Le succès des séries télé nuit-il au cinéma ?

A l'occasion des cérémonies des César et des Oscars 2014, francetv info a interrogé Pierre Barrette, spécialiste des séries et du cinéma.

Khaleesi (Emilia Clarke), l\'un des personnages principaux de la série \"Game Of Thrones\", produite par la chaîne américaine HBO.
Khaleesi (Emilia Clarke), l'un des personnages principaux de la série "Game Of Thrones", produite par la chaîne américaine HBO. (KOBAL / THE PICTURE DESK / AFP)

Aller au cinéma ou regarder une série ? Des spectateurs toujours plus nombreux, en France comme en Amérique du Nord, se posent la question avant de sortir dépenser 10 euros pour profiter du spectacle des salles de ciné. D'autant plus depuis que la télévision propose des séries haut de gamme. Madmen, Game of Thrones, depuis quelques années, et plus récemment True Detective, empruntent au cinéma son budget, son sens du spectacle et de plus en plus ses acteurs, réalisateurs et scénaristes.

A l'occasion des cérémonies des César et des Oscars 2014, francetv info a interrogé Pierre Barrette, spécialiste du cinéma et de la télévision, professeur à l'école des Médias de l'université du Québec à Montréal (UQAM), pour comprendre le succès des séries télé et leur impact sur le cinéma.

Francetv info : Comment expliquer le succès des séries télé depuis quelques années ?

Pierre Barrette : Aux Etats-Unis, la télévision a regagné une légitimité et un public en proposant des séries de qualité, d'abord sur des chaînes payantes, à partir de la fin des années 1990. A l'époque, un certain public, qui n'a pas envie de passer ses vendredis soirs à regarder des gens obèses faire du sport, exige mieux que les centaines de concepts de téléréalité qu'on lui propose. Au même moment, la chaîne câblée américaine Home Box-Office (HBO), première chaîne premium (payante) créée en 1972, qui diffusait traditionnellement du sport et des films, est dépassée par le développement du DVD et la VOD. Elle reprend donc un format ancien, purement télévisuel : la série. C’est là qu’apparaissent Les Sopranos, Six Feet Under, The Wire… Des séries qui empruntent les codes du grand cinéma, avec des scénarios psychologiques, des personnages profonds. Les autres chaînes premium suivent le mouvement. C'est ce qu'on appelle le "HBO-effect".

Séries et cinéma sont-ils deux mondes bien distincts ?

Non, leurs histoires sont liées depuis longtemps. Pour s’en rendre compte, il suffit de s’intéresser aux trois grandes périodes de ce qu’on peut décrire comme une télévision de qualité. Dès les années 1950, ce qui se fait à la télévision est très proche du cinéma pour une raison simple : ce sont les mêmes personnes qui font les deux. L’exemple le plus célèbre, c’est le réalisateur Alfred Hitchcock [sa série Alfred Hitchcock présente est diffusée à partir de 1955 sur la chaîne américaine CBS] mais en réalité, cela concerne presque toute la production. La deuxième période date des années 80, avec l’arrivée des feuilletons, dont les épisodes se suivent. Cela existait déjà en France et au Canada, mais c’était très rare aux Etats-Unis, où cette forme était réservée aux séries historiques. Si vous regardiez Columbo [diffusée à partir de 1968], vous pouviez rater un épisode ou bien les regarder dans le désordre, sans problème. La troisième période est celle que nous vivons aujourd'hui.

Qu'en est-il en France ?

La très grande popularité des séries américaines changera peut-être la donne à l'avenir. Pour l'instant, le clivage entre télévision et cinéma en France est encore très présent. Le cinéma, c’est le prestige ; la télévision est considérée comme moins intéressante. Peut-être à cause de la tradition des films d'art et d'essai, des grands cinéastes. A cause aussi des modes de financements. En France et en Europe, on "protège le cinéma contre la télévision". Cela en dit long sur la manière dont on considère les qualités relatives de l’un et de l’autre. 

Le succès des séries menace-t-il le cinéma ?

L'industrie du cinéma n’est pas menacée, mais elle se transforme. Les studios ont abandonné les films de niches qui ciblaient des populations précises et stéréotypées (les westerns pour les hommes jeunes, les romances pour les femmes…), au profit de très grosses productions, essentiellement des comédies romantiques, des films d’action, de super-héros, dans une logique de blockbusters très grand public. La compétition avec les séries télévisées les incite aussi à miser sur des franchises qu'ils exploitent le plus longtemps possible. Etant donné les investissements faramineux, les studios ne peuvent pas se permettre de rater leur coup. Les producteurs comptent sur des valeurs sûres, comme les Batman, Spider-Man et autres films de super-héros, dont ils multiplient les suites. Cela appauvrit le cinéma américain, lisse les scénarios, car les clés de la narration sont toujours les mêmes.

Qu’est-ce que cela change pour les spectateurs ?

