"Je dessine tout le temps" : Posy Simmonds, la talentueuse et malicieuse créatrice de "Tamara Drewe", à l'honneur dans une exposition à la BPI du Centre Pompidou

La scénariste et dessinatrice britannique, chroniqueuse de son temps, est une pionnière du roman graphique.
Article rédigé par Laurence Houot
France Télévisions - Rédaction Culture
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Temps de lecture : 9 min
La dessinatrice britannique Posy Simmonds, le 21 novembre, à la BPI du Centre Pompidou, dans l'exposition qui lui est consacrée du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024. (LAURENCE HOUOT / FRANCEINFO CULTURE)

"J'aime autant écrire que dessiner". Cette citation de Posy Simmonds inscrite en grandes lettres à l'entrée de l'exposition résume bien la marque de fabrique de cette dessinatrice de bande dessinée anglaise, connue pour ses romans graphiques comme Gemma Bovery (1999) Tamara Drewe (2007) ou Cassandra Darke (2018).

La Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou (BPI), en partenariat avec les éditions Denoël Graphic, son éditeur français, consacre du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024 une rétrospective à cette autrice malicieuse, fine observatrice de son temps, l'une des pionnières de ce que l'on nomme aujourd'hui le roman graphique.

Avec sa coupe au carré sage et ses lunettes rondes, Posy Simmonds porte un petit manteau noir qu'elle ne quittera pas de l'après-midi, un foulard noué autour du cou. L'œil bleu qui pétille, elle arbore ce sourire en coin qui la caractérise. "Avoir une exposition à la BPI, aux côtés de milliers de livres écrits dans une langue que j'aime, c'est un immense honneur". La veille de l'ouverture, c'est avec elle, accompagnée de Paul Gravett, veste en tweed et chemise fleurie, son élégant et très british biographe, conseiller scientifique de l'exposition, que nous attaquons la visite.

Les années de formation

"L'exposition est organisée en cinq parties", explique Isabelle Bastian-Dupleix, co-commissaire pour la BPI. La première est consacrée à la jeunesse, aux dessins d'enfance et aux travaux d'étudiante, ainsi qu'à ses influences littéraires et de bande dessinée.

Fille d'agriculteurs, la petite Posy a très tôt accès à la grande bibliothèque familiale. "Je piochais surtout dans les rayons du bas, où il y avait les bandes dessinées", s'amuse la dessinatrice. Derrière une vitrine, des exemplaires de la revue Punch, dont la fillette fait une lecture assidue.

L'une des premières BD de Posy Simmonds, réalisée à l'âge de neuf ans, exposée à la BPI du Centre Pompidou dans l'exposition qui lui est consacrée du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024. (LAURENCE HOUOT / FRANCEINFO CULTURE)

"Ses parents avaient remarqué qu'elle aimait beaucoup dessiner, alors ils lui ont offert une rame de papiers de 500 grandes feuilles, qui allaient lui suffire pour toute l'enfance", raconte Paul Gravett.  

On découvre ainsi ses premières bandes dessinées, elle avait neuf ans. "Ce sont des histoires un peu glauques", souffle Paul Gravett. "C'était dans les années d'après-guerre", explique Posy Simmonds, née en 1945 à Cookham, dans la campagne du Berkshire. "Il y avait dans le village beaucoup de familles américaines parce qu'il y avait une base aérienne dans le coin. On y allait le week-end. Là-bas, il y avait toutes sortes de choses fascinantes que nous n'avions jamais vues avant, comme des chewing-gums, du Coca-Cola, mais surtout des comics ! Je suis devenue alors une grande collectionneuse de comics américains, Superman, Spider-Man, Mickey…".  

"Ce premier espace indique également le caractère francophile de Posy Simmonds, qui a passé un an à Paris pour étudier la civilisation française en 1962. Cela explique pourquoi elle est francophone", souligne Isabelle Bastian-Dupleix. "Au début, quand je suis arrivée à Paris, je ne parlais pas très bien du tout le français. Pour vous dire, je vouvoyais les chiens !", se souvient la dessinatrice.

Dessinatrice de presse

L'exposition présente dans une seconde salle le travail pour la presse de Posy Simmonds, et notamment des planches originales de sa collaboration avec The Guardian pendant 30 ans. "Je me rendais au journal le matin, pour chercher les informations, et je devais remettre le dessin au journal à 5 heures de l'après-midi", se souvient-elle. "C'est là que j'ai appris à dessiner très vite et à travailler sous pression. Et je crois que c'est devenu a bad habit (une mauvaise habitude NDLR), maintenant, même quand la dead line est dans plusieurs mois, je m'y mets à la dernière minute".

C'est pour le célèbre journal anglais qu'elle donne naissance à la famille Weber, qui lui donne l'occasion de moquer gentiment le lectorat du Guardian, en grande partie composé d'intellectuels de gauche. "On m'a demandé si je voulais le faire sous forme de strips, et j'ai accepté", se rappelle la dessinatrice. Ainsi s'amorce sa carrière d'autrice de bande dessinée, un format dans lequel elle peut allier ses deux passions que sont le dessin et l'écriture.

"March of Feminism" ("La marche du féminisme"), The Guardian,1989. (POSY SIMMONDS)

On note déjà l'affirmation du style de cette observatrice méticuleuse du monde qui l'entoure. Déjà les grands yeux de ses personnages aux visages expressifs, déjà la justesse du trait dans le dessin des corps, qui fixe les postures, le mouvement, et déjà, aussi, le soin apporté aux détails qui rendent son univers et ses personnages si vivants.

