L'histoire secrète de "Au temps de la guerre des étoiles", le nanar honteux de l'univers "Star Wars"

Alors que "Solo", le dernier épisode de la saga, se fait descendre par la critique avant même sa sortie en salle mercredi, les fans mécontents se consoleront peut-être en découvrant que la série est déjà tombée bien plus bas, au détour d'un étrange téléfilm de la fin des années 70.

Le wookie Chewbacca, ici à New York pour la promotion du film \"Solo\" le 4 mai 2018, est au cœur de l\'intrigue de l\'épisode de Noël de \"Star Wars\".
Le wookie Chewbacca, ici à New York pour la promotion du film "Solo" le 4 mai 2018, est au cœur de l'intrigue de l'épisode de Noël de "Star Wars". (MIKE SEGAR / REUTERS)

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine, la femme de Chewbacca prépare un steak de Bantha – sorte de vache poilue de l'espace – suivant les instructions télévisées "mélangez, fouettez, mélangez, fouettez, écrasez" d'une cuisinière à quatre bras. Nous ne sommes pas dans une mauvaise parodie réalisée par un fan. Pour le plus grand malheur de George Lucas, qui aimerait l'oublier, la scène est tirée d'un véritable film de l'univers Star Wars, dont l'idée de départ vient de son créateur lui-même : Au temps de la guerre des étoiles.

Ce téléfilm a été diffusé aux États-Unis par la chaîne CBS en 1978, le week-end précédant la fête de Thanksgiving, et en France pour le nouvel an 1980. Puis il a disparu, ne subsistant que dans les souvenirs déçus des enfants de l'époque et sur les quelques VHS que s'arrachaient les collectionneurs avant l'avènement d'internet. Alors que la saga n'a jamais été aussi présente au cinéma qu'aujourd'hui – Solo, qui sort mercredi 23 mai, est le quatrième Star Wars en quatre ans – et que certains fans crient à la trahison de l'œuvre originelle, c'est le moment de se plonger dans l'histoire d'un épisode un peu honteux. Un film qu'il faut voir... pour y croire.

Des personnages principaux qui ne savent que grogner

Le 25 mai 1977, la science-fiction bascule dans une nouvelle ère avec la première de Star Wars. Le film, dont personne n'attendait rien, devient le plus gros succès de l'histoire au box-office américain. Mais le deuxième épisode est loin d'être prêt (il sortira en 1980) et il faut entretenir la flamme, puisque le premier n'est pas sorti en VHS. La chaîne CBS approche alors Lucasfilm (la société de production de George Lucas) avec un projet : réaliser un holiday special, une émission événement pour les fêtes de fin d'année, un format alors courant. "Ce n'est pas pour l'argent que George Lucas accepte, explique à franceinfo Rafik Djoumi, auteur d'une biographie du réalisateur. Il est au cœur d'une tempête médiatique qu'il ne sait pas gérer. Quand CBS vient le voir, il ne les envoie pas bouler." Après tout, pourquoi refuser ?

Surtout que George Lucas a une idée : il veut raconter les fêtes de fin d'année dans la famille de Chewbacca, le compagnon à poils longs de Han Solo. Dans Au temps de la guerre des étoiles, ce dernier tente de rentrer sur sa planète pour célébrer la Journée de la vie, leur équivalent de Noël, mais ses plans sont contrariés par les soldats de l'empire. On suit donc essentiellement sa femme, son fils et son père, qui l'attendent. Problème : les Wookies ne parlent pas, ils grognent. Les scénaristes réalisent tout de suite que le programme risque de ressembler à "un long épisode de Lassie", explique l'un d'eux, Bruce Vilanch, à Vanity Fair. Au final, ce holiday special d'une heure et demi commence par dix minutes pendant lesquelles aucun mot n'est prononcé. Ses trois personnages principaux n'auront pas une seule parole intelligible de tout le film : des cris d'ours ont servi de base pour leurs voix.

"Du porno-soft qui passerait le filtre des censeurs"

Mais le programme devait aussi se plier aux règles du "special" tel qu'il était conçu à l'époque : un programme qui mèle des personnages pour la plupart connus à d'autres formes de divertissement, comme des interludes musicaux et des passages comiques. En 1978, les enfants pressés devant leur télévision assistent donc, pèle-mêle, à un numéro de jonglage psychédélique, une performance du groupe Jefferson Starship, ou encore une chanson de la légende de comédies télévisées américaines, Bea Arthur, dans laquelle elle invite les clients de sa taverne à prendre "juste un dernier verre".

Un pot pourri sans cohérence qui illustre, aux yeux de Rafik Djoumi, l'incompréhension de la part de la vieille garde de la télé américaine face à la révolution Star Wars"Ils s'imaginaient que l'habillage, les costumes de Wookie, était l'essentiel. (...) Les gags pas drôles, les aliens qui boivent du liquide par un trou dans leur tête, ça nous donne un aperçu de comment était perçu le space opera à l'époque." Soit un genre très kitsch et un peu ridicule, alors que Star Wars avait connu le succès en prenant cet univers au sérieux.

