Le musée Fabre décortique l’abstraction

Une exposition organisée à Montpellier donne aux néophytes les clés de ce courant artistique né au début du XXe siècle.

Georges Mathieu (né en 1921), Le duc Charles épouse la duchesse de Bourgogne, 1957, huile sur toile, 99x162 cm.
Georges Mathieu (né en 1921), Le duc Charles épouse la duchesse de Bourgogne, 1957, huile sur toile, 99x162 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)

Que montre la peinture quand elle ne montre rien ? Avec "Les Sujets de l’abstraction", exposition présentée jusqu’au 25 mars, le musée Fabre de Montpellier (Hérault) se penche sur les toiles abstraites réalisées en France après la seconde guerre mondiale. Cauchemar du néophyte, ces peintures qui ne représentent rien, ni joli paysage des Vosges, ni pomme, ni portrait de Marilyn, se laissent enfin apprivoiser.

Des peintres qui gagnent encore à être connus

La centaine d’œuvres rassemblées au musée Fabre sont signées de noms qui, pour la plupart, ne vous diront rien. Certains sont très célèbres, comme Pierre Soulages, le roi du monochrome noir, ou Nicolas de Staël, dont les moins avertis savent au moins qu’il connut un destin tragique (à 41 ans, il se jette par la fenêtre de son atelier d'Antibes). Près d’eux, des peintres souvent méconnus du grand public : Serge Poliakoff, Martin Barré, Alfred Manessier, Jean Bazaine…

Pour comprendre pourquoi tant d’artistes abstraits français sont restés dans l’ombre, un petit rappel historique s'impose. L’abstraction est née vers 1913. Dans un mouchoir de poche, plusieurs artistes inventent une peinture qui ne montre rien. Parmi eux, Vassily Kandinsky, Kazimir Malevitch et Frantisek Kupka. L’abstraction se développe par la suite en Europe. Mais au tournant de la seconde guerre mondiale, New York devient la nouvelle capitale de l’art contemporain. Les Américains Jackson Pollock ou Mark Rothko dament le pion à leurs collègues tricolores… qui pour la plupart restent oubliés.

Travailler autrement

Pour autant, leur démarche est souvent assez semblable. Ces peintres cherchent avant tout à créer de façon plus libre, sans être contraints par un sujet. C’est aussi l’occasion d’explorer des techniques nouvelles. Le peintre français d’origine allemande Hans Hartung, par exemple, fait subir les pires outrages à ses toiles. Il griffe, gratte dans la peinture fraîche, crée des pinceaux à plusieurs "têtes" posées sur un même manche, peint avec des bouts de mousse… Il va même jusqu’à utiliser des tuyaux d’arrosage et des pistolets pulvérisateurs, prenant de l’avance sur les graffitis. Le résultat ? Des toiles aux effets jamais vus jusque-là, mêlant, comme dans l'œuvre ci-dessous, peinture projetée ou creusée.

Hans Hartung (1904-1989), T 1973-E12, 1973, acrylique sur toile, 154x250 cm.
Hans Hartung (1904-1989), T 1973-E12, 1973, acrylique sur toile, 154x250 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)

Pierre Soulages innove également. Avant de se rendre célèbre avec ses toiles entièrement recouvertes de noir, il s’est livré à de nombreuses expérimentations. Il emploie des outils de menuisier, de tanneur et même d’apiculteur ! Il en invente d’autres. Quant à la peinture, elle est souvent troquée, comme dans cette œuvre sur papier, pour du brou de noix, un liquide brun alors plutôt utilisé en teinturerie ou en menuiserie pour colorer tissus et bois.

Pierre Soulages (1919), Brou de noix sur papier, 1955, 65x50 cm.
Pierre Soulages (1919), Brou de noix sur papier, 1955, 65x50 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)

Représenter l’irreprésentable

Les peintres abstraits cherchent également à transmettre des sensations, des émotions, des sentiments, grâce à la simple utilisation de traits et de couleurs. Le Français Nicolas de Staël tente ainsi de représenter une expérience intérieure, subjective. Après-guerre, alors qu’il connaît de graves difficultés matérielles et vient de perdre sa compagne Jeanine, sa peinture se fait sombre, creusée par d’énergiques coups de pinceau.

Nicolas de Staël (1914-1955), Image à froid, 1947, huile sur toile, 146 x 114 cm.
Nicolas de Staël (1914-1955), Image à froid, 1947, huile sur toile, 146 x 114 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)

La peinture comme spectacle

L’art abstrait devient parfois une véritable performance, entre peinture et danse, et parfois devant un public. C’est le cas pour l’étonnant Georges Mathieu (l’auteur du dessin figurant sur l’ancienne pièce de 10 francs) dont les peintures, comme celle-ci, proches de la calligraphie, se font à l'aide de coups de pinceau vifs, spontanés. Ce qui compte, c’est alors le geste du peintre : les projections de peinture, les fils de matière tombés du tube, sont la mémoire de ce geste et restent apparents. A partir de 1950, l’artiste se produit en public, parfois devant plusieurs milliers de personnes, recouvrant de gigantesques toiles (4 x 12 m) nécessitant près de 800 tubes de peinture !

Georges Mathieu (né en 1921), Le duc Charles épouse la duchesse de Bourgogne, 1957, huile sur toile, 99x162 cm.
Georges Mathieu (né en 1921), Le duc Charles épouse la duchesse de Bourgogne, 1957, huile sur toile, 99x162 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)

Voir au-delà de la peinture

Enfin, l'œuvre peut devenir un espace de méditation. Le Franco-Chinois Zao Wou-Ki peint ainsi sur des toiles aux dimensions monumentales afin que le spectateur puisse s’immerger dans la couleur. Cette toile de 1961 fait 1,30 m sur 1,96 m, ce qui est déjà beaucoup… mais plus tard, l’artiste réalisera des triptyques larges de plus de 4 m ! Dans cette image sans perspective (mais pas sans profondeur), le peintre nous transporte sur une autre planète, encore en friche. Le spectateur ne peut concentrer son attention sur aucun élément connu… et se retrouve finalement face à lui-même.

Zao Wou-Ki (né en 1920), 30.10.1961, 30 octobre 1961, huile sur toile, 130,5x196 cm.
Zao Wou-Ki (né en 1920), 30.10.1961, 30 octobre 1961, huile sur toile, 130,5x196 cm. (COPYRIGHT : ADAGP 2011 / FONDATION POUR L’ART, GENÈVE, PHOTOGRAPHIE SANDRA POINTET)


"Les Sujets de l’abstraction. Peinture non-figurative de la Seconde Ecole de Paris, 1946-1962. 101 chefs-d’œuvre de la Fondation Gandur pour l’Art."

Musée Fabre
13, rue Montpelliéret, 34000 Montpellier
Du 8 décembre 2011 au 25 mars 2012
10 heures-18 heures (sauf lundi)
6 euros/8 euros
Tél. : 04 67 14 83 00

• A voir également

Le musée Fabre possède actuellement la plus belle collection de toiles de Pierre Soulages. Poursuivez la visite en jetant un coup d’œil aux collections permanentes, et regardez comment l’artiste réussit à faire surgir la lumière du noir, en jouant sur les reflets.