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Festival de Cannes 2023 : entre Ken Loach et la Croisette, l'histoire est toujours en marche(s)

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 5 min
Le réalisateur britannique Ken Loach lors du Festival de Cannes, le 26 mai 2002. (GUY KINZIGER / WIREIMAGE)
"The Old Oak", qui pourrait être l'ultime réalisation de l'inoxydable cinéaste britannique, est dévoilé en compétition vendredi. Une vieille habitude pour celui qui a déjà présenté près d'une vingtaine de films lors du festival cannois.

Nous sommes en 1970. Georges Pompidou est installé à l'Elysée, Pelé remporte sa troisième Coupe du monde avec le Brésil, Jimi Hendrix, De Gaulle et Bourvil passent l'arme à gauche et un jeune réalisateur de 33 ans présente son deuxième film, Kes, à la Semaine de la critique au Festival de Cannes. Ken Loach arbore déjà le look qu'on lui connaît – lunettes rondes et cheveux filasses – et aborde les thèmes qui lui sont chers autour de la classe ouvrière.

Son film est sorti dans un relatif anonymat l'année précédente, après une avant-première à Doncaster*, en plein bassin minier du Yorkshire. Pas vraiment une ville connue pour ce genre d'événements, glisse le vétéran du cinéma british au Hollywood Reporter*. Un échec, et c'était sans doute un billet retour vers la BBC pour s'occuper de téléfilms*. Mais après l'accueil enthousiaste de la critique sur la Croisette, Ken Loach a été adoubé sur grand écran. C'est sur celui du Palais des Festivals qu'est projeté The Old Oak, vendredi 26 mai, cinq décennies plus tard.

Cannes a besoin de Ken Loach...

Sur les 26 films de fiction qu'il a réalisés, Ken Loach en a présenté 18 à Cannes, dont 15 dans la prestigieuse Sélection officielle, la Ligue des champions du cinéma d'auteur. Et, à l'image de la compétition de foot qui fait trépigner les supporters européens, on retrouve souvent les mêmes têtes dans le dernier carré.

Le réalisateur britannique Ken Loach sur le tournage du film "Kes", en 1969. (SHEPPARD / MIRRORPIX / GETTY IMAGES)

Le réalisateur britannique assure que son rond de serviette au banquet de clôture du festival n'est pas garanti. "Tout ce qu'on espère, c'est montrer [au comité de sélection] quelque chose qu'ils voudront montrer." Et la recette Ken Loach – un thème social, un scénario de Paul Laverty, une production Rebecca O'Brien, des acteurs qui découvrent leurs dialogues le plus tard possible, le ciel bas et les maisons de briques rouges de l'Angleterre ouvrière comme décor –, ça plaît beaucoup à Gilles Jacob et Thierry Frémeaux, qui ont la haute main sur la sélection depuis un demi-siècle.

>> Festival de Cannes : le casse-tête de la sélection des films présentés sur la Croisette

Gilles Jacob ne s'en cache pas dans son Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes : "Quand il commence son programme, le directeur d'un festival ignore ce que va être l'année : aura-t-il trop de films ? Pas assez ? Une bonne répartition entre les pays, les auteurs et les genres ? Une chose est sûre, pour se rassurer, il a besoin de s'appuyer sur un socle solide : ce sont les grands metteurs en scène." D'où une liste de cinquante réalisateurs dont les bobines atterrissent sur le haut de la pile du comité de sélection.

Son successeur, Thierry Frémeaux, procède en deux temps. Avant les congés estivaux, s'enquérir de l'avancement du prochain Loach. Et à la fin de l'hiver, écrit-il dans son livre Sélection officielle, "avoir des grands noms comme Ken Loach dans le radar est une information qui rassure."

Déjà parce que ne pas sélectionner Ken Loach ferait encore plus de bruit que le sélectionner tous les ans. Et aussi parce que son créneau du cinéma social – consacré par une place de 7e meilleur film britannique de tous les temps* pour Kes au classement du British Film Institute – demeure toujours clairsemé. "Outre une tendresse de ma part envers les 'vieux' cinéastes, ce sont eux qui tiennent encore le territoire artistique", a asséné Thierry Frémeaux dans Le Figaro peu avant l'ouverture de l'édition 2023 du festival.

... et Ken Loach a besoin de Cannes

Ce statut de valeur sûre, le double palmé Ken Loach (pour Le Vent se lève en 2006 et Moi, Daniel Blake dix ans après) l'a acquis sur le tard. "Ça n'a pas toujours été comme ça à Cannes. Je suis venu quelques fois dans les années 1980, quand on cherchait par tous les moyens à lever de l'argent. On restait dans l'hôtel le moins cher, près de la gare", raconte-t-il au magazine Deadline*. Même avec la vitrine médiatique que lui offre la quinzaine, ses films sont peu ou pas distribués aux Etats-Unis, et projetés dans à peine 10% des cinémas britanniques (94 salles seulement pour la première semaine* de sa deuxième Palme d'or, Moi, Daniel Blake, l'un de ses plus gros succès au pays). 

Le réalisateur doit ses plus gros réussites domestiques au public écossais (La Part des anges a été marketé comme une comédie au nord du mur d'Hadrien, souligne le Guardian*) et irlandais (le souvenir vif de la guerre d'indépendance irlandaise pour Le Vent se lève). Au niveau international, c'est la France qui constitue*, et de loin, son plus gros marché.

Dans une interview aux Echos en 2007, Gilles Jacob avait sorti sa calculette : "Les festivals aident les films d'auteur en leur assurant une immédiate notoriété, en multipliant le nombre de ventes à l'étranger, en augmentant les à-valoir de ces ventes : le film a un coefficient multiplicateur de 2 s'il est sélectionné, de 4 s'il a un bon accueil, de 6 s'il a un prix et de 8 s'il a la Palme."

Prêt à tirer sa révérence pour de bon ?

Ken Loach a tout de même fait quelques infidélité à Cannes. Une phrase qui se conjugue au passé. On trouve dans son tableau de chasse sept participations à la Berlinale (mais plus en compétition depuis 2004) et cinq passages à la Mostra de Venise, le rival du grand raout cannois (là encore, pas en compétition depuis 2001). Le réalisateur a assuré que The Old Oak constituerait son dernier film et qu'il était impossible qu'il fasse ses adieux ailleurs que sur le tapis rouge cannois.

Mais est-il vraiment prêt, cette fois, à raccrocher la caméra ? Pas sûr. En 2014, il avait déjà fait semblable promesse* avant de la rompre un an plus tard, après la victoire des conservateurs aux législatives britanniques. Il estimait qu'il y avait encore d'autres combats à mener. Moi, Daniel Blake, sorti l'année suivante et sacré sur la Croisette, avait provoqué un débat national sur l'organisation de l'aide sociale aux plus démunis. De quoi se demander si le cinéaste aux 86 printemps n'éprouvera pas encore un jour l'envie de monter au créneau, avec, dans un coin de sa tête, la montée des marches.

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