Cet article date de plus d'un an.

"Les femmes sont complètement invisibilisées au profit des hommes" : Benjamin Lacombe, illustrateur d'une version inédite de "La Petite Sirène", décrypte le nouveau Disney

Benjamin Lacombe, peintre et illustrateur, a publié une nouvelle version illustrée du conte d'Andersen. Cette "Petite Sirène" inédite est enrichie des lettres et manuscrits de l'écrivain, qui révèlent les dessous du conte, et dévoilent une interprétation tout à fait inédite de cette fable universelle.
Article rédigé par Laurence Houot
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min
L'auteur et illustrateur Benjamin Lacombe à la galerie Maghen, 4 avril 2021, et couverture de La Petite Sirène (Albin Michel 2022) (ROMUALD MEIGNEUX / SIPA)

Après avoir revisité Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll en 2015, Benjamin Lacombe, auteur et illustrateur, a plongé dans les archives, les manuscrits et la correspondance de Hans Christian Andersen, l'auteur de La Petite Sirène, paru en 1837, pour illustrer une nouvelle traduction inédite de Jean-Baptiste Coursaud, parue en novembre 2022 aux éditions Albin Michel. Son travail, ses originaux et ses recherches sur La Petite Sirène sont aussi à découvrir dans l'exposition "Benjamin Lacombe et le Victorien", qui lui est consacrée au château d'Hardelot, dans le Pas-de-Calais, jusqu'au 5 novembre.

Benjamin Lacombe a vu pour franceinfo Culture le nouveau Disney Live de La Petite Sirène sorti le 24 mai dans les salles. Il donne ses impressions avant d'en dire plus sur ce qui se cache entre les lignes de ce chef-d'œuvre de la littérature jeunesse, et sur ce qui fait de ce conte écrit il y a près de deux siècles un texte éminemment moderne et audacieux. 

Franceinfo Culture : vous venez de découvrir le film de Disney. Quelles sont vos premières impressions ?

Benjamin Labombe : Je ne savais pas trop à quoi m'attendre parce que la première bande-annonce était, disons, très colorée, avec beaucoup d'effets spéciaux très voyants… Mais finalement, les premières minutes du film contredisent un peu cette première impression, parce que le film s'ouvre sur une scène de mer déchaînée, très belle, très romantique, qui rappelle des peintures de Turner. Il y d'ailleurs pas mal de références à Turner, mais aussi à Füssli, ou à Friedrich, et à la peinture romantique en général. Il y a notamment une évocation du Promeneur, de Caspar Friedrich. Ce tableau, l'une des plus célèbres peintures romantiques qui évoque la dépression, est littéralement recomposé sous nos yeux dans le film. C'est assez marrant de voir ça dans un Disney parce qu'on s'attend pas du tout à trouver ce type de références.

Et sur le fond, qu'en avez-vous pensé ?

Ce qui m'a le plus gêné, c'est que les femmes, qui jouent un rôle majeur dans le conte d'Andersen, sont ici complètement invisibilisées au profit des hommes. La sororité, par exemple, très présente dans le conte, a complètement disparu. Dans le texte original, les sœurs de la Petite Sirène jouent un rôle très important, elles l'aident dans sa quête et sont prêtes à tout sacrifier pour leur petite sœur, jusqu'à leur chevelure. Alors que dans le film, elles sont totalement inexistantes. Et tout cela se fait au profit des personnages masculins, le prince, surtout, dont le portrait est vraiment beaucoup plus travaillé que dans le conte original et que dans le premier film Disney, à tel point qu'il devient même, pour moi, le personnage principal.

En quoi, selon vous ?

C'est lui qui fait avancer l'intrigue, c'est lui qui comprend les tenants et les aboutissants de l'histoire. C'est un humaniste bien avant l'heure, un progressiste, qui veut s'allier avec le peuple de la mer, qui estime que l'on doit essayer de comprendre l'autre, de commercer intelligemment avec le monde. Il a aussi des notions écologiques. Bref, c'est dingue comme il est avancé, moderne. Et puis aussi le père, Triton, un protecteur des océans écologiste, qui a un rapport à sa fille compliqué comme souvent au moment de l'adolescence, mais la relation père-fille quasi inexistante dans le conte prend une ampleur assez étonnante dans le film.

Que pensez-vous du personnage de la Petite Sirène ?

