César 2018 : l'académie snobe-t-elle vraiment les films populaires ?

Souvent critiquée pour ne pas refléter les goûts des spectateurs, la cérémonie introduit une nouveauté cette année : le César du public, récompensant le film français qui a fait le plus d'entrées.

L\'acteur et réalisateur Dany Boon pendant la 32e Nuit des César, non pas comme lauréat mais comme remettant du prix du meilleur film, le 24 février 2007 à Paris.
L'acteur et réalisateur Dany Boon pendant la 32e Nuit des César, non pas comme lauréat mais comme remettant du prix du meilleur film, le 24 février 2007 à Paris. (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Vendredi 2 mars, Dany Boon montera sur la scène de la salle Pleyel à Paris, pour recevoir une récompense qui lui a longtemps échappé : un César. Son film Raid dingue, vu par plus de 4,5 millions de personnes en France, va recevoir le César du public. Une récompense créée cette année, décernée au film français le plus vu en salle. Il y a dix ans, le réalisateur du plus gros carton de l'histoire au box-office, Bienvenue chez les Ch'tis, boudait la cérémonie, mécontent de n'avoir été nommé qu'une fois (pour le prix du meilleur scénario, qu'il n'a pas obtenu). Cette fois, les César ont cédé, le président de l'académie Alain Terzian expliquant même que cette nouvelle récompense était l'"aboutissement" de "discussions avec Dany Boon", rapporte Le Parisien.

Sur scène, vendredi, l'acteur et réalisateur saisira peut-être l'occasion pour relancer le débat sur le snobisme présumé des César. Christian Clavier l'a fait avant lui, en février, se moquant de "l'audimat pathétique" de la cérémonie et estimant qu'elle devrait inviter et récompenser "toute la famille du cinéma". Mais les César snobent-ils vraiment les films les plus populaires ? 

Un tiers des films les plus populaires ont été récompensés aux César

Les César sont presque passés à côté de Bienvenue chez les Ch'tis et ses plus de 20 millions d'entrées. Ils n'ont pas nommé non plus le plus grand succès des années 2010, Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? Lors des deux dernières éditions, aucun des 12 films qui avaient attiré plus de 2 millions de spectateurs n’avait reçu la moindre nomination, des Tuche 2 à Pourquoi j’ai pas mangé mon père. Mais cela ne veut pas dire que les films à succès sont totalement absents des nominations.

Depuis la création de l'Académie des arts et techniques du cinéma, en 1975 – la première cérémonie a eu lieu en avril 1976 –, pas moins de 257 films ont passé la barre, arbitraire mais symbolique, des 2 millions d’entrées en France. Et plus de la moitié (51%) d'entre eux ont reçu au moins une nomination aux César. Un tiers de ces films (32%) ont même été récompensés. Une histoire qui va du Vieux Fusil, le premier César du meilleur film en 1976, vu par plus de 3 millions de personnes en 1975, à La Famille Bélier, le dernier film à plus de 2 millions d’entrées – il a dépassé les 7 millions – récompensé, en 2015.

Cette année, deux des six films à avoir passé cette barre sont d’ailleurs largement nommés : Le Sens de la fête (3 millions d’entrées) et Au revoir là-haut (2 millions), respectivement nommés 10 et 13 fois. Rien ne dit combien de récompenses ils décrocheront au final, le 2 mars. 

Seules 29 comédies à succès ont été récompensées

L’impression d’une déconnexion entre les César et le succès public serait donc fausse ? Pas si vite. Il existe une catégorie de films qui déplace les foules mais peine à décrocher le trophée : les comédies. Une histoire de longue date. Dès les années 1970, Louis de Funès ou Jean-Paul Belmondo dominent le box-office avec des films comiques, mais sont absents des César naissants. Louis de Funès finira par recevoir un César d’honneur aux airs de prix de consolation, et Jean-Paul Belmondo sera sacré meilleur acteur en 1989 (pour Itinéraire d’un enfant gâté), après plus de trente ans de carrière. Il refusera d'ailleurs d’aller chercher sa récompense.

La liste des comédies à succès reconnues par les César est courte. En plus de quarante ans, elles sont 139 à avoir dépassé les 2 millions d’entrées, mais seulement 49 à avoir été nommées (35%) et 26 à avoir remporté un prix (19%). "Il est plus difficile d’évaluer les qualités artistiques de la comédie, avance Jacqueline Nacache, professeure à l'université Paris Diderot. Elle vise le rire et elle est souvent jugée par rapport à l’efficacité de son effet comique. On oublie parfois les qualités nécessaires pour faire rire, comme le rythme, les dialogues ou le jeu d'acteur."

Toutefois, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990, la plupart des films à succès, y compris les comédies, parviennent à se faire une place au soleil. Trois hommes et un couffin, La vie est un long fleuve tranquille, Le Dîner de cons ou même Les Visiteurs et Les Trois Frères ont décroché des César. "Dans cette période, émergent dans les comédies des sujets de société qui avaient peu été traités avant", explique Jacqueline Nacache, comme l’homosexualité dans Pédale douce, ou l’humour "communautaire" de La vérité si je mens !, deux films nommés. C’est aussi l’avènement des comédies d’auteur, "plutôt destinées à faire sourir que rire grassement", comme celles de Cédric Klapisch. Et de cinéastes au style unique comme Etienne Chatiliez, dont le ton satirique et cynique a permis à  la comédie de se renouveler, et attiré l'attention de l'académie : La vie est un long fleuve tranquille remporte quatre César en 1989.

Aujourd'hui, alors que les comédies n’ont jamais été aussi nombreuses parmi les films à plus de 2 millions d’entrées, leurs récompenses sont infimes. Et celles qui tirent leur épingle du jeu se distinguent souvent par leur écriture soignée (Les Garçons et Guillaume, à table ! ou Le Prénom, tous deux adaptés du théâtre), et par leurs scénarios originaux.

Après le succès d’"Intouchables", Olivier Nakache et Eric Toledano n’ont pas cherché à recommencer le même film. C’est une originalité qui peut convaincre les membres de l’académie.Jacqueline Nacache, théoricienne du cinémaà franceinfo

Un mauvais présage pour les chances des Tuche 3 l’année prochaine.

17 César du meilleur film ont fait plus de 2 millions d'entrées

Mais alors, si les César boudent un certain nombre de films populaires, quels sont les films qu’ils récompensent ? La liste des lauréats du César du meilleur film montre un tableau contrasté. Sur 43 films récompensés – en 42 cérémonies, mais avec deux films ex æquo en 1984 –, seules cinq pures comédies ont décroché le Graal. Et quatre fois seulement, le "meilleur film" a aussi été le film français le plus vu en salle, pour la dernière fois en 2001 avec Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain.

Et seuls 17 films ayant décroché le César du meilleur film ont dépassé la barre des 2 millions d'entrées. "Les César ne sont pas seulement faits pour consacrer le succès, mais aussi pour révéler des films qui n’auraient pas forcément été vus par tous", pointe Jacqueline Nacache.