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Parentalité, homosexualité, couleur de peau... Comment Disney tente de suivre les évolutions de la société

La nouvelle version de la "Belle et la Bête", qui sort mercredi en France, propose "un moment gay", selon le réalisateur. Une première dans un film familial du studio qui essaie, depuis une dizaine d'années, de moderniser ses personnages et ses intrigues.

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France Télévisions
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Image extraite du dessin animé, "La Princesse et la grenouille", produit par les studios Disney et sorti en 2009. (LILO/SIPA)

Après la première héroïne noire (La Princesse et la grenouille), la première intrigue sans prince charmant (Rebelle), place au "premier moment exclusivement gay" de l'histoire de Disney. Depuis plusieurs semaines, le film La Belle et la Bête, qui sort en France mercredi 22 mars, fait l'objet de polémiques : Bill Condon, son réalisateur, a affirmé avoir inclus "un moment gay" dans cette nouvelle adaptation du célèbre conte, la seconde pour Disney après le dessin animé sorti en 1991.

Ce "moment gay" montre la volonté des studios Disney de "dépoussiérer" ses productions jugées parfois trop stéréotypées par les critiques. Franceinfo vous explique comment Disney s'adapte aux évolutions et revendications de la société.

En "émancipant" ses personnages féminins

Qu'il semble loin le temps où Blanche-Neige chantait Un jour, mon prince viendra devant les sept nains... Les derniers personnages féminins créés par Disney ne portent plus forcément de robes, comme la rouquine Mérida, héroïne de Rebelle sorti en 2012. Et elles ne pensent plus forcément à se marier, mais aspirent à mener leur propre vie.

"Tout au long de l'histoire de Disney, le caractère et la représentation de l'héroïne a évolué", pointe Mélanie Lallet, doctorante en sociologie des médias, et auteure de Il était une fois le genre. Le féminin dans les séries animées françaises (INA, 2014) à franceinfo. Depuis les premiers dessins animés dans les années 1930 jusqu'aux années 1950, les héroïnes correspondent à la vision idéale qu'on se fait de la féminité à l'époque. "Elles attendent le prince charmant et leur épanouissement ne passe que par une relation amoureuse", pointe la chercheuse tout en rappelant que les studios sont composés à l'époque presque exclusivement d'hommes. 

Après une période creuse dans les années 1960, les héroïnes de Disney prennent un nouveau départ avec la sortie de La Petite Sirène (1989), La Belle et la Bête (1991), Pocahontas : une légende indienne (1995) ou encore Mulan (1998), décrit le Washington Post (en anglais)"Les héroïnes contestent l'ordre établi, elles sont actives. Elles vont toujours chercher le prince charmant, mais ne l'attendent plus", décrit Mélanie Lallet.

Il faudra attendre les années 2000 avec Raiponce (2010) ou Rebelle (2012), coréalisée par l'Américaine Brenda Chapman, pour que les histoires s'éloignent de l'intrigue exclusivement amoureuse. Cette évolution passe aussi par des personnages aux physiques moins stéréotypés : Mérida, dans Rebelle, a des traits plus enfantins, les cheveux en bataille et bouclés, et une morphologie plus "normale".

"Mais, même si les clichés sont renversés, ils sont toujours présents, et Disney n'est pas précurseur, note Mélanie Lallet. Le dénouement est souvent un retour à la norme." Surtout les héroïnes, aussi "rebelles" qu'elles soient, ne manquent pas d'être ensuite vendues en poupées très féminines sous la marque "Princesse Disney". En 2013, une poupée Mérida amincie et relookée par rapport au film avait provoqué la polémique, note le Huffington Post, avant d'être retirée des rayons. "Disney ne va jamais affirmer un positionnement ultra féministe, mais propose des ouvertures, assure Mélanie Jallet. C'est le propre des industries culturelles mondialisées qui veulent s'adresser à tous."

En présentant d'autres modèles familiaux

Qui n'a pas été attendri par Le Monde de Nemo (2003) et ce petit poisson clown élevé seul par son père après la mort de sa mère ? "Nemo a été l'un des premiers films produit par Disney à présenter une famille monoparentale", relève Mélanie Lallet. Dans La Reine des neiges, une brève scène présente l'héroïne, Anna, entrer dans une boutique où se trouve un homme seul avec ses enfantslaissant suggérer qu'il s'agit d'une famille homoparentale. "Mais cette scène dure un quart de seconde, décrit la spécialiste. Elle peut être interprétée de multiples façons."

