Trois questions sur les propos d'Alain Finkielkraut au sujet du viol et de l'affaire Polanski

Le CSA a été saisi, jeudi, au sujet d'une séquence diffusée la veille en direct sur LCI. Franceinfo a interrogé des avocats à ce sujet et revient sur le déroulé de cette émission sur la liberté d'expression, pour le moins houleuse.

Alain Finkielkraut à Lille, le 8 octobre 2019.
Alain Finkielkraut à Lille, le 8 octobre 2019. (MAXPPP)

Le thème était "Toutes les opinions sont-elles bonnes à dire ?" Invité de l'émission de débat "La Grande Confrontation", diffusée en direct sur LCI mercredi 13 novembre vers 22 heures, Alain Finkielkraut, pris à partie par la militante féministe Caroline de Haas au sujet de Roman Polanski, a lancé ironiquement : "Je dis aux hommes : 'Violez les femmes ! D'ailleurs je viole la mienne tous les soirs' !" L'académicien a poursuivi en défendant l'innocence du cinéaste dans l'affaire de viol pour laquelle il est toujours sous le coup d'un mandat d'arrêt de la justice américaine.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont exprimé leur choc vis-à-vis de ces déclarations, en estimant soit qu'elles constituent une apologie du viol, soit du moins qu'elles le banalisent, et insultent les femmes qui en ont été victimes. Alain Finkielkraut, lui, explique s'être exprimé au second degré pour caricaturer ce que disait de lui Caroline de Haas.

Jeudi soir, le CSA a confirmé à franceinfo avoir été saisi au sujet de cette séquence par des téléspectateurs, sans en préciser le nombre. Et une pétition appelant au "retrait" du philosophe de l'antenne de France Culture avait recueilli, vendredi après-midi, plus de 5 000 signatures.

Franceinfo a cherché à savoir si les propos d'Alain Finkielkraut tombaient sous le coup de la loi, et dans quelle mesure sa défense de Roman Polanski repose sur des faits avérés ou non.

Qu'a dit Alain Finkielkraut, et dans quel contexte ?

LCI organisait, mercredi soir, un débat en direct réunissant une dizaine de personnalités, dont Alain Finkielkraut et la militante féministe, au sein du Collectif Nous Toutes, Caroline De Haas, sur le thème de la liberté d'expression. Une émission de plus de trois heures dans laquelle un des sujets abordés était le droit ou non de rire de tout, y compris de sujets dramatiques, comme les violences faites aux femmes.

C'est au cours de ce débat que Caroline De Haas revient sur une déclaration d'Alain Finkielkraut, en 2009 sur France Inter, au sujet de l'affaire Polanski : dire "que par exemple, quand un homme de 40 ans viole une fillette de 13 ans, ça n'est pas vraiment un viol parce qu'elle n'était plus vraiment une petite fille, comme l'a fait monsieur Finkielkraut, de fait, ça banalise la réalité du viol, notamment de la pédocriminalité en France." "Ça va...", proteste Alain Finkielkraut. 

Quelques minutes plus tard, Caroline de Haas revient à cet exemple : "Quand on dit qu'une fille de 13 ans violée par un réalisateur, en l'occurrence Polanski, ce n'était pas vraiment un viol (...) quand vous dites ça, monsieur Finkielkraut, le message que vous envoyez à toutes les petites filles qui ont été violées dans ce pays, c'est le message que ce n'était pas grave."

"Violez, violez, violez ! Voilà, je dis aux hommes : violez les femmes ! D'ailleurs, je viole la mienne tous les soirs, lance alors Alain Finkielkraut excédé, interrompant la phrase précédente de Caroline De Haas. Mais alors tous les soirs. Et elle en a marre !" poursuit l'académicien, tandis que Caroline De Haas l'interpelle : "Vous n'avez pas le droit de dire ça, monsieur Finkielkraut !"

