Pourquoi les réalisateurs adaptent des faits divers au cinéma

"24 jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi" sort au cinéma. Francetv info revient sur les raisons qui poussent des cinéastes à mettre en scène des faits divers sur grand écran. 

Zabou Breitman interprète la mère d\'Ilan Halimi dans le film d\'Alexandre Arcady \"24 jours, la vérité sur l\'affaire Halimi\".
Zabou Breitman interprète la mère d'Ilan Halimi dans le film d'Alexandre Arcady "24 jours, la vérité sur l'affaire Halimi". (PIERRE ANDRIEU / AFP)

24 jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi, d'Alexandre Arcady, sort, mercredi 30 avril, sur les écrans de cinéma. Le film retrace l'enlèvement et la séquestration, en 2006, d'Ilan Halimi, un jeune homme de 23 ans issu de la communauté juive. Après avoir été torturé pendant trois semaines par ses ravisseurs, le "gang des barbares", il est laissé pour mort le long de voies ferrées, dans l'Essonne. Découvert agonisant, il meurt lors de son transfert à l'hôpital. Adapté du livre écrit par la mère d'Ilan Halimi, le film déroule l'affaire du point de vue de la famille de la victime.

Des faits divers célèbres sont régulièrement portés à l'écran, comme ce fut le cas pour le parcours de Mesrine ou pour l'affaire Outreau avec Présumé coupable. Un second film sur l'affaire Ilan Halimi, réalisé par Richard Berry, devrait d'ailleurs sortir d'ici la fin de l'année. Francetv info liste les raisons qui peuvent inciter les réalisateurs à adapter des faits divers au cinéma.

Pour prendre de la distance par rapport aux événements

Réaliser un film tiré d'un fait divers, c'est résumer en une heure et demie ou deux une affaire parfois longue de plusieurs mois ou plusieurs années. Cela revient à prendre du recul par rapport aux éléments rendus publics au fur et à mesure d'une enquête. Ce pas en arrière permet au public de dépasser la colère qu'il a ressentie. "Par la fiction, on propose au citoyen une distance", explique à francetv info Nicolas Crousse, journaliste du quotidien belge Le Soir et co-auteur avec Thomas Van Zuylen du documentaire Crimes d'artistes, qui aborde les rapports entre faits divers et fiction au cinéma en s'appuyant sur quelques films marquants.

"En utilisant des acteurs, on prévient le spectateur : 'c'est une histoire que je vais te raconter'", poursuit Nicolas Crousse. Il cite l'affaire Geneviève Lhermitte, une mère de famille condamnée à perpétuité pour avoir assassiné ses cinq enfants en 2007. Ce drame qui a bouleversé la Belgique a été adapté au cinéma par Joachim Lafosse sous le titre A perdre la raison. "Au moment du procès, la population était en colère. Mais l'adaptation de ce fait divers en film a permis de prendre du recul. Le film ne s'érigeait pas en instrument de vengeance. C'était une catharsis collective."

Pour défendre une version de l'histoire

"La neutralité est difficile, sinon impossible, prévient Nicolas Crousse. Ce qu'on appelle la vérité judiciaire n'est pas forcément la vérité objective. On ne peut jamais savoir ce qu'il s'est réellement passé." Le réalisateur de 24 jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi, Alexandre Arcady, a délibérément choisi de présenter le film du point de vue de la mère de la victime, contrairement à la version de Richard Berry qui se veut plus "politique, distanciée, différente", moins psychologique, selon Morgan Sportès, co-scénariste, interrogé dans Le Parisien

Omar m'a tuer, le film de Roschdy Zem, est l'exemple même d'un film qui prend parti. Il raconte l'histoire d'Omar Raddad, un jardinier accusé en 1991 du meurtre de la femme qui l'employait, Ghislaine Marchal. Emprisonné pendant sept ans, Omar Raddad est gracié partiellement en 1996 et libéré en 1998, mais il n'est pas innocenté.

"Roschdy Zem ne cachait pas que, pour lui, Omar était innocent, même si rien ne permettait de l'affirmer", rappelle Nicolas Crousse. "A l'époque, quand il a été jugé et condamné, j'ai pensé qu'il était coupable expliquait Roschdy Zem au Parisien en 2011. C'est en étudiant l'aspect judiciaire, les zones d'ombre, tous les détails qu'on dévoile dans le film, que j'ai découvert qu'on pouvait condamner quelqu'un à dix-huit ans de prison sur un dossier aussi fragile, pour ne pas dire incohérent."

