"Il savait saisir un corps, un visage, une personnalité" : Mariana Otero, réalisatrice d'un documentaire sur le photojournaliste Gilles Caron

La documentariste Mariana Otero signe "Histoire d'un regard", un magnifique film sur l’immense photojournaliste Gilles Caron, disparu en 1970 durant la guerre du Cambodge.

La réalistrice française Mariana Otero dans \"Histoire d\'un regard\", documentaire sur le photojournaliste Gilles Caron.
La réalistrice française Mariana Otero dans "Histoire d'un regard", documentaire sur le photojournaliste Gilles Caron. (Copyright Diaphana Distribution)

Mariana Otero, qui a notamment réalisé les documentaires Histoire d’un secret, A ciel ouvert ou L’Assemblée, sort mercredi 29 janvier Histoire d'un regardun splendide film sur le photojournaliste Gilles Caron, disparu en 1970 en mission au Cambodge. En un peu plus de cinq ans, le photographe, spécialisé dans le reportage de guerre mais qui tira aussi le portrait de Claude François, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, ou François Truffaut, a révolutionné sa profession.

C’est sur sa spécificité, son œil unique, que s’est penché Mariana Otero, en s’acquittant d’un véritable travail de fourmi pour déchiffrer ses quelque 100 000 clichés afin de décrypter son regard si singulier. La documentariste non seulement réussit l'analyse du travail exceptionnel de Gilles Caron, mais signe aussi un véritable film de cinéma par sa beauté graphique, qui se distingue de nombre de documentaires dont une seule diffusion à la télévision suffirait.

Qu’est-ce qui vous a incité à réaliser un documentaire sur le photographe de presse Gilles Caron ?

C’est venu d’une rencontre fortuite : on m’avait offert un livre sur son travail. Ses photos de petites filles avec un bonnet faisaient écho chez moi avec les dessins de ma mère, qui était artiste-peintre. J'ai ressenti comme un appel. Tout d’un coup j’ai commencé à m’intéresser à Gilles Caron et à son travail. J’ai rencontré sa femme, Marianne, qui m’a permis de regarder ses photos. Et quand j’ai vu les planches-contacts qui ont conduit à la célèbre photo de Cohn-Bendit en 68, où il toise un CRS, j’ai alors compris le trajet qu'a effectué Caron pour avoir cette photo, comme si j’étais derrière son épaule. J’ai compris son parcours, son regard pour avoir LA photo. J’ai été happée, et j’ai eu envie de me plonger dans ses 100 000 photos, pour comprendre son travail. Il y a eu une espèce de passion qui s’est révélée et l’envie d’en faire un film. Alors que je suis plutôt extérieure à son travail de reporter, je me suis aperçue que nous avions des questionnements en commun. Dans sa façon de s’intéresser aux gens, aux personnages, de faire des gens des personnages, de raconter des histoires. Plus j’avançais, plus je trouvais des passerelles entre son travail et le mien, toutes proportions gardées.

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Quelle a été votre méthode travail pour défricher 100 000 clichés ? C’est énorme !

Je n’avais pas de méthode au départ. Ce n’est pas mon habitude de travailler sur une matière préexistante, sur des archives. J’ai improvisé en me plongeant dans chaque reportage, chaque planche contact, en remettant chacune d’elles dans l’ordre chronologique. Par exemple dans trente rouleaux, le dixième peut avoir été le premier produit, donc il fallait déduire la vraie chronologie des prises de vues. C’était chronophage, mais passionnant. J’étais obligée de décrypter les choses dans le détail, comparer les focales, comprendre l’événement sur sa durée, faire des recherches historiques, géographiques, inspecter les cartes urbaines… Je croisais différentes approches d’une façon un peu brouillonne, mais qui s’est révélée efficace. Après toute cette recherche, il a fallu prendre de la distance. J’avais rassemblé beaucoup d’informations et j’ai dû faire le tri pour retenir ce qui était vraiment important. Qu’est-ce qui va raconter quelque chose de l’histoire du regard de Gilles Caron ? Il fallait partir de l’infiniment petit pour, ensuite, élargir le propos.    

