"Alice Guy pionnière du cinéma": biographie de la première réalisatrice au monde

A l’heure où l’on parle de quotas pour respecter la parité hommes-femmes, notamment dans le monde du cinéma, qui se souvient qu’Alice Guy fut dès 1896, à peine un an après la naissance du cinématographe Lumière, la première réalisatrice de films au monde ? Daniel Chocron retrace le parcours exceptionnel de cette femme d'exception dans "Alice Guy pionnière du cinéma" (Editions Le Jardin d’Essai).

Alice Guy, première réalisatrice au monde en 1896
Alice Guy, première réalisatrice au monde en 1896 (Archives du 7eme Art / Photo12)
\"Alice Guy pionnière du cinéma\" de Daniel Chocron : 1re de couverture
"Alice Guy pionnière du cinéma" de Daniel Chocron : 1re de couverture (Editions Le Jardin d'Essai)

Sténodactylo

Rien ne destinait Alice Guy à devenir réalisatrice ou à s’engager dans une quelconque carrière artistique. Née en 1873 à Saint-Mandé, près de Paris, et ayant passé une partie de sa jeunesse au Chili et à la frontière suisse, son père libraire lui a donné le goût de lire, et sa mère celui de raconter des histoires. Quand la famille se fixe à Paris, des drames familiaux l’attendent. A la mort de son père, sa mère et un proche lui trouvent un emploi de sténodactylo, un nouveau métier à l’époque, et elle se retrouve secrétaire au Comptoir général de la photographie où travaille un certain Léon Gaumont, bientôt à la tête d’un des grands studios du cinéma naissant.

Quand il découvre le cinématographe Lumière en 1895, Gaumont se lance aussitôt dans la fabrication de matériel, puis dans la production, entraînant avec lui sa fidèle et efficace secrétaire. Depuis ses débuts à son côté, Alice a acquis la maîtrise des appareils photographiques, de l’optique, et se passionne pour l’invention des frères Lumière. Elle sent d’emblée le pouvoir narratif du cinéma et suggère à son patron de s'extraire des simples vues animées, principalement documentaires, et propose de tourner des historiettes scénarisées, allant ainsi dans le sens de l’attente du public, et de l’Histoire.

"Mon prince charmant était le cinéma"

Alice lui propose alors de réaliser elle-même ces films, Gaumont lui autorisant du bout des lèvres de se livrer à cette nouvelle passion, fait exceptionnel dans un métier réservé aux hommes, dans une société où le travail au féminin est à peine balbutiant. Elle signe ainsi en 1896, "La Fée aux choux", premier de ses plus de 700 films, tant à l’écriture qu’à la réalisation. "Mon prince charmant était le cinéma", écrira-t-elle dans son autobiographie ("Autobiographie d’une pionnière du cinéma", Denoël-Gonthier, 1976). Elle réalise ainsi en 1906 "Naissance, vie et mort du Christ" en 25 tableaux, le premier péplum répertorié de l’histoire du cinéma. Très ambitieux dans sa mise en scène, bénéficiant de la présence de centaines de figurants, avec des décors et des costumes d’une qualité exceptionnelle, le film se caractérise également par sa durée inhabituelle pour l’époque de 35 minutes (les 25 bobineaux mis bout à bout).

Gaumont est ravi du succès de ses films. Cela ne l’empêche pas d’envoyer Alice Guy aux Etats-Unis avec son tout jeune mari Hubert Blaché pour y commercialiser une nouvelle invention Gaumont, le Chronophone, ancêtre du cinéma sonore. A cette occasion, Alice suggère à Léon Gaumont d’embaucher quelqu'un pour la remplacer à la réalisation. Ce sera Louis Feuillade qui deviendra un des plus grands cinéastes du cinéma primitif.

Carrière américaine

Alice Guy et son mari étaient allés aux Etats-Unis pour y vendre le Chronophone. Or celui-ci ne rencontre pas le succès escompté. Le couple se recentre alors sur la réalisation et la distribution de films. Alice se lance en 1908 dans ce qui constituera sa carrière américaine, jusqu’en 1920, avec notamment la réalisation de nombreux westerns. Elle est ainsi avec son mari à la tête du premier réseau de distribution de films aux Etats-Unis, la Solax Company, dont elle est présidente. Elle bénéficie ainsi de l’inorganisation du réseau américain. Les choses changeront à partir de 1914, faisant péricliter cette carrière américaine, l’obligeant à revenir en France, où après quelques tentatives, elle ne renouera pas avec ses succès d’antan.

C’est ce parcours novateur, tant social qu’artistique, que personnifie Alice Guy. Daniel Chocron le synthétise dans ce trop court livre, tout en en restituant la puissance, avec une filmographie sélective et quelques photographies rares à l’appui. Ce qui fait d’"Alice Guy pionnière du cinéma", vue la parcimonie de sources sur cette femme d’exception, un ouvrage indispensable.