"Ce que nous raconte Dante, c’est l’aventure humaine dans son ensemble" : Danièle Robert, traductrice de "La Divine Comédie"

Alors qu'en Italie et dans le monde entier on célèbre en 2021 les 700 ans de la mort de Dante, les éditions Actes Sud publient en poche (Babel) l'intégrale de "La Divine Comédie" dans la traduction de Danièle Robert, une version audacieuse respectant la forme très élaborée et poétique de ce texte universel.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
La traductrice Danièle Robert (Romain Grésillon)

On fête cette année les 700 ans de la mort de Durante Degli Alighieri plus connu sous le nom de Dante (1265-1321). De nombreux événements rythment l'année 2021 en Italie, mais aussi en France, pour célébrer ce grand poète, considéré comme le "père de la langue italienne". Une occasion de se plonger dans la traduction audacieuse de La Divine Comédie signée Danièle Robert, connue pour ses traductions des grands textes d'Ovide, de Catulle ou dans un autre registre, de la poésie de Paul Auster. L'intégrale de cette traduction, parue en grand format en  trois volumes et en version bilingue, L'Enfer, Le Purgatoire, et Le Paradis, entre 2016 et 2020, est à retrouver dans un volume en fomat poche (Babel), publié en mars 2021.

Danièle Robert, membre de la Société dantesque de France, a consacré dix ans à la traduction de ce texte, écrit au début du XIVème siècle, qui compte plus de 14.000 vers et dont la structure, très élaborée, est construite sur la base de la "tierce rime", motif inventé par Dante, que Danièle Robert décrit comme le "germe à partir duquel la structure s'épanouit en une arborescence vertigineuse". La traductrice, contrairement à d'autres, a choisi de respecter la structure élaborée par Dante. Cette nouvelle version, accueillie avec enthousiasme (et quelques grincements de dents de certains), permet aux lectrices et lecteurs français de goûter le souffle, l'âme en quelque sorte, de ce texte universel.

Comment est construit ce texte ? Qu'est-ce que la fameuse "tierce rime" ? Comment s'y prendre pour traduire un tel texte ? Pourquoi La Divine Comédie est-elle une œuvre fondamentale, qui a inspiré au fil du temps de nombreux artistes ? Peut-on encore lire ce texte aujourd'hui, sans être un érudit ? Danièle Robert nous éclaire sur cette œuvre "extraordinaire", qui pour elle "s’adresse à tous les humains de toutes les époques et de tous les pays".

Franceinfo Culture : Que raconte "La Divine Comédie" ?

Danièle Robert :  Le récit se situe en 1300, au début d’avril, durant une nuit de pleine lune au cours de laquelle Dante se voit, soit durant son sommeil soit en état de rêve éveillé, sortir d’une "forêt obscure" et chercher vainement à gravir une montagne où 3 bêtes le terrorisent en se mettant en travers de sa route. Soudain, il rencontre une forme impalpable qui lui propose de l’aider à fuir son angoisse et l’emmène dans une direction inconnue de lui afin de lui faire accomplir un "autre voyage". Cette ombre est le poète latin Virgile, qui a vécu au Ier siècle av. J.-C., un modèle pour le poète Dante. Le voyage qu’ils vont faire ensemble est tout d’abord une descente en enfer, en tournant de droite à gauche par 9 cercles concentriques, puis une montée autour des 9 corniches de la montagne du purgatoire, en tournant cette fois de gauche à droite, avant de parvenir au sommet où se trouve le paradis terrestre, lieu de passage essentiel. Au-delà, se trouve l’espace céleste et le but du voyage. Au cours de cette longue visite au royaume des morts, Dante et Virgile croisent une multitude de personnages, soit damnés soit en train de se purger de leurs fautes, et enfin de bienheureux et d’anges qui peuplent les 9 ciels qui conduisent jusqu’à l’Empyrée.     

Pouvez-vous expliquer en deux mots comment est construite l’œuvre ?

Vous avez noté l’année 1300, les 3 bêtes terrifiantes, les 3 espaces à parcourir : enfer, purgatoire, paradis, les 9 cercles, 9 corniches, 9 ciels. Ces chiffres : 1, 3, 9, 10 et leurs multiples, ne sont pas dus au hasard et se retrouvent tout au long du poème sous de nombreux aspects et jusqu’à la composition même de l’ouvrage. En effet, chacun des trois "règnes" comporte 33 chants (33 x 3 = 99) sauf le premier qui en compte un de plus, ce qui aboutit à un total de 100 chants. Chaque chant est composé de vers de 11 syllabes qui vont par trois : 11 x 3 = 33, et ces vers sont évidemment rimés, comme tous les poèmes qui s’écrivent au Moyen Âge, la rime étant la marque même de la poésie. Or, Dante crée pour La Divine Comédie un système spécifique de versification que l’on appelle la  "tierce rime".    

