"Swallow" : premier film hitchcockien de l'Américain Carlo Mirabella-Davis sur la folie

Le réalisateur américain Carlo Mirabella-Davis, inspiré par les troubles mentaux de sa grand-mère, aborde la question de la folie dans un premier long-métrage très réussi.

 Haley Bennett dans le film \"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
 Haley Bennett dans le film "Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO Distribution)

Swallow, premier film de l'Américain Carlo Mirabella-Davis, raconte l'histoire d'une jeune femme atteinte de pica, un trouble compulsif qui pousse les patients à avaler des matières ou des objets non comestibles. Un premier long métrage très maîtrisé formellement, qui évoque le cinéma d'Hitchcock. Il sort en salles le 15 janvier.

Le film s'ouvre sur une nuque, l'image est floue, mais le carré, blond, est net, parfaitement coiffé. La femme réajuste quand même, on ne sait jamais. Elle est debout sur la terrasse de sa très belle maison à l'architecture de verre, en surplomb d'un large fleuve qui coule paisiblement (l'Hudson, pas loin de New York). Hunter vient de se marier avec Richie, un jeune homme de famille fortunée.

Pendant qu'il travaille – Richie a repris la direction de l'entreprise familiale –, Hunter l'attend en s'occupant de cette luxueuse maison offerte par ses beaux-parents. La jeune femme prend soin du jardin, de la piscine, du ménage et du dîner de son mari. Ses vêtements, sa coiffure, ses chaussures, son intérieur… Elle aime que tout soit parfait, que rien ne dépasse, que chaque chose soit à sa place.

 Haley Bennett dans le film \"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
 Haley Bennett dans le film "Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO distribution)

Les parents de Richie, même s'ils affichent une bienveillance de façade, ne ratent pas une occasion de lui faire sentir qu'elle leur est redevable, et qu'ils savent mieux qu'elle ce qu'il convient de faire pour rendre leur fils heureux, selon les bonnes manières, verrouillant à loisir le carcan. Dans sa cage de verre, Hunter fait de son mieux pour satisfaire tout le monde, mais elle étouffe, prisonnière de son entourage, mais surtout de sa propre histoire.

"Avaler"

Et puis Hunter tombe enceinte et tout bascule. Passé le bonheur de l'annonce, la jeune femme se met à avaler de manière compulsive et rituelle toutes sortes d'objets incongrus : bille, punaise, pile, terre… Des objets qu'elle dispose, une fois récupérés, sur la coiffeuse de sa chambre, comme des reliques sacrées. Le trouble dont souffre Hunter existe bel et bien, même s'il est rare, il s'appelle le pica.

 Haley Bennett dans le film \"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
 Haley Bennett dans le film "Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO Distribution)

Swallow (en anglais "avaler") est une histoire de libération. Le trouble compulsif dont souffre Hunter dès lors qu'elle est enceinte cache évidemment une douleur plus ancienne, un traumatisme qui remonte à l'enfance. Depuis sa naissance, il lui a fallu avaler toutes sortes de choses blessantes, mais invisibles. "Ça me donne l'impression de contrôler", murmure Hunter quand sa psychanalyste lui demande pourquoi elle avale tous ces objets bizarres.

Avec l'arrivée de sa grossesse, la jeune femme engage inconsciemment une rébellion. Une rébellion contre le modèle patriarcal et les injonctions qu'impose la société, et en particulier son entourage, celui dans lequel elle s'est sciemment enfermée en épousant Richie et sa famille, mais également celui dans lequel elle a grandi (et là on ne peut pas en dire beaucoup plus sans divulgacher) à l'origine de sa disgrâce et par conséquent de sa douleur. Comme si le salut passait par le concret, par la matière, l'ingestion d'objets non comestibles lui procure une satisfaction à laquelle elle n'arrive plus à renoncer.

Une réalisation très soignée

Swallow est un film sur l'appropriation du corps, l'histoire d'une délivrance qui passe par le corps, par la matière. Carlo Mirabella-Davis met tout en œuvre dans sa mise en scène pour servir cette idée. Avec de très gros plans sur les objets, les visages, la nourriture, les textures, la caméra entre dans la matière, comme les objets entrent dans le corps d'Hunter. Ces plans très serrés alternent avec de magnifiques plans larges, fixes et longs, qui soulignent avec force la pesanteur des situations.

\"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
"Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO Distribution)

Les costumes, les décors, la lumière, tout, dans la réalisation, contribue à installer l'ambiance. Des images de papier glacé, des plans parfaitement composés à l'esthétique irréprochable, évoquent le contrôle, la façade impeccable derrière laquelle se cachent les douleurs, la souffrance, mais aussi la vie. 

Le travail sur le son, remarquable, amplifie ces intentions de mise en scène, des gros plans ou encore des sons subrepticement glissés en arrière-plan composent de véritables paysages sonores.

Puis, au fil de l'histoire, l'image se fissure, se salit, les cheveux se décoiffent, les yeux se cernent, la caméra se fait hésitante là où elle était résolument fixe, la lumière se durcit et la vie revient.

La performance d'Haley Bennett

La comédienne Haley Bennett met tout son corps en œuvre pour incarner ce mouvement de libération, interprétant magnifiquement dans la première partie du film la poupée soumise et bien coiffée, sans un faux pli, suggérant seulement par de subtiles ombres ou lueurs dans le regard, ou par l'esquisse d'un geste l'autre histoire, celle que personne ne veut voir.

Elle joue ensuite incroyablement la métamorphose qui s'opère, et qui fait devenir elle-même le personnage d'Hunter, comme lavée de son passé, quasi méconnaissable.

 Haley Bennett dans le film \"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
 Haley Bennett dans le film "Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO Distribution)

Les personnages secondaires sont également creusés. Austin Stowell fait très bien le "gentil mari" de façade. Elizabeth Marvell et David Rasche incarnent avec justesse un couple de vieux riches américains superficiels, mielleux et cruels. Denis O'Hare, qui interprète le père d'Hunter, est très convaincant dans l'unique scène où il apparaît.

Swallow, quasi huis-clos, aborde un thème délicat avec une maîtrise formelle étonnante, rappelant le cinéma de Hitchcock : la blonde, la maison, la tension psychologique, le classicisme de la réalisation (enrichi de trouvailles de mise en scène surprenantes). Un premier film très prometteur, qui a déjà reçu le Prix spécial du 45e anniversaire du Festival du cinéma américain de Deauville en septembre 2019. 

La fiche

Affiche de \"Swallow\", de Carlo Mirabella-Davis (2020)
Affiche de "Swallow", de Carlo Mirabella-Davis (2020) (UFO Distribution)

Genre : drame
Réalisateur : Carlo Mirabella-Davis
Avec : Haley Bennett, Austin Stowell, Denis O'Hare, Elizabeth Marvel
Pays : Etats-Unis, France
Durée : 1h34
Sortie : 15 janvier 2020
Distributeur : Ufo Films

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs.

Synopsis : Hunter semble mener une vie parfaite aux côtés de Richie, son mari qui vient de reprendre la direction de l’entreprise familiale. Mais dès lors qu’elle tombe enceinte, elle développe un trouble compulsif du comportement alimentaire, le pica, caractérisé par l’ingestion d’objets divers. Son époux et sa belle-famille décident alors de contrôler ses moindres faits et gestes pour éviter le pire : qu’elle ne porte atteinte à la lignée des Conrad… Mais cette étrange et incontrôlable obsession ne cacherait-elle pas un secret plus terrible encore ?