L'actrice est très bien, elle chante bien, pour moi ce casting, c'est la bonne idée du film. Et je n'ai pas du tout compris la polémique sur la couleur. Qui a déjà vu en vrai la Petite Sirène pour savoir de quelle couleur elle est ? Ce qui est beaucoup plus gênant, c'est que c'est une Petite Sirène complètement passive. Le seul moment dans le film où elle est active, où il se passe quelque chose de l'ordre de l'émancipation et où elle devient une femme qui prend le contrôle, c'est celui où elle sauve le prince. A part cette séquence, elle est transbahutée du milieu confiné, protégé, qu'est le royaume de son père, ensuite elle se fait manipuler par la sorcière des mers, puis elle est ébahie par le prince… Bref, elle ne dirige rien du tout, elle subit les évènements, ce qui n'est pas du tout le cas dans le conte, où la Petite Sirène est un personnage proactif et omniprésent. Là, c'est complètement gommé. C'est vraiment dommage. Cela change complètement l'angle de l'histoire. 

Ursula, en revanche, est plutôt réussie, non ?

Alors là, s'il y a un personnage qui est complètement raté, c'est Ursula, qui était un personnage tellement extraordinaire dans le dessin animé de 1989. Un personnage tellement subversif, inspiré par Divine, une drag-queen transgressive, la muse de John Waters... Elle était parfaitement reproduite, à la fois avec cette voix très rauque, cette gestuelle ultrasexualisée, son intelligence, sa perfidie, son autodérision… Tout cela disparaît dans le film.

Mais de manière générale, on sent que tout le procédé technique de tournage pour les séquences sous l'eau a dû être extrêmement contraignant pour les comédiens, parce que leur jeu est moins convaincant, on les sent vraiment empêchés. Je pense que la technique enlève beaucoup d'émotions. Et à part dans les scènes de loin quand ils nagent, on ne se sent jamais vraiment sous l'eau. Les éclairages, les brillances sur les peaux, les acteurs sont tous super bien maquillés... Ce sont des choses qui n'ont pas lieu d'être sous l'eau. Cela pourrait être sympa si c'était vraiment assumé, un petit peu comme une comédie musicale, mais ce n'est pas le cas...

Vous avez illustré une nouvelle traduction du conte d'Andersen. Que vous évoque ce personnage de la Petite Sirène ?

Ce que j'ai voulu exprimer dans l'édition que j'ai en fait avec la traduction de Jean-Baptiste Coursaud, c'est ce cri du cœur d'Andersen, qui se projette à travers ce personnage. Les lettres et le manuscrit d'Andersen ont confirmé cette intuition que j'avais du personnage de la Petite Sirène, qui parle avant tout d'identité, de l'idée de trouver sa place dans le monde, de se sentir foncièrement différent, pas à sa place, dans son genre, dans son environnement social, etc. Et ça, c'est complètement gommé dans le film de Disney. Au début du film, quand elle est sous les mers, on ne sait même pas pourquoi elle est attirée par le monde des humains, ce n'est pas expliqué, elle n'a pas du tout l'air de se sentir mal dans ce monde, dans ce royaume. Par conséquent, on ne comprend pas très bien pourquoi elle veut s'en échapper.

Qu'avez-vous découvert précisément dans les lettres et les manuscrits d'Andersen ?

Ce qu'Andersen exprime clairement dans ces lettres (il y en a près de 400 quand même), c'est qu'il se projetait dans ce personnage, qu'il ressentait les mêmes douleurs que la Petite Sirène. J'avais cette intuition que ce dont parlait La Petite Sirène, c'était autre chose que les apparences. Et les lettres le confirment : ça parle d'une histoire d'amour empêchée entre deux hommes. Andersen se projette dans ce personnage de la petite sirène et de son impossibilité physique à pouvoir être aimée par l'être qu'elle aime, comme lui-même se sentait empêché d'être aimé pour les mêmes raisons. Et il l'exprime clairement dans ses lettres, dans lesquelles il dit à Edvard Collin [le fils de son bienfaiteur] : "J'aurais aimé être une femme pour pouvoir être aimé de vous". C'est un cri du cœur et il exprime cela à travers ce conte, qu'il a commencé à écrire le jour du mariage d'Edvard Collin. C'est très parlant, quand même.

Portrait de l'écrivain Hans Christian Andersen (1805-1875) (GRAFISSIMO / DIGITAL VISION VECTORS)

En quoi cela a-t-il influencé la construction graphique de votre personnage ?