Le propre de Disney a toujours été de suggérer des caractères, mais jamais de les présenter clairement, "afin de laisser le public s'identifier aux personnages, précise la chercheuse. C'est évidemment commercial, les studios Disney savent que par des clins d'oeils permanents, on ne fâche personne, mais on s'ouvre au public le plus large. La règle est donc simple : l'ambiguïté doit être permanente."

L'évolution des schémas traditionnels a aussi été accélérée en 2006, lorsque Disney a racheté les studios Pixar, plus enclins a s'aligner au mœurs de la société. "Pixar a un côté beaucoup plus subversif et second degré que Disney. Les membres de ce studio aiment jouer avec les clichés.", raconte Mélanie Lallet. L'idée est toujours d'être ancré dans la société, mais aussi de réunir adultes et enfants. "C'était déjà l'ambition de Toy Story, le premier film des studios Pixar, sorti en 1995." 

En suggérant des personnages homosexuels

Les supposées références à l'homosexualité dans les dessins animés de Disney sont nombreuses et ont fait l'objet de multiples études de la part de la communauté LGBT. "Les publics rapportent toujours leur consommation des médias à leur propre expérience, explique Mélanie Lallet. Quand certains publics sont en manque de personnages à qui s'identifier, ils les cherchent." En revanche, Disney n'a jamais affiché ouvertement que l'un de ses personnages n'était pas hétérosexuel, hormis dans le récent La Belle et la Bête (2017), où le réalisateur évoque un "moment gay".

Ainsi, la méchante Ursula, dans La Petite Sirène, serait inspirée de la drag queen Divine, la "complicité" de deux gargouilles masculines dans le Bossu de Notre-Dame, serait une métaphore de l'homosexualité..."On a beaucoup cherché le queer dans les Disney" sourit Mélanie Lallet, mais "le jour où Disney aura vraiment des personnages gay, ils communiqueront dessus."

Pour la chercheuse, la raison est simple : "Les films évoluent car les réalisateurs ne sont plus les mêmes que dans les années 1930, et sont plus sensibles aux thèmes de l'environnement, du racisme ou de l'homophobie". De plus, avec l'émergence des réseaux sociaux, ils savent que les critiques peuvent être aussi rapides que dures. "Chaque film doit être ancré dans son époque", précise le chercheur en culture et communication Raphaël Roth, auteur de A l’écoute de Disney (L'Harmattan).

En développant des héroïnes de couleur

Jusque dans les années 1950, l'univers des dessins animés de Disney reste largement occidental. "A partir du moment où Disney est parti à la conquête des marchés mondiaux, les personnages ont été adaptés, tous comme les produits culturels classiques, confie Mélanie Lallet. Jusqu'ici l'imaginaire était clairement occidental." En 1998, Mulan est la première héroïne asiatique de Disney, créée avant tout pour conquérir l'Asie du Sud-Est.

L'indienne Pocahontas est aussi un personnage typé, issue d'un milieu non occidental. "Si ces femmes ne sont pas blanches, on a toutefois beaucoup reproché leur occidentalisation, avance la chercheuse. Leurs traits sont fins, leurs cheveux lisses, elles ont le teint clair et les mensurations de Miss Univers..."

La sortie de La Princesse et la grenouille (2009) marque la création du premier personnage principal noir chez Disney, et raconte l'histoire d'une habitante afro-américaine de La Nouvelle-Orléans, d'origine modeste, qui rêve d'ouvrir et de diriger un restaurant, résume Le Monde. Le succès n'est pas au rendez-vous, selon les critères de Disney, puisque le film rapporte 267 millions de dollars dans le monde entier, contre 591 millions pour Raiponce, et 539 millions pour Rebelle

Au fil des années, avec plus ou moins de maladresse, "Disney a toujours fait des films miroir de la société, sa composition et ses attentes", explique le chercheur Raphaël Roth à franceinfo Et parce qu'ils ont pour but d'être accessibles à tous, "le public est d'autant plus vigilant sur ses messages, analyse-t-il. Disney n’a donc pas le choix, il doit être en accord avec la société."

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