"Une des aventures les plus enrichissantes de ma vie" : Luke Healy raconte en BD dans "Americana" son trek de 4280 km

 Un roman graphique très réussi sur une aventure humaine hors du commun.

Détail de la couverture de \"Americana\", de Luke Healy 
Détail de la couverture de "Americana", de Luke Healy  (CASTERMAN)

L'auteur de bandes dessinées irlandais Luke Healy raconte dans Americana (Casterman) son "PTC" (Pacific Crest Trail), un trek culte, long de 4280 km sur la côte ouest américaine. Ce chemin de randonnée très difficile longe le Pacifique à une centaine de kilomètres de la côte, culminant à 4009 mètres d'altitude et se déployant de la frontière mexicaine à la frontière canadienne. Americana, est à retrouver dans vos librairies à partir du 19 août 2020.

Composé de planches de BD et de textes en prose, ce roman graphique retrace une aventure de plusieurs mois, un exploit quand on sait que sur les milliers de personnes qui entreprennent cette randonnée chaque année, peu suivent l'entièreté du parcours, et quelques centaines à peine seulement arrivent au bout du chemin. "Impitoyable", souligne l'auteur en préambule. 

 \"Americana\", de Luke Healy, détail de la page 10
 "Americana", de Luke Healy, détail de la page 10 (CASTERMAN)

Le jeune auteur, né en 1991 en Irlande, enfant de la "génération immigration" pour cause de crise en 2008, nous plonge à travers son histoire personnelle et familiale, dans l'histoire de l'Irlande et ses différentes vagues d'émigrations forcées, sur plusieurs générations. Americana est également une plongée dans le fin fond de l'Amérique, à quelques mois de l'élection de Trump. Sous-titré "Comment j'ai renoncé à mon rêve américain", Americana est aussi le récit d'une fascination pour l'Amérique, et l'effritement d'un mythe. 

Avec ses dessins jetés comme des croquis, au trait bleu sombre rehaussé d'une trame rouge, ou bleue, rythmée dans une cadence épousant celle d'une longue marche, Luke Healy partage son enthousiasme, ses inquiétudes, ses coups de mou. Il raconte les rencontres, les surprises, les humiliations, les victoires, sans complaisance ni fanfaronnade.

Interview Luke Healy, auteur de "Americana'"

L\'auteur de bandes dessinées irlandais Luke Healy, auteur de \"Americana\", Casterman, août 2020
L'auteur de bandes dessinées irlandais Luke Healy, auteur de "Americana", Casterman, août 2020 (DR)

Luke Healy, empêché de venir en France pour présenter son livre pour cause de Covid-19, a répondu à distance à nos questions sur la genèse et les coulisses de ce très bel album, petit format compact, souple, comme un roman, pétri d'humanité et d'humour.     

Franceinfo Culture : Pourquoi l'Amérique vous faisait-elle tant rêver ?

Luke Healy : il faut savoir qu'en Irlande, le monde de la culture est totalement sous domination américaine. Quand j'étais enfant, à peu près tous les programmes télé et tous les films que je voyais, toute la musique que j'écoutais, étaient importés des États-Unis. Ajoutez à cela une idée de "l'exceptionnalisme" américain largement défendue en Irlande, mon jeune cerveau ne pouvait pas lutter. Je ne pouvais pas faire autrement que d'adorer les États-Unis, de manière obsessionnelle.

Qu'est-ce qui vous a amené à vous lancer dans un trek si difficile ?

J'ai découvert l'existence du PTC juste après avoir eu mon diplôme à l'université, quand je faisais mes études aux États-Unis. J'avais été obligé de quitter le pays parce que mon visa avait expiré. A ce moment-là, je n'avais pas de but précis dans la vie. Pour moi, le PTC étais un objectif sur lequel me fixer dans un pays où je rêvais désespérément de vivre.

Dans votre livre, vous n'êtes pas très tendre avec vous-même. Vous dressez de vous un portrait sans complaisance, où vous apparaissez un peu comme un anti-héros, pourquoi ?

J'ai juste essayé d'être aussi honnête que possible. Je ne voulais pas gommer les aspects embarrassants, ou bien adoucir mes côtés irritants. Les vrais gens peuvent être aussi ennuyeux, mesquins et bornés que drôles, gentils ou passionnés !

 \"Americana\", de Luke Healy, page 51
 "Americana", de Luke Healy, page 51 (CASTERMAN)

Et si c'était à refaire ?

