. Jamais je n'ai imaginé qu'un livre puisse paraître en me citant sans que je puisse le relire.

[Les jeunes journalistes, auteurs du livre, démentent les propos de Véronique Decker sur les conditions de rédaction de leur ouvrage. Captures d'écran à l'appui, ils assurent que la directrice d'école était bien au courant qu'ils préparaient un livre.]

Que pensez-vous du passage qui vous concerne ? 

Tout ce qui est écrit dans le livre est vrai, mais ce sont des choses qui me sont arrivées entre 1983 et 2018. Or, mis bout à bout, on a l'impression que cela s'est passé hier puisque les anecdotes ne sont pas temporalisées. Par exemple, à propos du père d'élève qui voulait que j'appelle son fils Mouhamad en prononçant le "h" comme un "r", le gamin doit être adulte aujourd'hui.

Ce qui n'est pas correct, c'est qu'on ne m'a pas donné à relire le chapitre me concernant. Or, il y a des incises, des analyses qui sont de leur fait. Ils parlent d'une "enseignante-soldate" qui "contiendrait l'expansion de l'islam". Mais ce n'est ni ma fonction, ni mon désir, ni mon projet de contenir l'islam. Ma fonction, c'est de permettre aux enfants d'avoir une éducation émancipatrice à l'école publique. Je refuse d'être associée à quelque chose qui laisse à penser que je serais de près ou de loin islamophobe. Cela se passe d'ailleurs bien avec l'immense majorité des parents d'élèves, dont on ne sait pas, pour l'immense majorité, s'ils sont croyants. Il y en a qui, je le sais, sont très croyants et sont pour autant tout à fait charmants.

Mes propos n'ont pas été déformés, ils ont été cuisinés. Les carottes et les courgettes sont à moi, mais les auteurs en ont fait un couscous qui n'est pas de moi. Pour buzzer, ils ont fait fi des règles de l'honnêteté intellectuelle. 

Et que pensez-vous du livre en général ? 

J'en suis aux trois quarts. Le livre donne la parole à des gens qui, en dehors d'habiter la Seine-Saint-Denis et de pratiquer la culture musulmane, n'ont pas grand-chose à voir entre eux. C'est un inventaire à la Prévert et cette juxtaposition est malsaine. Le livre n'apporte ni éléments ni méthode. C'est une collection d'anecdotes que les islamophobes vont pouvoir ressortir à Noël. Or cela ne reflète pas du tout la réalité de ce qui se passe.

Aujourd'hui, nombre de gens percent le plafond de verre que n'avaient pas pu percer leurs parents. Il y a de plus en plus d'enseignants, d'avocats, de journalistes qui sont issus de cette culture et de cette origine-là. Inch'allah laisse à penser qu'on va vers des affrontements alors que ce n'est pas du tout certain, de ce que je vois là où je suis. 

Quel impact ce livre va-t-il avoir selon vous ? En voulez-vous à ses jeunes auteurs ? 

C'est une tempête dans un verre d'eau médiatique, ça ne va pas changer la face du monde. Ils vont se faire du fric puisque les musulmans et le 93 ça fait peur, mais il est possible que ce livre soit aussitôt oublié. Quant aux auteurs, il ne faut pas se méfier des jeunes, peut-être que ces cinq jeunes journalistes auront appris des choses de cette expérience. C'est toujours les plus âgés les responsables, je passe mon temps à le dire dans la cour de récréation.

Les conseils donnés par les journalistes du Monde à ces cinq étudiants, tels que "masquez vos intentions, soyez fourbes", ce sont de mauvais conseils. Si lorsque l'on s'exprime devant un journaliste, on craint en permanence d'être pris au piège, les gens ne s'exprimeront qu'en présence de leurs avocats. 

* Véronique Decker est l'auteure de L'école du peuple (Libertalia, 2017) et Trop classe ! Enseigner dans le 9-3 (Libertalia, 2016).