"Ce n'est pas drôle", poursuit la militante féministe. "Mais c'est du second degré", intervient David Pujadas, qui anime les débats. "Si, c'est drôle !" répond de son côté Alain Finkielkraut. "Mais ce n'est pas du second degré. Ce n'est pas drôle", insiste Caroline De Haas.

Alain Finkielkraut reprend alors la parole. "Vous êtes absurde !" réplique-t-il en direction de son interlocutrice. "Polanski a été rattrapé par cette affaire trente ans après ["Il y en a 12", lance alors Caroline De Haas, en référence au nombre total d'accusations lancées contre le réalisateur]. Et il a été, pendant un certain temps, incarcéré en Suisse. J'ai rappelé les faits. Cette jeune fille, qui avait en l'occurrence 13 ans et 9 mois, elle n'était pas impubère, elle avait un petit ami, elle a eu cette relation avec Polanski ["Un viol, monsieur, un viol !", s'exclame Caroline De Haas]. Il a été accusé de viol. Aujourd'hui, elle s'est réconciliée avec lui. Elle supplie Caroline De Haas d'arrêter de le harceler. Elle a félicité Polanski au moment où il a reçu le Lion d'argent à Venise."

L'ensemble de cette séquence est visible sur le site de LCI, et débute après 1h20 de vidéo.

"Pour montrer l'absurdité" de l'accusation par laquelle il se sentait visé, "j'ai renchéri", se justifie Alain Finkielkraut auprès de franceinfo, jugeant sa "manifestation d'ironie extrêmement claire""Je n'ai pas une once d'indulgence pour le viol, une attitude atroce et criminelle. Ma vie plaide pour moi", ajoute l'académicien, qui concède qu'à l'avenir, "je m'abstiendrais peut-être de faire ce genre de blagues". Mais il ne regrette pas pour autant d'avoir ironisé sur la question du viol : "Il faut être fou pour croire qu'on ne peut pas blaguer sur les sujets graves."

"Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il essayait de manier l'ironie, explique Caroline De Haas à franceinfo. "Cela ne change pas le fait que ses propos sont, de mon point de vue, graves." "Alain Finkielkraut vit dans un monde parallèle, dans lequel les propos n'ont pas d'impact, poursuit la militante féministe. Mais quand on rit du viol, que l'on fait des remarques qui banalisent les violences faites aux femmes, ça a pour effet de les légitimer."

Ses propos sur le viol sont-ils condamnables par la justice ?

Les propos d'Alain Finkielkraut ont entraîné de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, certaines défendant ses déclarations comme du second degré, d'autres dénonçant leur violence. "Vous insultez toutes les femmes victimes de viol conjugal", a ainsi estimé l'organisation féministe Nous Toutes, à laquelle appartient Caroline De Haas, partageant un court extrait, et encourageant les internautes à saisir le CSA.

Mais d'autres personnes se sont également interrogées sur la légalité même des propos du philosophe. C'est notamment le cas du réseau Osez le féminisme. La secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa a, elle, remercié Caroline De Haas d'avoir "rappelé la loi en direct". La militante rappelle qu'elle n'a, en revanche, "jamais parlé d'appel au viol, et Nous Toutes non plus", et qu'elle ne trouve pas souhaitable de "judiciariser" une telle affaire.

Les propos d'Alain Finkielkraut constituent-ils une apologie d'un crime, passible de cinq ans de prison et 45 000 euros d'amende ? Franceinfo a posé la question à deux avocats. "Ma conviction est que, devant un tribunal, une plainte à ce sujet a peu de chances de prospérer"répond Fabrice Lorvo, notamment spécialiste du droit des médias. Il rappelle "qu'une infraction est constituée d'un élément matériel et d'un élément intentionnel" : Alain Finkielkraut a bien tenu ces propos mais "il n'y a, a priori, aucune intention de sa part" de faire, au premier degré, l'apologie du viol. "Il s'agit d'une réponse à l'accusation selon laquelle ses prises de position en faveur de Roman Polanski constituent une insulte aux femmes victimes de viol". Pour Fabrice Lorvo, dans le contexte de l'émission, "l'absurdité" employée sciemment par le philosophe est explicite et évidente, d'autant plus "qu'il passe de l'incitation à l'évocation de son propre comportement vis-à-vis de sa femme".