Je le referais, très certainement. C'était une expérience très dure, à de nombreux égards, et notamment physiquement. Mais en même temps, cela a été l'une des aventures les plus enrichissantes de ma vie. J'ai eu ce grand privilège d'avoir le temps et les moyens d'entreprendre ce voyage. Aujourd'hui, je ne pourrais sans doute plus faire ça –pouvoir faire une parenthèse de cinq mois dans sa vie n'est pas donné à tout le monde. Si j'avais la chance d'avoir une nouvelle occasion de recommencer, je n'hésiterais pas une demi-seconde.

Est-ce que ce voyage vous a changé, et en quoi ?

Je pense que nous changeons toujours, tout le temps. Même si je n'avais pas fait le PTC, je pense que je ne serais de toute façon pas resté la même personne, comme figée dans de l'ambre. Par contre, je ne serais très certainement pas la personne que je suis aujourd'hui. Cela étant dit, je pense que le temps passé sur le PCT m'a ralenti et m'a calmé. Non pas parce que j'ai passé ce temps seul et en paix, mais au contraire parce que j'y ai été confronté à tant de crises que j'ai appris à rester calme, même lorsque tout est hors de mon contrôle. 

 \"Americana\", de Luke Healy, page 334
 "Americana", de Luke Healy, page 334 (CASTERMAN)

Est-ce que ce voyage a modifié votre vision de l'Amérique ?

Je pense que cela m'a donné le temps d'être présent en Amérique sans médias, sans distractions, et que de ce fait j'ai pu observer une facette de l'Amérique que je n'avais jamais vue auparavant. Depuis, ma vision de l'Amérique a continué à changer, surtout depuis ces quatre dernières années...

Vous avez fait le PTC juste avant l'élection de Trump, est-ce que vous aviez imaginé qu'il serait élu ?

La plupart des randonneurs avec qui j'ai échangé étaient des démocrates. Mais à la fin de mon voyage, j'ai su que Trump serait élu. J'ai commencé mon voyage en avril, quand l'élection de Trump était encore une hypothèse absurde, mais arrivé à mi-parcours, Trump avait été investi et j'avais croisé sur ma route dans les villes que j'ai traversées suffisamment d'Américains qui le soutenaient pour savoir qu'il allait gagner.  

 \"Americana\", de Luke Healy, page 223
 "Americana", de Luke Healy, page 223 (CASTERMAN)

Est-ce que vous avez voulu écrire un livre politique ?

J'ai seulement voulu écrire un livre honnête.  

Votre album ressemble à un carnet de route, un carnet de croquis, vous avez dessiné, pris des notes, des photos au cours du trek ?

Non. J'ai dû faire tout au plus une vingtaine de photos pendant toute la durée du trek. Je n'avais pas l'intention de tirer un livre de cette expérience avant de rentrer à la maison. Mais cela a été une aventure tellement unique, tellement marquante et drôle, que tous les détails étaient gravés dans ma mémoire.  

Votre album mixe du texte comme dans un roman ou un journal, et des planches de BD. Comment avez-vous travaillé sur la construction narrative de votre ouvrage ?

Je suis très préoccupé par l'efficacité de la narration. La BD est très efficace pour certaines choses : l'imagerie, les dialogues, l'humeur, l'action, etc. Mais elle est insuffisante pour d'autres aspects de la narration, pour exprimer les informations techniques, les sentiments, etc. La prose est parfaite pour toutes ces choses. Ce qui nécessite trois ou quatre pages en BD peut parfois être rassemblé dans un court paragraphe de texte. J'ai donc décidé de l'utiliser simplement là où je sentais que c'était adapté et efficace.

Est-ce que vous avez un nouveau projet de livre ?

Je travaille sur un nouveau livre dont le titre est Les escrocs, qui est vaguement inspiré par un accident survenu l'an dernier. Mon ami a été heurté par un bus et en l'aidant lors de sa convalescence, j'ai découvert qu'il avait monté une arnaque en ligne. Il volait des Ipads à des sociétés d'électronique...

Couverture de \"Americana\", de Luke Healy, 2020
Couverture de "Americana", de Luke Healy, 2020 (CASTERMAN)

Americana, de Luke Healy, traduit de l'anglais (Irlande) par Basile Béguerie
(Casterman, 335 pages couleurs - 23 €)