"La Grâce et les Ténèbres", d'Ann Scott : un roman fort et pertinent sur la lutte contre le djihadisme

Le dernier ouvrage de la romancière s'intéresse à un sujet peu traité dans la littérature française. Mais la musique, son thème de prédilection, n'est jamais loin. 

La romancière Ann Scott
La romancière Ann Scott (© PHILIPPE MATSAS/LEEXTRA/EDITIONS CALMANN-LEVY)

L’histoire : A 30 ans, Chris n’a pas vraiment trouvé sa voie. Musicien, il est fasciné par le métier de ses deux sœurs transmis par leur mère : reporter de guerre. Le jour où ils découvrent tous ensemble les images de l’exécution de l’otage James Foley par l’Etat islamique en Irak, la vie de Chris bascule. Nous sommes en 2014, et désormais, il va se consacrer à la traque de la propagande djihadiste sur les réseaux sociaux. Corps et âme, il se lance dans cette cybersurveillance la nuit, et son esprit devient entièrement absorbé, jusqu’à l’obsession, par ce combat à distance. 

Comment retrouver la grâce au fonds des ténèbres ? C’est la question que pose avec talent Ann Scott, écrivaine née en 1965 près de Paris, et qui a déjà publié sept romans depuis 1996. A travers les errances de son personnage, hyper contemporain, elle nous raconte une histoire méconnue du plus grand nombre : celle de ces citoyens lambdas qui luttent dans l’ombre au sein de cybercollectifs qui effectuent une surveillance des réseaux sociaux, et infiltrent les canaux de propagande et de communication de Daech en ligne. Ces gens participent ainsi bénévolement à la lutte anti-terroriste, en secondant les services de renseignement qui prennent ensuite le relais grâce aux informations collectées par ces passionnés de technologie à l’engagement hors du commun. La Grâce et les Ténèbres, d'Ann Scott, est paru aux éditions Calmann-Lévy le 19 août 2020.

Jusqu’au choc post-traumatique

Pour se sentir utile, et non seulement nihiliste et révolté, Chris se plonge ainsi dans les vidéos de propagande de l’Etat islamique, lit des dizaines d’ouvrages sur le terrorisme, se met à suivre des centaines de comptes Twitter et Telegram… Et rédige des notes sur tout ce qu’il apprend, des fiches sur les armes utilisées jusqu’aux conseils (issus d'un manuel existant) de Reporters sans Frontières à destination des femmes qui partent en reportage dans le monde arabe : "Dire à l’agresseur qu’on a des enfants, qu’on pourrait être sa mère ou sa sœur, qu’on est enceinte, qu’on a ses règles ou qu’on est séropositive pour lui donner le sentiment qu’on est impure." 


Progressivement, la vie de Chris va basculer dans l'horreur des crimes commis par Daech. Alors que ses sœurs sont toutes deux sur des terrains de guerre, il n'arrive plus à mettre à distance la réalité virtuelle dans laquelle il baigne. Jusqu’au choc post-traumatique, dont les manifestations sont décrites de manière très réaliste par l’écrivaine : "Chris essuie les larmes qui commencent à couler, rabat doucement le capot de l’ordinateur, se relève, et met ses mains devant sa bouche pour étouffer le cri qui monte en même temps qu’il éclate en sanglots." 

Entre témoignages et fiction

Ann Scott a mis deux ans à écrire ce roman, rythmé par une écriture saccadée mais constante. Elle l’a construit en mêlant tout naturellement des témoignages très documentés à la fiction. Elle a interrogé le collectif "Katiba des Narvalos" (qui signifie en arabe et en romani "Bataillon des fous"), constitué après les attentats de 2015, alors que les Etats sous-estimaient toujours la cybermenace. En janvier 2015, les réseaux sociaux fleurissent alors de hastags #jesuiscoulibaly ou #jesuiskouachi, en réaction face aux #jesuischarlie, et les plateformes ne s’empressent pas de supprimer la propagande terroriste. En quatre ans, les renseignements collectés par ces "veilleurs" auraient permis d’aider les services de l'anti-terrorisme à procéder à une douzaine d’arrestations, des dizaines d’identifications auraient donné lieu à des assignations à résidence et/ou des fichages, et six attaques auraient été évitées.

Cela fait dix ans qu’Ann Scott n’avait pas publié pour une rentrée littéraire. Il y a vingt ans, son livre Superstars, alors qualifié de premier roman pop français par la critique, avait connu un grand succès et était devenu une sorte de manifeste pour la génération techno de la fin des années 1990. La Grâce et les Ténèbres est son huitième roman. Extrêmement littéraire, mais aussi très bien documenté, il explore un aspect rarement abordé dans la littérature de manière frontale, presque chirurgicale par sa précision, et nous touche tant la jeunesse d’aujourd’hui peut y retrouver ses questionnements sur le sens d’une vie qui se déroule sur fond de réchauffement climatique, guerre djihadiste et montée du néo-nazisme (le livre a été écrit avant le confinement).

Un roman lumineux

Elle aurait pu en faire un roman désespérant, mais son personnage est porté par la luminosité de l’amour qui le lie aux trois femmes de sa vie. Ann Scott décrit là aussi très bien le monde parallèle dans lequel vivent les reporters de guerre, comme le dit sa sœur à Chris pour le ramener parmi les vivants : "Le monde est coupé en deux, il y a ceux qui vivent normalement et ceux qui vivent dans la guerre. La moitié qui est dans la lumière et l’autre qui est dans les ténèbres. Il faut que tu retournes dans la lumière."


Cette question du retour à la vie quand on baigne dans la mort et dans l'horreur est au cœur du roman. Ann Scott se sert de ses précédents thèmes, en particulier de la musique, pour guider ses personnages sur la piste de ce qui finalement ne sera pas une résilience, mais bien une élévation.        

Couverture de La Grâce et les Ténèbres, d\'Ann Scott
Couverture de La Grâce et les Ténèbres, d'Ann Scott (Editions Calmann-Levy)

La Grâce et les Ténèbres, d'Ann Scott, est paru aux éditions Calmann-Lévy le 19 août 2020, 320 pages, 19€50. 

Extrait : "Il donnerait cher pour que dans deux heures, quand le jour se lèvera enfin, au lieu que ce déluge accouche d’un ciel gris sale, l’immensité révèle un bleu pâle traversé des habituelles traînées de condensation des premiers avions qui décollent. Puis que brusquement, sans qu’on le voie venir et sans qu’on trouve les mots quand on le remarquera, le ciel s’ouvre et laisse entrevoir un antre béant cramoisi. Un abîme flamboyant, boursouflé d’explosions orange et jaunes et rouges, bouffi de poches de gaz et lacéré de fumées noires comme la suie. Un brasier dont les interstices laisseraient deviner les poussières ocre et pourpres et turquoise de la Voie lactée, mais un brasier figé ; non pas bouillonnant mais coagulé, sans aucun vacarme, simplement silencieux, comme un cœur qui a cessé de battre, le cœur de Dieu qui a quitté cette terre depuis longtemps."