Cyril Gély nous transporte dans le Japon de la fin des samouraïs avec "Le dernier thé de maître Sohô", un récit poétique ensorcelant

Le dernier roman de Cyril Gély, qui est également auteur de théâtre à succès et scénariste, raconte la confrontation entre deux mondes qu’a priori tout oppose au Japon : celui du thé, et celui des samouraïs. Alors que le Japon s'ouvre au monde après une longue période isolationniste, le dramaturge imagine une rencontre entre deux personnages très dissemblables que rien ne prédestinait à effectuer un bout de chemin ensemble.
Article rédigé par Carine Azzopardi
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
L'écrivain Cyril Gély (Editions Arlea)

L’histoire : Nous sommes en 1875 au Japon. Héritière d’une célèbre brasserie de saké, Ibuki va choisir de se détourner de la voie royale qui était la sienne pour embrasser son rêve : devenir samouraï. Mais, outre que cette carrière est d’ordinaire réservée aux hommes, l’époque n’est plus au sabre et aux codes d’honneurs millénaires. L’heure est désormais à l’ouverture du pays à la modernité. Pourtant, contre vents et marées, Ibuki va poursuivre son rêve fou.

Le dernier thé de maître Sohô, de Cyril Gély, est paru le 2 mai 2024 aux éditions Arléa.

La sagesse du sabre et du thé

Ibuki est une jeune femme dont la peau diaphane renvoie l’apparence de la fragilité. Elevée par son père, elle est naturellement destinée à reprendre la brasserie familiale. Akira Sohô est fils de samouraï et l’un des meilleurs guerriers de sa génération. Il a renoncé à se battre pour se consacrer à la découverte d’un autre art immémorial japonais : le thé.

Pour suivre son rêve, Ibuki va tout quitter : famille, amant, et surtout un avenir confortable, et partir à la recherche de maître Sohô à l’autre bout du Japon. Déguisée en garçon, elle va duper l’homme et le convaincre de lui enseigner à manier le sabre. A ses côtés, elle apprendra bien plus que la technique : la sagesse des samouraïs et celle contenue dans l’art du thé. Leur complicité va croître, jour après jour, alors qu’Ibuki progresse, sans savoir exactement dans quel but.

Sens du récit 

Écrit avec des phrases parfois nominales, le plus souvent courtes et simples, dans l’esprit japonais, ce roman se lit comme un conte poétique initiatique : "Le soleil était pâle, le froid plus vif que jamais. Les paroles se figeaient dans l’air glacé. Et dans la plaine, au milieu des plants de thé immobiles et transis, un Bouddha de neige.  L’année 1877 débutait". L’auteur nous emporte avec une grande douceur dans l’atmosphère imaginaire du Japon de la fin de l’ère Edo, et du début de l’ouverture consacrée par l’ère Meiji. Sous la forme d’un long dialogue entre ses personnages, l’intrigue se met en place tranquillement, tenue par une structure narrative efficace et un sens du récit certain.

A 56 ans, Cyril Gély a effectué un parcours éclectique dans le monde des lettres : d’abord issu de la finance après une école de commerce, il a publié de nombreux romans et écrit quelques pièces de théâtre, ainsi qu’un scénario de cinéma. Le dernier thé de maître Sohô reprend ses thématiques de prédilection : l’histoire, l’art, et la manière dont la créativité, en les utilisant tous les deux, peut aider à vivre avec une grande simplicité. L’art du dépouillement, jusque dans les mots, est ici manié avec dextérité, et nous laisse sur la douce impression d'un temps qui s’écoule sans gravité.

"Le dernier thé de maître Sohô", de Cyril Gély, éditions Arlea, mai 2024 (200 pages, 18€).

Couverture du roman de Cyril Gély, "Le dernier thé de maître Sohô". (Editions Arlea)

 

Extrait : A chaque réveil, Ibuki n’oubliait pas de bander ses seins dans du linge propre et de revêtir son kimono sombre. Sa voix par habitude avait perdu une octave. Et personne n’aurait pu deviner que, depuis dix-huit mois, une jeune femme vivait sous le même toit que maître Sohô.
Elle n’oubliait pas non plus ses mille coups de sabre qu’elle donnait en général avant le lever du maître. Elle en portait parfois mille autres avant de se coucher ou lorsqu’une leçon l’exigeait.
- Le cœur est le miroir du sabre, répétait son professeur. Et ton esprit se doit d’être au bout de la lame. Recommence !
A plusieurs reprises, elle était retournée près du ravin. Mais la poutre étroite demeurait infranchissable. Pourtant, posée à même le sol, c’était un jeu d’enfant d’aller et venir. On pouvait y danser dessus ! Ibuki enrageait devant sa faiblesse, elle ne devait pas laisser affleurer ses émotions. C’était indigne d’un samouraï.
Elle redoubla donc d’efforts, se leva plus tôt pour accroître le nombre de ses exercices, et venait sans trêve sur les bords de la rivière Yahagi pour se battre seule contre le vent. On aurait dit alors, tant elle s’exerçait avec passion, qu’elle tentait d’éteindre un feu ardent dans ses cheveux.
Mais à trop vouloir atteindre son rêve, elle en perdit le sommeil. 

 

 

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