Les cinémas américains sont devenus de très grands multiplex, avec des dizaines de salles et dans lesquels on trouve une offre commerciale énorme, du popcorn, des hot-dogs, aussi bien que des pistes de bowling. Ils sont destinés à accueillir un public précis : les adolescents. Car ce sont eux qui n'hésitent pas à dépenser quelques dollars supplémentaires dans ces à-côtés, en attendant le début de leur film. Le cinéma profite aussi de sa forme spécifique pour attirer des spectateurs grâce à une "offre augmentée", à laquelle les gens n’ont pas accès chez eux : la 3D, le son THX, les sièges qui bougent, l’odorama… Au Québec, il y a même des salles de cinéma où l'on peut manger, prendre un verre, en regardant un film. Ces multiplex laissent de moins en moins de place à un cinéma intelligent. Les films qui n’entrent pas dans la catégorie des blockbusters, les films d’auteur, n’ont pas disparu totalement, mais ils font de très courtes carrières en salles. Ils restent trois semaines au lieu de huit. Ensuite, ils sortent rapidement en DVD et Blu-Ray.

Le public a-t-il aussi changé de comportement ?

Les spectateurs qui se déplaçaient pour aller voir le dernier Martin Scorsese, Woody Allen, les films des frères Coen, constituent aujourd'hui le public des séries de qualité, qu’ils peuvent regarder chez eux, sur leur ordinateur où sur les grands écrans plats. Ces gens-là vont peut-être un peu moins au cinéma. Pour autant, les salles ne se vident pas, c’est le public qui est différent.

D’un point de vue économique, les studios hollywoodiens sont-ils perdants ?

Les structures de production sont complexes et on ne le voit pas forcément, mais ce sont en fait les mêmes sociétés qui produisent les séries et les films, donc l’argent atterrit dans les mêmes poches, en ce qui concerne les sorties en salle et les ventes de DVD. Et sur le marché des produits dérivés, le cinéma reste bien plus puissant que la télévision. Le principe des figurines de personnages de films, lancé par George Lucas, avec Star Wars, s’adresse surtout à un public très jeune, au public des films de super-héros. Les séries, destinées plutôt aux adultes, n’ont par ailleurs pas grand chose à offrir en terme de produits dérivés, sauf pour une poignée de collectionneurs.

Pourquoi les réalisateurs de cinéma, comme Martin Scorsese avec Boardwalk Empire, se tournent-ils vers la télé ?

Pour les mêmes raisons que le public. Le visionnaire David Lynch est le premier à avoir fait cela, en 1990, avec sa série Twin Peaks. Il voyait que l’avenir des productions de qualité pouvait être à la télévision. A l’époque ça n’a pas du tout marché, ça a été un flop pour ABC, la chaîne qui diffusait cette série. Mais Twin Peaks, qui est aujourd’hui culte, a lancé un mouvement intellectuel. C’est ce qui fait qu’un Martin Scorsese produit aujourd’hui Boardwalk Empire.

Et les acteurs et actrices ?

Avant cette multiplication des grandes séries, les acteurs commençaient parfois à la télévision, comme Brad Pitt qui a joué dans des soap-operas, et s'ils réussissaient à accéder au cinéma, ils ne faisaient jamais demi-tour, comme en France. Le mouvement s'inverse à présent. D'autant plus que le cinéma mise énormément sur un nombre limité de têtes d’affiche célèbres. Il investit beaucoup d’argent dans ces million dollar actors, pour aller chercher le public. C’est comme cela que Tom Hanks peut être payé 30 ou 35 millions de dollars pour un film. Ils sont une cinquantaine d'hommes et de femmes dans ce cas. En dehors de ce cercle très restreint, les autres sont complètement négligés, même s’ils sont talentueux et particulièrement s'ils ont déjà un certain âge et une carrière derrière eux. Un plateau de tournage de série aujourd'hui, c'est presque la même chose qu'un plateau de cinéma.

Quel genre de cinéma échappe à la règle ?

S’il y a bien un genre qui survit au raz-de-marée télévisuel, c’est la comédie. Le public aime toujours se rendre au cinéma pour voir ces grandes comédies très rassembleuses. C’est d’ailleurs le genre le plus rentable aux Etats-Unis. Il ne coûte pas particulièrement cher et il rapporte beaucoup. A la télévision, la tradition comique prend systématiquement la forme de sitcoms. Quelle que soit leur qualité, ce format purement télévisuel, avec des épisodes d’une vingtaine de minutes et des rires en boîte, ne fait donc pas concurrence aux longs-métrages.

Les séries s’imposent-elles pour autant à grande échelle dans la culture populaire ?

Pas encore. Pour le moment la série reste un produit de niche. Madmen, Breaking Bad, Les Sopranos, sont connues, certes. Mais surtout dans certains groupes de population. Leur notoriété est très liée à la nature de leur public. Un public qui a la parole : des journalistes, des chroniqueurs, qui ont une position privilégiée pour parler de leurs goûts en public. Ils démultiplient l’impression de popularité de ces séries. Mais dans les faits, leur succès est incomparable à celui des grands films. Star Wars : un nouvel espoir (George Lucas, 1977) a été vu par près de 200 millions de spectateurs, rien qu’au cinéma. Les Sopranos ont été vus par 15 ou 20 millions de personnes lors de leur diffusion sur HBO. L’impact sur la culture populaire est donc forcément beaucoup moins grand. Et même le téléchargement illégal pèse relativement peu [Game of Thrones, série la plus piratée en 2013, a été téléchargée environ 6 millions de fois] et pèsera de moins en moins au fur et à mesure du développement de systèmes comme Netflix (site de streaming légal à bas prix).