Gilles Caron est disparu au Cambodge alors qu’il était en reportage. Les circonstances de cette disparition ont-elles été élucidées ?

Au départ, je pensais que le film pourrait être autour de sa disparition, mais en fait cela aurait été une imposture, car il y a eu plein de recherches. Marjolaine (son épouse) est allée sur place, beaucoup d’autres personnes aussi. De nombreux journalistes sont disparus au même moment, quelques jours avant, quelques jours après, sur cette même route. C’était une époque (1970) extrêmement confuse, avec la période Khmer rouge qui s’installait. Il n’y a rien à retrouver, cela aurait été vain d’essayer.

Gilles Caron est disparu très jeune, à 30 ans. Il a eu une carrière des plus courtes, sur moins de cinq ans, pourquoi a-t-il laissé une telle trace ?

Il a commencé très jeune et est devenu tout de suite célèbre. Premier grand reportage, premier scoop :  la guerre des Six jours en Israël. C’était le premier à couvrir le conflit. Il photographie les troupes qui arrivent sur le mur de Jérusalem, il est donc publié partout, et devient instantanément le plus grand reporter de guerre du moment.

Qu’est ce qui fait la particularité de son regard ?

Je ne suis pas une spécialiste de la photographie, mais ce qui fait sa spécificité à mes yeux, c’est sa manière incroyable de s'introduire dans l’événement, de trouver l’instant T où il va se passer quelque chose, ça, c'est sa débrouille. Mais au-delà de cela, il trouve toujours le moyen de se mettre à la place des gens, de les singulariser. Il y a toujours quelqu’un en eux, une individualité. Les personnes ne sont pas seulement des représentants d’événements qu’ils sont en train de vivre. On sent qu’il saisi un corps, un visage, une personnalité. C’est très émouvant. Il arrive à raconter à la fois un événement et une histoire singulière. C’est ce qui me touche beaucoup, car c’est très proche de la démarche documentaire qui est la mienne.

Le photojournaliste français Gilles Caron.
Le photojournaliste français Gilles Caron. (Copyright Fondation Gilles Caron)

Même le petit enfant biafrais qui va mourir, même lui, dans l’expression de son visage, on a l’impression d’avoir affaire à quelqu’un. Pas seulement à un enfant anonyme. Je pense que les photos de Gilles Caron habitent la mémoire de plein de personnes sans qu’elles le sachent, sans savoir d’où elles proviennent. Les photos de ces soldats avec des cartouches sur la tête, ou celle de Moshe Dayan, évidemment celle de Cohn-Bendit avec le policier, celles de Truffaut… Ce sont des photos qu’on a vues mais dont a oublié le nom de celui qui les a faites. Et puis après sa disparition, il a été un peu mis de côté, sa veuve n’a pas eu envie de l’exposer. Et c’est seulement depuis dix ans que la Fondation Gilles Caron a décidé de le remettre en lumière, de faire revivre ses photos.

Où situez-vous Gilles Caron dans l'histoire du photojournalisme ?

Je crois que Caron, à l’origine, voulait être journaliste. Il s’intéressait beaucoup à la politique, mais énormément à l’art et à la peinture en particulier. Il avait pensé ouvrir à un moment une galerie, il avait une véritable sensibilité artistique. Et je pense qu’il a concilié les deux en devenant photographe. Il avait le désir de témoigner, et quand il a fait la Guerre d’Algérie, ça a pris le dessus. Il s'est dit que ce qu’il n’avait pas pu alors prendre en photo, il allait pouvoir le faire en devenant photojournaliste. Il n’a pas beaucoup théorisé, il est arrivé comme ça, à l’improviste, avec une espèce de fraîcheur. Dans le photojournalisme, il marque une différence dans sa façon de travailler. Pour Michel Pauvert, historien de la photographie, Gilles Caron marque une étape importante du photojournalisme. Sa façon d’aller très, très près des gens, de la situation, de ne jamais rester à l’extérieur, d’être au bon endroit à la bonne heure parce qu’il le cherche. En même temps, c’était quelqu’un de très informé, qui lisait beaucoup les journaux. Au fond, il avait une formation de journaliste et un œil d'artiste.

