"Baumgartner" : le dernier roman de Paul Auster sur les inexorables dégâts de la vieillesse et l'appel au secours des souvenirs

L'été dernier, son épouse Siri Hustvedt annonçait que l'écrivain se battait contre un cancer. Elle présentait aussi "Baumgartner" avec ces mots : "C'est un petit livre tendre et miraculeux." La lecture du roman lui donne raison. Mais le cancer a gagné et ce sera donc le dernier récit de l'écrivain américain.
Article rédigé par Christophe Airaud
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Paul Auster auteur de "Baumgartner" aux éditions Actes Sud. (SPENCER OSTRANDER)

Paul Auster, mort mardi 30 avril 2024 à l'âge de 77 ans des suites d'un cancer, est l'auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages traduits en plus de 40 langues. En 1987, sa Trilogie new-yorkaise le rend célèbre sur la scène littéraire internationale. En 2018, 4 3 2 1 est un monument de 1 000 pages racontant la vie d'un garçon d'origine juive né en 1947. Année de naissance de l'écrivain américain. Cette fois-ci, avec Baumgartner (Actes Sud, mars 2024), ce court, à la fois tendre et mélancolique, récit de la vieillesse de son personnage, Paul Auster nous sert une réflexion sur la mémoire de la vie quand elle commence à s'effriter.

L'histoire. Il est des journées qui commencent bien mal. Il est des petites casseroles en aluminium qui vous pourrissent l'existence. Sy Baumgartner apercevant cette maudite casserole, toujours depuis le petit-déjeuner sur des brûleurs allumés, la saisit à pleine main. Cri de douleur, brûlure, et les événements malveillants s'enchaînent. Des petites catastrophes ménagères à la chute spectaculaire dans les escaliers. "Au moins, je ne suis pas mort, poursuit-il. J'imagine que ce n'est pas négligeable."

C'est ainsi que la vie de Sy Baumgartner, veuf de 70 ans, professeur de philosophie à Princeton sur une maladresse matinale va basculer. "Tout s'est effondré le jour de la casserole calcinée où il a dégringolé dans l'escalier." Des événements à la fois burlesques et dramatiques qui le plongent dans ses pensées, dans ses souvenirs. Comment la vie vire à droite ou à gauche suivant le hasard et les coïncidences. Nous retrouvons bien là les thèmes favoris de l'écrivain américain.

Son amour disparu, Anna

Les plus belles pages de ce court roman sont dédiées à l'amour et au deuil. La femme de Sy est morte noyée. "À présent, il est un moignon humain, un demi-homme ayant perdu la moitié de lui-même, et oui, les membres manquants sont toujours là, ils lui font toujours mal, au point qu'il a l'impression parfois que son corps est sur le point de prendre feu et de se consumer sur place."

Le jour de la noyade, les vagues étaient massives, l'eau bouillonnait, mais Sy sait qu'il n'aurait pas pu empêcher Anna de retourner une dernière fois dans l'océan. "Oui, elle serait toujours en vie si elle n'était pas retournée dans l'eau, mais notre couple n'aurait pas duré plus de trente ans si j'avais fait des choses du genre essayer de l'empêcher d'entrer dans l'eau si elle le voulait. La vie est dangereuse", dit Baumgartner à Marion, sa psy.

Le romancier américain Paul Auster avec son épouse Siri Hustvedt dans leur maison à Brooklyn (États-Unis), le 31 janvier 2020. (EVA TEDESJO / DN / TT NEWS AGENCY / AFP)

Anna va revivre par apparition, rêve et surtout quand Sy retrouve les manuscrits de sa femme. Stratagème d'écrivain et ode à la littérature de la part de Paul Auster.

Dans ces manuscrits enfouis dans de vieux cartons, Anna se raconte, Sy revit leurs jeunesses, leur amour, leur rencontre. Comme toujours chez Auster tout s'enchevêtre, les récits et les mémoires.

Autobiographie ? La question n'a pas lieu d'être chez Auster

Sy est donc veuf et prof de philo, spécialiste de Kierkegaard et il a 70 ans. Paul Auster a 77 ans, n'est pas prof de philo, mais il a déjà cité Kierkegaard dans ces romans. Sy est écrivain comme Auster. Sy et Anna s'aiment et écrivent... Paul et Siri Hustvedt aussi. Les machines à écrire sont des fétiches pour le roman, elles le sont pour Paul Auster, on se souvient de sa passion pour son Olympia portable, fidèle depuis 1974. Auster n'est pas veuf, mais comme à son habitude, il mêle dans son récit, autobiographie et fiction. Il y aura aussi ce père d'origine polonaise propriétaire d'un magasin de confection, la place du père chez Auster est centrale.

Laissons là la course aux indices même si les grands lecteurs de Paul Auster y retrouveront leurs chemins. Dans Baumgartner, l'écrivain travaille encore et toujours la reconstruction et la destruction de la mémoire qui sont ses thèmes de prédilection. Enfin, la question de la maladie et des chemins tortueux qu'elle fait emprunter à l'esprit surgit en filigrane tout le long des pages. Le corps qui abandonne, l'homme qui boite et qui peine. Et quelque part sur une page vers la fin, Auster écrit : "Ainsi le vent dans la figure et du sang suintant encore de la blessure à son front, notre héros part en quête d'aide…" L'écrivain est toujours un héros. Ce qui pourrait être un début de réponse à la question : est-ce le dernier Paul Auster ? Les héros ne meurent jamais ,mais hélas les écrivains dans la vraie vie, si.

"Baumgartner" aux Éditions Actes Sud, 208 pages 16 euros

"Baumgartner", le romand de Paul Auster aux éditions Actes Sud. (CA)

Extrait : "Baumgartner est assis à son bureau dans la pièce du premier étage qu'il désigne parfois comme son bureau, son cogitorium ou son trou. Stylo en main, il est engagé à mi-chemin dans une phrase du troisième chapitre de sa monographie sur les pseudonymes de Kierkegaard quand il lui apparaît que le livre qu'il a besoin de citer se trouve en bas au salon, où il l'a laissé avant de monter se coucher la veille. En descendant l'escalier pour le récupérer, il lui revient aussi qu'il a promis à sa sœur de l'appeler ce matin à 10 heures, et comme il est presque 10 heures, il décide d'aller dans la cuisine passer le coup de fil avant de récupérer le livre au salon. En entrant dans la cuisine, toutefois, il s'arrête net, sous l'effet d'une odeur âcre et pénétrante. Il y a quelque chose qui brûle, se rend-il compte, et tandis qu'il s'approche de la cuisinière, il voit que l'un des brûleurs avant est resté allumé et qu'une flamme basse mais persistante est en train de ronger le fond de la petite casserole en aluminium qu'il a utilisée trois heures plus tôt pour cuire les deux œufs à la coque qu'il prend au petit-déjeuner. Il éteint le brûleur puis, sans réfléchir, c'est-à-dire sans se donner la peine d'attraper une manique ou un torchon, il enlève de la gazinière le cuiseur à œufs ravagé encore fumant et se brûle la main. Baumgartner lance un cri de douleur.

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