On vous explique la polémique après l'interdiction par Gérald Darmanin d'un livre sur le sexe destiné aux ados

Le ministre de l'Intérieur a pris un arrêté interdisant la vente aux mineurs d'un roman comportant des passages jugés "pornographiques".
Article rédigé par franceinfo
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Une librairie à Paris (illustration). (RICCARDO MILANI / HANS LUCAS / AFP)

Thierry Magnier est "choqué". L'éditeur a découvert mardi 18 juillet qu'un des livres qu'il publie est interdit aux mineurs par un arrêté du ministère de l'Intérieur. "C'est un journaliste qui m'a téléphoné pour me demander si j'avais vu la publication de l'interdiction au Journal officiel, je n'ai été prévenu par personne", s'étonne-t-il jeudi 20 juillet auprès de franceinfo. Beauvau dénonce une publication destinée à la jeunesse contenant "la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites" et s'appuie sur la loi pour justifier cette interdiction. Pour l'éditeur, il s'agit d'une "censure dangereuse et hypocrite".

Une collection de livres sur la sexualité pour les ados

L'ouvrage mis en cause s'intitule Bien trop petit. Son héros est un adolescent complexé par la taille de son sexe après avoir été la risée d'un camarade de lycée. Il se réfugie alors dans l'écriture. "Après ce traumatisme, il se reconstruit un imaginaire sexuel en écrivant des récits de chevalier, ce qui donne lieu à des passages de pornographie un peu bas du front, infantiles, détaille l'auteur Manu Causse à franceinfo. Mais le héros échange ensuite avec un personnage qui l'aide à questionner et déconstruire cet univers masculiniste, presque toxique, et le héros construit peu à peu un nouveau rapport à la sexualité".

Paru en 2022, le livre a été tiré à 2 500 exemplaires et il s'en est écoulé 500, précise l'éditeur Thierry Magnier à franceinfo. Bien trop petit a été publié dans une collection baptisée L'Ardeur, rassemblant "des œuvres littéraires qui parlent de sexualité, de désir, de fantasme, qui posent des questions sur le corps, le genre, tous ces sujets importants pour les adolescents, sans détails graveleux", selon l'éditeur.

Il s'agit du dixième ouvrage de la collection, dont les précédentes publications n'ont pas fait l'objet d'interdiction aux mineurs. Manu Causse y a déjà publié en 2020 un ouvrage, Le Point sublime. "Il n'avait pas été censuré, pourtant il y a des scènes de sexes explicites, et belles, j'espère", souligne-t-il, ajoutant qu'il trouve l'interdiction "brutale et choquante".

Une loi de 1949 sur les publications jeunesse pour justifier l'interdiction

La commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse a signalé ce roman au ministère de l'Intérieur le 30 janvier dernier. Cet organe administratif, rattaché au portefeuille de la Justice, est "chargé de vérifier que les publications destinées à la jeunesse ne comportent aucun contenu dangereux" pour celle-ci, peut-on lire sur son site.

Beauvau a ensuite sollicité l'éditeur le 23 mars dans le cadre d'une procédure contradictoire. Thierry Magnier avait alors évoqué un livre "qui explore à sa manière, les questions de corps et de sexualité", comme rappelé dans son communiqué publié mercredi. "Puisqu’il présente des scènes explicites, nous avons pris soin de faire figurer sur la quatrième de couverture une mention adressant ce livre à un lectorat averti, à partir de 15 ans", insiste l'éditeur, qui loue "l'éthique" de ce récit. Mais le ministère de l'Intérieur a jugé ce bandeau insuffisant. Il a estimé que le roman comportait trop de scènes de sexe dont le caractère est "particulièrement gratuit, cru et détaillé", précise Beauvau à franceinfo.

Gérald Darmanin a donc pris un arrêté lundi, publié mardi au Journal officiel, pour interdire "de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs" le livre Bien trop petit, jugeant qu'il "constitue un contenu à caractère pornographique, présentant de ce fait un danger pour les mineurs qui pourraient l'acquérir ou le consulter". Une telle interdiction est permise par la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, dont l'article 14 stipule que le ministère de l'Intérieur peut prohiber "les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de contenus à caractère pornographique".

Le livre retiré de la vente par l'éditeur

Dès la parution de l'arrêté d'interdiction, Thierry Magnier a décidé de retirer le livre de la vente. "On a demandé à tous les libraires de nous renvoyer leurs exemplaires. On respecte la loi, je ne veux pas qu'on nous accuse davantage", justifie-t-il. La loi de 1949 prévoit en effet des peines d'emprisonnement d'un an et une amende de 3 750 euros pour les contrevenants. Mais il envisage de remettre en vente le livre à destination des majeurs uniquement, comme la loi l'y autorise. 

L'écrivain et l'éditeur assurent à franceinfo avoir reçu de nombreux messages de soutien de la part d'une multitude d'acteurs de la littérature jeunesse : auteurs, libraires, éditeurs, bibliothécaires... "Ils sont outrés", souffle Thierry Magnier, qui craint une "autocensure" des auteurs. "Si on commence en France à accepter cette censure, il y a un danger pour la liberté d'expression et la démocratie", dénonce-t-il. 

L'éditeur regrette aussi "la stupidité et l'hypocrisie" de cette interdiction. "Aujourd'hui, le gouvernement ne bloque pas les sites pornographiques aux mineurs, qui sont des millions à les consulter, et il interdit une œuvre littéraire comme la nôtre. Et ce, alors que n'importe quel enfant de 15 ans peut acheter Lolita [de Vladimir Nabokov] ou Sade." Manu Causse s'étonne aussi de la sanction contre son ouvrage alors que "certains mangas proposent des scènes de viol sans être censurés. En tant que père, je préfère que mes enfants lisent des livres comme le mien, destiné aux ados, plutôt que d'autres contenus plus durs à appréhender, ou qui véhiculent des clichés ou la culture du viol".

Une décision qui heurte des professionnels du secteur

Plusieurs professionnels de la littérature jeunesse, interrogés par le site spécialisé Actualitté, s'inquiètent de cette décision. "Sur le principe, c’est une décision au plus haut point préoccupante, s'alarme la directrice des départements jeunesse et bande dessinée d’Albin Michel, Marion Jablonski. La littérature doit-elle feindre d’ignorer que la jeunesse s’éveille à la sexualité avant 18 ans ?" 

En 2002, Nicolas Sarkozy avait finalement renoncé à interdire un livre après une levée de boucliers dans le monde de la culture. Contacté jeudi par franceinfo, le ministère de la Justice n'a pas réagi.

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