Des escarpins sur des tapis de prière retirés d'une exposition : l'artiste s'explique

Intitulée "Silence", une création de la Franco-Algérienne Zoulikha Bouabdellah a été retirée d'une exposition à Clichy-la-Garenne. "Convaincue que l'art doit unir et non diviser", l'artiste raconte à francetv info les ressorts de son œuvre.

\"Silence\", œuvre de Zoulikha Bouabdellah, lors de son installation au Pavillon Vendôme à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine).
"Silence", œuvre de Zoulikha Bouabdellah, lors de son installation au Pavillon Vendôme à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). (ZOULIKHA BOUABDELLAH / ALEXANDRE MAYEUR / GALERIE ANNE DE VILLEPOIX)

Des paires d'escarpins posées sur des tapis de prière musulmans. Intitulée Silence, cette installation de la Franco-Algérienne Zoulikha Bouabdellah, déjà exposée à Paris, Berlin, New York ou Madrid, a été retirée d'une exposition à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine).

Jeudi 22 janvier, "à la fin de l'accrochage, les commissaires ont été informés par la mairie de mises en garde émanant de représentants d'une fédération de citoyens clichois de confession musulmane sur 'd'éventuels incidents irresponsables' non maîtrisables pouvant survenir", ont indiqué deux commissaires et l'artiste dans un communiqué conjoint. "Ce n'est pas à la mairie que sont décidés les choix des artistes ou de leurs œuvres", répond l'édile PS, Gilles Catoire, évoquant une exposition "sous la responsabilité des organisateurs".

Des discussions ont eu lieu jeudi pour un éventuel remontage de Silence, mais Zoulikha Bouabdellah a annoncé dans la soirée le retrait définitif de l'œuvre. Contactée par francetv info, l'artiste a, dans un premier temps, refusé de s'exprimer, préférant attendre "un climat serein, apaisé et propice au dialogue". "Convaincue que l'art doit unir et non diviser", elle a finalement accepté d'expliquer son œuvre.

Francetv info : Que représente Silence, votre œuvre retirée à Clichy ?

Zoulikha Bouabdellah : C'est une œuvre que j'ai réalisée en 2008 en tant que femme féministe, certes de culture musulmane. Le militantisme des femmes au sein des sociétés musulmanes est un thème qui m'intéresse beaucoup. Cette pièce leur rend hommage. Elle rend hommage à leur dynamisme, elles qui agissent sans haine, sans violence, ni renier leur religion.

L'islam est une belle religion, conforme à la modernité. C'est une civilisation à laquelle je me sens appartenir, tout comme je suis en accord avec la République française et ses symboles. J'ai grandi avec les valeurs de l'islam, mais malheureusement, on a une image erronée des femmes au sein de cette religion. Elles sont vues comme des personnalités figées, indolentes, soumises. Ce n'est pas le cas. Je pense incarner aussi ce qu'est une femme musulmane moderne. Avec Silence, il ne s'agit en aucun cas de taper sur l'islam.

A la place, les visiteurs peuvent désormais découvrir Dansons, une autre de vos créations...

Dansons, c'est une vidéo où je danse avec trois foulards aux couleurs de la République, sur fond de Marseillaise. Les valeurs de la République pour moi, ce n'est pas de la théorie, c'est de la pratique. Je les comprends et je me dis que, parfois, je les comprends mieux que d'autres. L'islam n'est pas antinomique avec ces valeurs. Je ne ressens pas de conflits entre ces deux cultures, c'est ce qui fait que je suis épanouie.

Comprenez-vous que votre œuvre suscite la polémique ?

Je suis complètement surprise. Je reçois les critiques de certaines personnes gênées par cette œuvre. Je suis prête à expliquer ma démarche, je lutte pour qu'on décloisonne les arts. Personnellement, je ne crois pas aux menaces évoquées, mais je ne suis pas là pour garantir l'ordre public. C'est pour ça qu'on a retiré Silence, mais j'espère que cette œuvre sera réintégrée, à condition qu'il y ait un dialogue qui s'instaure. Je fais ce travail pour aller à la rencontre du public. Je suis allée en Palestine ou en prison, je vais partout où l'on m'invite.

Je me retrouve coincée, prise en otage. Je ne veux pas être un instrument de division. Mon travail n'a jamais fait l'objet de polémiques jusqu'à présent. Une association musulmane américaine m'a demandé des œuvres pour sa communication, Silence a été reprise dans des publications de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) ou des magazines sur l'art de l'islam. Tout ça, c'est du bruit pour rien. Il n'y a pas de raison de s'énerver : Silence est une œuvre pacifiste, je n'ai rien fait d'inadmissible avec ces tapis.