Le deuxième avocat que nous avons contacté, Emmanuel Daoud, est moins convaincu par cette ligne de défense. Certes, "l'ironie rend la qualification d'apologie du viol délicate". Mais la justice prendrait aussi en compte "l'accueil qui peut être réservé à ces propos par des spectateurs", pour qui ce second degré pourrait ne pas être évident. "Il a eu l'occasion de rectifier ou nuancer son propos et il ne l'a pas saisie, note ce spécialiste du droit de la presse. Je ne dis pas qu'il serait condamné, mais on peut se poser la question de la capacité de ministère public à engager des poursuites."

D'autant que pour Emmanuel Daoud, la défense de Roman Polanski, dans la foulée, par le philosophe peut aussi relever de l'apologie du viol. Le cinéaste lui-même, s'il conteste le viol, a plaidé coupable aux Etats-Unis des faits de "relation sexuelle illégale avec une mineure", alors âgée de 13 ans. En France, les faits que reconnaît le cinéaste "tombent sous le coup de la qualification de viol", étant donné l'âge de la victime, rappelle l'avocat. Or, par ses propos, Alain Finkielkraut "justifie la commission de ce crime" quand il défend Roman Polanski en expliquant que la victime "aurait été capable de discernement et consentante", estime Emmanuel Daoud. La justice pourrait donc considérer, à ce titre, qu'il fait l'apologie du crime en question.

Quatre députés de La France insoumise ont annoncé de leur côté avoir saisi le procureur de la République de Paris "sur la base de l'article 40 du code de procédure pénale" après les propos d'Alain Finkielkraut. Mathilde Panot (Val-de Marne), Danièle Obono (Paris), Ugo Bernalicis (Nord) et Bénédicte Taurine (Ariège) "considèrent que ces propos peuvent constituer un délit aux termes de l'article 24 de la loi du 29 juillet 1881 : provocation à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou identité de genre".

Sa défense de Roman Polanski repose-t-elle sur des faits avérés ?

La défense de Roman Polanski par Alain Finkielkraut est au cœur de cette séquence polémique. "J'ai rappelé les faits", assure-t-il sur LCI. Plusieurs de ses déclarations sont pourtant discutables. Ainsi, Roman Polanski n'a pas été "rattrapé par cette affaire trente ans après" : quand les faits se sont produits, en 1977, le cinéaste a été arrêté dès le lendemain, accusé d'avoir drogué et violé Samantha Gailey. Il a quitté les Etats-Unis l'année suivante. Durant les trente années qui ont suivi, l'affaire a continué de le dissuader d'y retourner, et il a été visé par une plainte au civil de Samantha Gailey, en 1988, finalement réglée par un accord financier.

Le philosophe ajoute, à l'appui de sa démonstration, que la fillette "n'était pas impubère, elle avait un petit ami". Samantha Gailey, 13 ans, était pourtant bien mineure aux yeux du droit californien. Ce que Roman Polanski a lui-même reconnu en plaidant coupable de "relation sexuelle illégale avec une mineure" en 1977.

En revanche il est vrai que Samantha Gailey (aujourd'hui appelée Geimer) a félicité Roman Polanski en septembre, quand son film J'accuse a été primé au festival de Venise, et qu'elle a, à de nombreuses reprises, critiqué le comportement des médias à son sujet, ainsi que celui de la justice américaine. Elle a demandé, sans succès, la fin des poursuites pénales. Dans une interview en 2003, elle a estimé que Roman Polanski devrait pouvoir "retourner en Amérique", et, en 2008, elle a plaidé pour qu'il échappe à la prison. "Je pense qu'il est désolé", ajoutait-elle alors. Mais elle n'a, en revanche, jamais changé de version sur le fond de l'affaire, qu'elle réitère dans son autobiographie publiée en 2013 : elle dit toujours avoir été droguée puis violée par le cinéaste.