\"Histoire d\'un regard - A la rencontre de Gilles Caron\" de Mariana Otero.
"Histoire d'un regard - A la rencontre de Gilles Caron" de Mariana Otero. (Copyright Diaphana Distribution)

Aujourd’hui, le photojournalisme est plutôt malmené, il y a une vraie crise dans la profession.

Parce qu’aujourd’hui tout le monde fait de la photo avec son portable. Les réseaux sociaux en sont saturés, il y a une banalisation de l’image. Dans le passé, seuls les photographes partaient, c’était eux qui pouvaient ramener les images. Aujourd’hui, les photos sont déversées par une foule de gens grâce aux portables. Mais en même temps, elles n’on bien évidemment pas la force de celles produites par les professionnels et c’est ce qui est dommage. C’est pour cela qu’il me semble important qu’on revisite le travail d’un photographe, pas seulement à l'aune de ce qui est représenté, le cliché, mais aussi du chemin qu’il faut suivre pour arriver à faire une bonne photographie. Une photo, ce n’est pas être là par hasard et hop, je fais une photo, c’est aussi un cheminement physique et un cheminement intérieur pour tirer le bon emplacement, le bon cadrage, saisir l’instant qui rend compte du moment.

Comment êtes-vous passée de la photographie, qui relève de la fixité, au cinéma, qui relève d'un art du mouvement ?

Ce qui m’intéressait dans le sujet, c’était justement de donner du mouvement en respectant l’image fixe. Je n’ai pas fait de zooms ou des travellings. L’idée était d’arriver par le montage à recréer des scènes. En exposant les images de Gilles Caron, par exemple sur les prostituées, j’avais l’impression qu’il était en train de filmer. J’ai essayé, par le montage, de recréer l’impression de la durée de la captation du moment, l’impression de son mouvement, et pas seulement le cliché en soi. J’ai voulu rendre visible quelque chose qui est invisible, rendre l'absence, donner du mouvement à du fixe.

Peut-on parler d’un diptyque avec ce film, Histoire d'un regard et Histoire d'un secret ? Les titres sont proches, et il s’agit de deux personnes disparues qui ont un rapport avec l’image fixe : la photo pour Gilles Caron et la peinture pour votre mère.

Oui, je pense que l’on peut parler d’un diptyque. Je pars en effet dans les deux cas d’images fixes, peintures d’un côté, photographies de l’autre, pour redonner vie à quelqu’un. Même si leurs histoires sont très différentes. Mais ce qu’il y a de commun, c’est de redonner une présence à travers leur art, et pas seulement leur production seule. Montrer leur art au travail et à travers lui, leur présence, c’est ce que j’ai voulu faire.

La réalistrice française Mariana Otero dans \"Histoire d\'un regard\", documentaire sur le photojournaliste Gilles Caron.
La réalistrice française Mariana Otero dans "Histoire d'un regard", documentaire sur le photojournaliste Gilles Caron. (Copyright Diaphana Distribution)

La fiche

Genre : Documentaire
Réalisateurs :  Mariana Otero
Pays : France
Durée : 1h33
Sortie : 29 janvier 2020
Distributeur :  Diaphana Distribution

Synopsis : Gilles Caron, alors qu’il est au sommet d’une carrière de photojournaliste fulgurante, disparaît brutalement au Cambodge en 1970. Il a tout juste 30 ans. En l’espace de 6 ans, il a été l’un des témoins majeurs de son époque, couvrant pour les plus grands magazines la guerre des Six Jours, mai 68, le conflit nord-irlandais ou encore la guerre du Vietnam. Lorsque la réalisatrice Mariana Otero découvre le travail de Gilles Caron, une photographie attire son attention qui fait écho avec sa propre histoire, la disparition d’un être cher qui ne laisse derrière lui que des images à déchiffrer. Elle se plonge alors dans les 100 000 clichés du photoreporter pour lui redonner une présence et raconter l’histoire de son regard si singulier.