La Petite Sirène est un personnage qui se mutile littéralement pour devenir une femme. Elle se coupe la queue, ce qui est assez symbolique quand même, et elle perd sa voix. Et la voix, c'est un petit peu l'identité d'une personne, donc en perdant sa voix pour devenir une femme, elle perd en quelque sorte son identité. Ce que j'ai découvert, c'est que la Petite Sirène, c'est Andersen. Donc ma Petite Sirène, il fallait qu'elle ressemble physiquement à Andersen, qu'elle ait cette ambiguïté de genre, les cheveux courts, un côté androgyne. Dans ma version, elle a la coiffure d'Andersen, elle a son regard et elle a un aspect beaucoup plus ambigu entre le masculin et le féminin.

Melancholie de la Sirène par Benjamin Lacombe, Gouache et huile sur papier (Benjamin Lacombe)

Pour vous, en quoi ce conte est-il resté très contemporain ?

Les grands classiques, ce sont toujours des histoires qui traversent les époques. Et puis la matrice du conte, les problématiques qu'il soulève, sont profondément humaines, donc elles résonnent avec toutes les époques. La Petite Sirène a été écrite il y a 180 ans, et même si on critique le film, voyez l'impact qu'il a encore aujourd'hui, c'est absolument énorme. Ce sont des thèmes qui font écho aux préoccupations d'aujourd'hui : la crise climatique ou les migrants. La Petite Sirène est un personnage prêt à tout risquer, son monde, son environnement, son intégrité physique, qui traverse la mer, pour trouver un ailleurs qu'elle espère meilleur…

Mais cet aspect est-il présent dans le film ?

Dans le conte, quand elle arrive dans cet autre monde, elle est incomprise. Elle ne va pas pouvoir dialoguer. Dans le film, c'est moins visible parce qu'elle est bien accueillie, on lui met des superbes robes, etc. Mais ce n'est pas du tout ce qui se passe dans le conte original. C'est ce que j'ai essayé de montrer (et c'est dingue parce que c'est la première fois qu'on le montre) : elle est habillée en homme, en costume de page, donc en domestique. Elle dort sur le seuil de la porte de la chambre du prince, sur un petit coussin, comme un animal. On peut vraiment voir là un parallèle avec la manière dont les migrants sont accueillis, incompris, déshumanisés, donc évidemment la résonance de ce conte est énorme parce qu'il parle de problématiques profondément humaines.

Mais la fin aussi est très différente entre le texte original et le film, et la fin a même été modifiée par Andersen. Pourquoi ?

Oui, la fin du conte a été modifiée, on le voit dans le manuscrit, qui a été biffé. Andersen écrit dans sa correspondance qu'il ne peut pas garder cette fin parce qu'elle en révèle trop sur lui-même. Dans cette fin, la Petite Sirène dit : "Quand je serai morte, je pourrai être aimée pour qui je suis vraiment, c'est-à-dire détachée de mon enveloppe corporelle." En devenant une âme, elle trouve son identité et elle peut être aimée de son prince.

"Andersen arrive à détacher l'identité physique de l'identité profonde d'un être. En ça, c'est une révolution. Je pense que personne n'a écrit quelque chose comme ça avant lui, d'une manière aussi limpide."

Benjamin Lacombe

à franceinfo Culture

Un artiste comme Andersen, qui se sentait différent, qui n'arrivait pas à exprimer et à trouver son amour, va l'exprimer à travers son art et ses contes. Cela révèle énormément sur l'œuvre d'Andersen, pourquoi il a aussi écrit Le Vilain Petit Canard, encore une fois un être qui naît dans un corps qui n'est pas le bon, ou La Reine des Neiges, qui partage son cœur avec un petit garçon… Voilà pourquoi ce conte est très contemporain. Il soulève une vraie interrogation sur l'identité et sur le genre. C'est une question très actuelle, qui occupe beaucoup en ce moment. C'est une problématique qui a toujours existé, mais ce débat n'était pas possible en 1837.

Mais cette fin en disait trop sur lui, et celle qu'il a finalement gardée, c'est celle que l'on connaît, où la Petite Sirène devient une "fille de l'air", condamnée à vivre pour je ne sais plus combien de centaines d'années dans une sorte de purgatoire, comme pour expier ce qu'elle est. Cette fin montre bien le poids de la religion, et cette idée que si on ne rentre pas dans les normes, il faut en payer le prix.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.