Au milieu de l'épisode, le téléfilm bascule bien plus loin dans l'étrange. Le père de Chewbacca, Itchy, enfile une sorte de casque de réalité virtuelle, et bascule dans un monde imaginaire. Une jeune femme apparaît, elle se présente comme une incarnation des fantasmes du vieux wookie et issue de son imagination. "On est excité, n'est-ce pas ?", lui lance-t-elle d'une voix sensuelle, pendant qu'il grogne de plaisir. "On va passer un bon moment ensemble, n'est-ce pas ? Je vais te dire un secret : je te trouve adorable." A cet instant, on est loin du film d'aventure familial de George Lucas. D'ailleurs, Mitzie Welch, une des scénaristes, explique à Vanity Fair que la séquence était écrite comme "du porno-soft qui passerait le filtre des censeurs". Pas en France, où elle fait partie des vingt minutes coupées au montage.

"Tellement mauvais que ce n'est même pas drôle"

Toutes les stars de la trilogie font une apparition, mais pas de gaîté de cœur. Mark Hamill est totalement inexpressif, conséquence – spéculent les fans – d'un grave accident de voiture survenu quelque temps avant et qui lui a paralysé une partie du visage temporairement. Harrison Ford, lui, exprime plutôt une émotion entre l'ennui et l'agacement. En 2006, l'acteur explique d'ailleurs que le film "n'existe pas", et fait mine d'étrangler l'animateur quand celui-ci annonce qu'il a un extrait. Carrie Fisher, elle, trouvait le résultat "tellement mauvais que ce n'est même pas drôle" : en 2010, elle racontait avoir demandé et obtenu une copie du film de la part de George Lucas, en échange de sa participation au commentaire audio du DVD de Star Wars, afin d'avoir "quelque chose pour les soirées... quand je veux que tout le monde parte". Pour apparaître dans le film, elle avait exigé de pouvoir montrer ses (modestes) talents de chanteuse, tandis que Mark Hamill, lui, a refusé que Luke Skywalker pousse la chansonnette.

Mais personne n'est aussi mortifié au sujet du film que George Lucas en personne, dont le nom n'apparaît pas au générique. La légende veut qu'il ait un jour déclaré que, s'il le pouvait, il détruirait lui-même chaque exemplaire existant, mais la source de cette affirmation reste floue, explique le site CBR. Pris par la préparation de L'Empire contre-attaque"on les a un peu laissés faire", assurait-il en tout cas au site StaticMultimedia en 2005. "Son implication était plus importante qu'il a pu le dire après coup", juge tout de même Rafik Djoumi. "L’équipe disposait d’éléments que personne ne connaissait encore, comme l'existence de Boba Fett", personnage clé du deuxième épisode qui fait une apparition dans le holiday special. Et quiconque a vu, des années plus tard, La Menace fantôme et son inénarrable personnage de Jar Jar Binks ne pourra pas nier que le ridicule est parfois présent dans l'œuvre du cinéaste.

"C'était une légende urbaine"

Le jeune public ne s'y trompe pas. "On est tombés de haut", se rappelle Rafik Djoumi, qui a vu le film lors de sa diffusion en 1980. "Tous les gamins étaient au rendez-vous ce jour-là", pour cette occasion rare de revoir les personnages du film. Aux Etats-Unis, les audiences sont d'ailleurs moyennes, et s'érodent au fil du programme. La réaction de George Lucas est sans appel : le film ne sera jamais rediffusé, ni aux Etats-Unis, ni ailleurs. Seuls quelques visionnaires, bien équipés pour l'époque, l'ont enregistré en VHS, et détiennent les reliques du film, des VHS piratées qui se sont longtemps échangées au prix fort. Dans un clip, le chanteur parodique "Weird Al" Yankovic en fait le graal de tous les geeks, et se met en scène l'achetant à un dealer au fond d'une allée mal famée. 

D'autres en viennent même à douter de l'existence du film : "C'était une légende urbaine pour les gens qui ne l'avaient pas vu. Si vous décriviez la scène de madame Chewbacca qui prépare un steak, ils ne vous croyaient pas", se rappelle Rafik Djoumi. Ce dernier estime que l'épisode a contribué à cristalliser la communauté de fans en devenant "une sorte d'obsession pour tous ceux qui l'ont vu". Depuis, le film a ressurgi sur internet, et il est facile de le retrouver sur YouTube, notamment.

Les fans qui ont pu le découvrir sauvent certaines séquences du film, en particulier un court passage en animation qui introduit Boba Fett. Et malgré tout le mal qui se dit sur ce holiday special, ce dernier reste un témoignage d'une époque très, très lointaine, quand Star Wars n'était pas encore une franchise appartenant à la machine Disney. Solo, le nouvel épisode, s'annonce beaucoup moins loufoque. Et pourtant, dans un plan au détour d'une bande-annonce, certains fans ont cru que le film marquerait le retour de la femme de Chewbacca. Le réalisateur, Ron Howard, a dû démentir. Preuve qu'il existe des nostalgiques d'Au temps de la guerre des étoiles.