Décès de Jean Starobinski, dit "Staro", critique littéraire et grand érudit

Critique littéraire mondialement connu qui incita des générations d'étudiants et de lettrés à lire et relire les chefs d'oeuvre, le professeur et médecin suisse Jean Starobinski est mort lundi à l'âge de 98 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué.

Jean Starobinski, dit \"Staro\", grand érudit  suisse, ici en 1989.
Jean Starobinski, dit "Staro", grand érudit  suisse, ici en 1989. (Sophie Bassouls/Sygma/Sygma via Getty Images)
Il "a été enterré dans l'intimité familiale le mercredi 6 mars", indique le communiqué écrit par sa famille, sa veuve Jacqueline et ses trois fils, qui disent souhaiter "réfléchir aux formes que prendront les hommages qui lui seront rendus", après une "période de recueillement".

Ce natif de Genève, qui était aussi musicien (il jouait du piano), a enrichi la critique littéraire d'une foule de connaissances, au croisement de la littérature, de la philosophie, de la médecine, de l'art, de la musique et de la psychologie.

"Il a fait progresser l'art de lire, à la lumière des savoirs et des événements de son époque. Médecin de surcroît, il était le mieux placé pour apporter à la critique le meilleur du freudisme, sans s'en laisser compter", estimait l'académicien français Bertrand Poirot-Delpech.

Son oeuvre a été rassemblée dans un épais recueil intitulé "La Beauté du monde"

Spécialiste du 18e siècle, "Staro", comme l'appelaient ses étudiants et ses proches, est connu pour son essai "Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle", plusieurs fois réédité, ainsi que par des ouvrages empruntant au domaine médico-psychiatrique comme "Histoire de la médecine" ou "Histoire du traitement de la mélancolie, des origines à 1900".

Il a aussi signé, parmi sa trentaine d'ouvrages portés par une écriture lumineuse, précise, parfois poétique, des analyses d'auteurs comme Corneille, Racine, Montaigne, Diderot, Stendhal ou Baudelaire, des essais sur l'opéra, sur l'art, comme "Portrait de l'artiste en saltimbanque" ou sur la critique, comme "La Relation critique". Il a aussi traduit "La Colonie pénitentiaire" et d'autres textes de Franz Kafka.
 
Une grande partie de l'oeuvre de cet érudit a été rassemblée en 2016 dans un recueil de 1.300 pages chez Gallimard, sous le titre "La Beauté du monde". Un ouvrage mêlant une centaine de textes critiques écrits entre 1946 et 2010, sur la littérature, les arts et la musique.

Il fait partie de l'Ecole de la critique de Genève

Né le 17 novembre 1920 à Genève, dans une famille d'émigrés juifs venue de Russie et de Pologne, Jean Starobinski y étudie les lettres, tout en suivant une formation de médecin. De 1946 à 1949, il est assistant de littérature française à l'université de Genève puis, de 1949 à 1953, il est interne à la Clinique thérapeutique des Hôpitaux universitaires de la ville.

Il abandonne ensuite le métier de médecin pour être professeur d'histoire des idées à l'université de Genève puis, jusqu'en 1985, de littérature française dans ce même établissement.
 
Avec les professeurs suisses Albert Béguin et Jean Rousset, le français Jean-Pierre Richard et le belge Georges Poulet, il fait partie à partir des années 60 de l'"École de la critique de Genève", qui développe une vision non dogmatique de la littérature. "A la vérité", relevait "Staro", "nous fûmes un groupe d'amis, liés par des affinités, mais sans programme commun".

Il disait se sentir "inquiet, insatisfait, demandant alors secours aux philosophes et aux poètes. Obligé de renouveler ainsi les questions que je pose et la réponse que je perçois. Cela m'amène souvent à relire les textes que j'estime importants, plutôt qu'à passer à de nouvelles lectures".

Plus connu à l'étranger qu'en France

Il fut parfois davantage lu et étudié à l'étranger qu'en France où on ne lui confia qu'une modeste année de leçons au Collège de France, en 1987-1988.  Le Figaro l'avait regretté en 2005, soulignant sa grande "discrétion" et le fait qu'"il n'habite pas à Paris mais à Genève et ne s'en éloignera guère". 

Lauréat de nombreuses récompenses (comme le prix de la Fondation Pierre Ier de Monaco, le prix italien Balzan ou le Grand prix de la francophonie), il était membre d'académies de plusieurs pays (comme, en France, celle des Sciences morales et politiques), ainsi que docteur honoris causa de nombreuses universités de par le monde.

Jean Starobinski a montré, selon Gallimard, éditeur de son dernier ouvrage ,"que la force des oeuvres est d'attester la décence de l'existence humaine contre les puissances de la destruction. Dire oui à la beauté du monde, telle est l'une de ses leçons constantes".