Qu’est-ce que la "tierce rime" ?

C’est une combinaison de rimes qui, au lieu d’aller deux par deux vont trois par trois, forment donc comme une tresse qui fait s’entrelacer les rimes selon un rythme qui n’est ni répétitif ni monotone, mais au contraire donne au lecteur une impression de vigueur, une sorte de moteur qui relance sans cesse le récit. C’est analogue à l’avancée des deux personnages ou au pas des ombres qu’ils rencontrent, elles aussi en constant mouvement.  

En quoi ce texte est-il difficile à traduire ?

Il y a, bien sûr, cette forme rimique qui impose une contrainte à la traductrice ou au traducteur qui décide de s’y affronter, ce qui explique la réticence de la plupart à le faire. Mais ce n’est pas la seule difficulté : la diversité des styles employés par Dante qui passe d’un ton élevé, d’un langage châtié à la plus grande familiarité, voire à la crudité du vocabulaire, tout ceci demande une constante adaptation afin de refléter le plus justement possible cette extraordinaire vivacité. À cela s’ajoutent les allusions de l’auteur à des personnages ou événements de son temps que les lecteurs d’aujourd’hui ne connaissent pas forcément, ainsi que les références mythologiques, philosophiques, religieuses, cosmologiques qui émaillent le texte. Mais aucune de ces difficultés n’est incontournable et il a été même exaltant pour moi de les résoudre afin de rendre ce poème, pourtant éloigné de nous de 700 ans, accessible aux lecteurs de notre époque.        

Qu’est-ce que vous avez privilégié dans votre travail de traduction (le sens, la musique, la structure) ?

Une œuvre littéraire forme un tout dont les éléments sont indissociables et il ne saurait être question de privilégier, pour la traduire, un élément plutôt qu’un autre. Ceci est particulièrement aigu pour ce qui concerne La Divine Comédie. En effet, la structure de l’ouvrage conditionne son sens au même titre que l’impulsion donnée par l’enchaînement des strophes et des rimes et la musique créée par celles-ci. Au fil de la lecture, et grâce à ces éléments disposés subtilement par le poète, le lecteur découvre peu à peu la raison, par exemple, de ces chiffres 1, 3, etc. Je laisse aux lecteurs curieux le soin de la découvrir et d’y prendre plaisir. Mais pour en revenir à la contrainte dont je parlais précédemment, je dirai qu’elle a été non pas un frein pour moi – comme on pourrait le croire  – mais un formidable levier qui m’a permis d’être au plus près de la voix de Dante, de sa musique propre, des rythmes, des sonorités de sa langue, et par conséquent du sens profond de son œuvre.

"La contrainte est une source de créativité pour la traductrice que je suis. Les efforts pour la surmonter, la réflexion qu’elle exige, finissent toujours par être "payants" et quelle joie lorsqu’on trouve  enfin la solution sans que le lecteur puisse deviner le temps qu’on y a passé ! "

Danièle Robert

à franceinfo

C’est exactement comme une danseuse ou un danseur qui évolue sur scène en donnant l’impression que chacun de ses gestes est d’une extrême facilité. Les spectateurs ne soupçonnent pas alors les heures de travail que cela a coûté, la discipline à laquelle l’artiste s’est soumis volontairement pour parvenir à ce résultat que l’on appelle la grâce.  

Pourquoi dit-on que Dante est le père de la langue italienne ?

Parce que s’il n’a pas vraiment inventé une langue, qui existait bien avant lui mais de façon éclatée en nombreux dialectes et parlers locaux, il a tenté une sorte d’unification linguistique alors même que l’unification politique était encore loin d’être réalisée. Il a donc, dans les régions qu’il a traversées, fait de nombreux emprunts aux langues comme le toscan ou le romagnol, le sicilien ou le provençal, et le latin lui a offert également d’immenses ressources pour bâtir une langue dite "vulgaire", c’est-à-dire populaire – sans aucune nuance péjorative à l’époque, le mot vulgus en latin signifiant peuple –, aussi noble, aussi "illustre" que le latin classique alors utilisé dans tous les écrits administratifs, politiques, religieux, etc. De plus, sur le plan poétique il a créé des déplacements de sens sur certains mots et, bien sûr, de nombreux néologismes. Et la langue issue de toutes ces transformations a été la matrice de l’italien que l’on parle aujourd’hui.   

En quoi cette œuvre est-elle fondamentale ?