Pour donner du sens à des actes incompréhensibles

Certains réalisateurs revendiquent des libertés par rapport à l'affaire judiciaire. "En Belgique, on m’a souvent demandé ce qui était vrai ou faux dans le film. Mais on s’en fout ! A partir du moment où la réalité est toujours périmée, un film est toujours une fiction, une subjectivité, une élaboration. La réalité, les historiens et les chroniqueurs judiciaires s’en chargent", décrivait Joachim Lafosse dans Les Inrocks en 2012 à propos d'A perdre la raison. Le film propose de rentrer dans la peau de Geneviève Lhermitte et de montrer la part d'humanité de cette mère infanticide.

L'objectif défendu est de tenter d'expliquer l'inexplicable, de comprendre comment ce genre d'événement peut avoir lieu. "Ce qui m'intéressait, c'était le cheminement psychologique qui a pu engendrer un tel niveau de rejet et de haine", expliquait en 2012 Eric Guirado, le réalisateur de Possessions, au Parisien. Le film s'inspire de l'affaire Flactif, du nom de la famille assassinée en 2003 en Haute-Savoie par un voisin, comme le rappelle 13e Rue dans sa chronologie des événements. Des éléments de l'affaire, comme les noms et les lieux, ont d'ailleurs été changés.

Pour dénoncer

Si Ilan Halimi a été choisi par le "gang des barbares", c'est parce qu'il appartenait à la communauté juive, a expliqué le leader du groupe, Youssouf Fofana. Une circonstance qui a particulièrement marqué l'opinion publique. "J’ai été estomaqué qu’une telle affaire survienne en France. Je ne voulais pas qu’on oublie. Il a fallu attendre ce livre [de le mère d'Ilan Halimi] pour comprendre. C’est un film sur le cri d’une mère, c’est aussi un devoir de mémoire", a témoigné Alexandre Arcady. Le mot est lâché : "devoir de mémoire".

"Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, un juif a été tué parce qu'il était juif", s'est ému Alexandre Arcady. L'adaptation de faits divers au cinéma est donc aussi une occasion de dénoncer le racisme, l'antisémitisme, le sexisme... "Il y a toujours une arrière-pensée lorsqu'un cinéaste s'empare d'un fait divers. Ici, il s'agit de laisser une trace, laisser un message qui montre la bêtise et l'antisémitisme d'un groupe", commente Dominique Verdeilhan, chroniqueur judiciaire à France 2, qui a vu le film.

Pour réhabiliter des personnes

Présumé coupable est le parfait exemple d'un scénario basé sur une erreur judiciaire. Réalisé par Vincent Garenq, il raconte l'histoire d'Alain Marécaux, un huissier accusé de pédophilie dans l'affaire Outreau. L'homme a passé 23 mois en prison, condamné en première instance avant d'être acquitté en 2005. "C'est l'exemple opposé des survivants qui trouvent insoutenable la réalisation d'un film, décrit Nicolas Crousse. Alain Marécaux a été impliqué d'emblée dans le projet. Il est venu sur le tournage et il en est sorti comme nettoyé, comme si, enfin, justice lui avait été rendue." 

Au début, Alain Marécaux était tout de même réticent à voir son livre, Chronique de mon erreur judiciaire, adapté au cinéma. "Je me demandais comment un film pourrait reprendre ce livre sans en dénaturer l'esprit", déclarait-il à L'Express en 2011. "Vincent Garenq et Christophe Rossignon [le producteur] m'ont mis en confiance. Ils m'ont fait participer au scénario - j'ai lu les douze versions -, m'ont fait assister au casting, m'ont permis de me rendre autant de fois que je voulais sur le tournage."

Pour attirer des spectateurs ?

"Cette question revient à chaque fois qu'un film de ce genre sort, admet Nicolas Crousse. Les survivants accusent les cinéastes de vouloir faire une opération commerciale, de se faire de l'argent sur le dos des autres." Mais pour le journaliste, aucun exemple ne vient pour l'instant appuyer cette thèse. "Ces films ne sont pas du tout des grands succès commerciaux. Pour attirer des spectateurs, il vaut mieux faire une grosse comédie que de parler d'un infanticide."

Qu'en est-il du film d'Abel Ferrara sur l'affaire DSK ? Les scénarios se sont accumulés très rapidement après les faits. Parmi eux, le film de l'Américain, qui sortira en France le 17 mai, trois ans quasiment jour pour jour après les événements du Sofitel, comme le souligne Allociné. Mais il sera seulement visible sur internet en ce qui concerne la France. "Ce serait intéressant de voir si un film avec des stars [notamment Gérard Depardieu] et sur une affaire extrêmement médiatisée peut attirer du monde", reconnaît Nicolas Crousse.