La Berlinale décerne le Grand prix du jury à François Ozon pour "Grâce à Dieu", son film sur la pédophilie dans l'Eglise

Le festival du cinéma de Berlin a décerné samedi soir le Grand prix du jury au film "Grâce à Dieu" du réalisateur français François Ozon sur les scandales de pédophilie dans l'Eglise catholique. Le Grand Prix est la seconde récompense majeure de la Berlinale après l'Ours d'or. Ce prix lui a été remis avant une décision de justice lundi sur un éventuel report de la sortie du film en France.

Le réalisateur François Ozon reçoit le Grand Prix du Jury à la Berlinale pour \"Grâce à Dieu\", le 16 fevrier 2019.
Le réalisateur François Ozon reçoit le Grand Prix du Jury à la Berlinale pour "Grâce à Dieu", le 16 fevrier 2019.

François Ozon partage le prix avec ses héros

"Ce film essaie de rompre le silence d'institutions puissantes" sur ces affaires d'abus sexuels d'enfants, a déclaré François Ozon en recevant sa récompense. "Je veux partager ce prix avec les hommes libres qui m'ont inspiré" qui "ont été victimes d'un prêtre pédophile", a-t-il ajouté, ému. "Alexandre, François et Pierre-Emmanuel, vous êtes mes héros", a salué le metteur en scène français de 51 ans.

"Grâce à Dieu" raconte la naissance de l'association de victimes La Parole libérée, fondée à Lyon en 2015 par d'anciens scouts abusés par un prêtre pédophile, Bernard Preynat. Au total, l'association recense près de 85 victimes de ce prêtre. Le film suit trois victimes, incarnées à l'écran par les acteurs Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud.

Le sujet est en pleine actualité en France, alors que s'est tenu début janvier à Lyon le procès du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, et de cinq autres personnes pour non dénonciation d'agressions sexuelles pédophiles dans cette affaire, dite affaire Barbarin. Le jugement est attendu le 7 mars. Mis en examen pour agressions sexuelles depuis janvier 2016, le père Preynat pourrait quant à lui être jugé cette année. 

La projection du film sera-t-elle suspendue en France ?

François Ozon est lui-même au coeur d'une tourmente judiciaire liée à ce film, alors qu'il a été assigné en référé par l'un des avocats du père Preynat pour obtenir un report de la sortie de son film en France, prévue mercredi prochain. L'audience s'est tenue vendredi, et le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris donnera sa décision lundi.

Une ex-membre du diocèse de Lyon, Régine Maire, représentée sous son nom dans le film, a de son côté assigné François Ozon pour qu'il retire son nom du film. L'audience aura lieu lundi matin au tribunal de grande instance de Lyon.

"Je ne sais pas si le film va pouvoir être projeté en France. Nous faisons face à de grosses résistances", a indiqué François Ozon lors d'une conférence de presse à Berlin, après avoir reçu son prix. Le prolifique réalisateur de "Swimming Pool" et "Huit femmes", qui était pour la cinquième fois en compétition à Berlin, a expliqué que le film risquait d'être suspendu de projection jusqu'à la tenue du procès du père Preynat, fin 2019 ou en 2020. Dans ce cas, "ce serait une sorte de censure", a-t-il lancé.

François Ozon dit avoir voulu faire un "film citoyen" pas "à charge contre l'Eglise"

Avec cette "fiction basée sur des faits réels", dans laquelle il utilise seulement les prénoms des victimes mais cite nommément le cardinal Barbarin, le père Preynat et Régine Maire - dont les noms, dit-il, "étaient déjà dans la presse" -, François Ozon a expliqué avoir voulu faire "un film citoyen" qui "pose des questions". Mais ce n'est pas "un film sur l'actualité", ni "à charge contre l'Eglise", a-t-il dit.

"Mon film ne se place pas sur un aspect judiciaire, il se place sur l'aspect humain et sur la souffrance des victimes", a indiqué le réalisateur, qui a expliqué avoir pensé au départ "à tort" que les procès auraient lieu avant la sortie de son film.

Son film, à la mise en scène sobre, pour lequel il a rencontré plusieurs victimes et mené "une enquête assez journalistique", est construit en trois parties comme un passage de relais entre ses trois personnages principaux. Il s'appuie largement, du moins dans sa première partie, sur les lettres et les échanges d'emails avec l'institution religieuse de l'une des victimes, Alexandre Hezez-Dussot, incarné par Melvil Poupaud. "J'ai essayé d'être le plus équilibré, le plus objectif possible", assure-t-il.