Elle vient du XIVe siècle mais elle s’adresse à tous les humains de toutes les époques et de tous les pays. C’est le propre des grands chefs-d’œuvre classiques comme ceux d’Homère, d’Ovide, de Shakespeare, de Cervantès, de Goethe ou de Pouchkine. Ce que nous raconte Dante, derrière la métaphore de la descente en enfer et la montée vers le paradis, c’est l’aventure humaine dans son ensemble, c’est-à-dire la constatation douloureuse, parfois traumatisante, de l’enfer que constitue le monde actuel (et il n’est nul besoin d’en donner des exemples) et les efforts qu’il faut accomplir pour le transformer peu à peu et collectivement, nous transformer à titre individuel, afin de parvenir à un état de paix, de liberté qui permet enfin de contempler 'l’Amour qui meut le Soleil et les étoiles". Ainsi que l’écrit Yannick Haenel, Dante "propose le réveil intégral de l’être, autrement dit il vous invite à ressusciter de votre vivant".  

Comment expliquez-vous le succès de cette œuvre, qui a inspiré depuis toujours de nombreux écrivains, poètes et artistes ?

Je l’explique par tout ce que je viens de vous dire. Une œuvre de dimension universelle comme celle-ci s’offre à toutes les lectures, toutes les interprétations dans tous les domaines et tout particulièrement dans celui des arts. Elle s’offre par conséquent aussi et surtout à de multiples traductions au fil des siècles et même à l’intérieur d’une même époque comme c’est le cas aujourd’hui où nous célébrons le 700e anniversaire de la mort de Dante. C’est pourquoi je trouve déplorable que certains traducteurs, au lieu de respecter leurs pairs – ce qui devrait être la base d’une attitude intellectuellement honnête –, ne trouvent pas d’autre façon de défendre leur travail qu’en attaquant celui des autres avec mépris et arrogance.  Cela signe à mes yeux leur faiblesse et leur inquiétude quant à la valeur de leur propre traduction.  

La Divine Comédie est-elle une œuvre toujours lisible aujourd'hui et, si c'est le cas, que diriez-vous au lecteur pour lui donner envie de la lire ?

Si je pensais le contraire, je n’aurais pas mis près de dix ans à la traduire. Mais c’est une œuvre exigeante, aussi bien pour le traducteur que pour le lecteur. Fort heureusement, le rôle du premier est d’être la courroie de transmission permettant d’atténuer les difficultés que le second pourrait rencontrer, en lui présentant une traduction qui soit la plus limpide possible et par un appareil de notes en fin de volume capable d’éclairer telle donnée historique, géographique, mythologique, politique, etc. C’est ce que j’ai voulu faire, consciente de la nécessité de ces "clés" pour que la lecture ne soit en aucun cas entravée. Et beaucoup de lecteurs me disent combien ces notes leur sont utiles et leur ouvrent des portes insoupçonnées.

"Pour découvrir la beauté de ce monument de la littérature mondiale, je dirais qu’il faut s’y lancer tranquillement, sans vouloir l’avaler d’une traite : on n’y parviendrait pas."

Danièle Robert

à franceinfo

En revanche, en le lisant lentement, chant après chant avec des pauses, on prend le temps de goûter pleinement les richesses qu’il renferme et on en découvre toujours davantage. J’ajoute qu’il y a bien des endroits où l’action est si prenante et parle tant à l’imagination qu’il est difficile de s’arrêter : dans ce cas, ne pas bouder son plaisir !  

Couverture de "La Divine Comédie", de Dante Alighieri, traduit de l'italien par Danièle Robert, Babel - Actes Sud, mars 2021 (Actes Sud - Babel)

"La Divine Comédie", de Dante Alighieri, traduit de l'Italien par Danièle Robert (Actes Sud- Babel - 928 pages - 13.50€)

Agenda des événements associés :

- 10 avril 2021 : Présentation en visioconférence de La Divine Comédie au
CERLIM à Paris (Centre d’Etudes et de Recherches sur la Littérature Italienne
du Moyen Âge).
- 22 et 23 septembre 2021 : Rencontre à La Società Dante Alighieri du
Valais en Suisse.
- 14 et 15 octobre 2021 : Colloque Dante en France à la Bibliothèque Nationale
de France (sites Richelieu et Tolbiac).
Danièle Robert interviendra le 15 octobre 2021, dans le cadre d’une séance
intitulée « Les traductions de Dante en France », présidée par Carlo Ossola,
professeur au collège de France (site Tolbiac).
- 20 et 21 octobre 2021 : Présentation de l’oeuvre La Divine Comédie, et
table ronde avec Danièle Robert à la Società Dante Alighieri – Comité de
Toulouse.
- Octobre 2021 : Danièle Robert participera à un colloque autour de Dante
et Galilée, sous l’égide de l’Ambassade d’Italie, à l’Institut Culturel Italien de
Paris.
- 4 au 6 novembre 2021 : Colloque Le traduzioni dantesche à Turin, en Italie.
- Novembre 2021 : Rencontres avec Danièle Robert dans les universités de
Liège et de Namur en Belgique.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.