"Elle a contribué à la célèbre page Guardian Women, qui était composée uniquement de contributions féminines", explique Paul Gravett. Un lieu d'expression qui permet à Posy Simmonds de partager son regard aigu sur la société. "C'était drôle. Je recevais plein de courriers de lectrices. Quand je faisais par exemple une planche sur le divorce, des lectrices désespérées m'écrivaient pour me demander mon avis, comme si j'étais conseillère conjugale ! Mais si la planche était sur les poux, alors je recevais des lettres pour des conseils sur les produits anti-poux !", se souvient en riant Posy Simmonds.

Croquis préparatoires de "Matilda", album pour les enfants, présentés à la BPI du Centre Pompidou dans l'exposition qui lui est consacrée du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024. (POSY SIMMONDS)

Illustration jeunesse : la couleur

En 1987, Posy Simmonds signe son premier livre pour la jeunesse, Fred. "Le livre commence par la mort et l'enterrement de Fred, un chat. Tout le monde pleure, mais ensuite, on apprend que Fred, pendant la nuit, était une vraie rock star, le Elvis des chats", développe Posy Simmonds. "C'est triste, mais je crois que les enfants aiment bien ce genre d'histoires. J'ai reçu beaucoup de lettres d'enfants qui me racontaient la mort de leur cochon d'Inde, et qui me disaient qu'ils n'étaient pas tristes parce que grâce à Fred, ils savaient que leur cochon d'Inde avait sûrement eu, lui aussi, une belle vie la nuit."

Planche originale de "Fred" de Posy Simmonds, album pour les enfants, exposée à la BPI du Centre Pompidou dans l'exposition qui lui est consacrée du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024. (LAURENCE HOUOT / FRANCEINFO CULTURE)

C'est avec la littérature jeunesse que Posy Simmonds se frotte pour la première fois à la couleur. "J'avais toujours travaillé en noir et blanc, pour moi, c'était difficile", confie la dessinatrice. "J'ai choisi une gamme de couleurs, gris, vert, rose, et des jaunes et oranges pour la lumière", ajoute-t-elle devant les croquis et les planches originales exposées dans cet espace. Ici encore, la dessinatrice raconte ses histoires dans des cases, avec des bulles. "En Angleterre, c'était à l'époque vraiment le format réservé aux enfants, et c'était ce qui permettait d'inciter les garçons, qui lisaient beaucoup moins que les filles, à lire. Mais après huit ans, c'était mal vu de continuer à lire des bandes dessinées", explique Posy Simmonds.

Vers le roman graphique

En 1996, le Guardian offre à Posy Simmonds  deux colonnes du journal pour raconter une histoire en 100 épisodes. "Ça ne laissait pas beaucoup de place !", constate la dessinatrice, qui s'est alors mise à écrire des textes entre les cases. "On voit bien ici tout le travail de construction de ces pages, avec les collages des cases, des bulles et des blocs de textes, le travail sur la typographie", explique Zélie Perpignaa, co-commissaire de l'exposition pour la BPI.

Planche originale de "Gemma Bovery" de Posy Simmonds ("L'atelier de Charlie") présentée à la BPI du Centre Pompidou dans l'exposition qui lui est consacrée du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024. (POSY SIMMONDS)

"Cela lui permettait de faire avancer l'histoire le plus efficacement possible dans un espace contraint", ajoute la commissaire. "Ce sont les contraintes qui m'ont poussée à cette forme hybride", précise la dessinatrice, qui devient ainsi une pionnière du roman graphique. 

On retrouve dans cette salle les carnets de croquis préparatoires. "Je commence toujours par faire un casting de mes personnages, des gens, mais aussi des vaches ou des poules", explique Posy Simmonds, qui a grandi dans une ferme à la campagne, un thème qui revient souvent dans ses histoires.

Vitrine présentant les dessins préparatoires de Posy Simmonds pour les romans graphiques "Gemma  Bovery" (1999) "Tamara Drewe" (2007) et "Cassandra Darke" (2018). (LAURENCE HOUOT / FRANCEINFO CULTURE)

"C'est un thème que j'aime beaucoup, la campagne, et tous les fantasmes avec les mythes qui y sont associés, comme le fait que la campagne, c'est sain, c'est tranquille, on mange bien… Mais on s'y ennuie aussi ! J'avais envie de raconter une histoire sur ce sujet", poursuit la dessinatrice. "J'ai relu Madame Bovary, et puis au bout d'un moment, je l'ai refermé et bouclé dans un tiroir, et j'ai écrit mon histoire". C'est ainsi que naît dans les colonnes du Guardian l'histoire de Gemma Bovery.

L'amour de la littérature

Les deux autres romans graphiques de Posy Simmonds sont également inspirés d'oeuvres du XIXe siècle, Far From the Madding Crowd ("Loin de la foule déchaînée") de Thomas Hardy pour Tamara Drewe. Cassandra Darke est une libre transposition du conte de Charles Dickens, A Christmas Carol ("Un chant de Noël").

La visite s'achève avec les différents liens de la dessinatrice avec les auteurs du monde entier. On y découvre ses chroniques Literary Life, publiées chaque samedi entre 2002 et 2014 dans les colonnes du Guardian, dans lesquelles Posy Simmonds croque le petit monde littéraire.

"Christmas Turkey", "Literary Life", 2003. (POSY SIMMONDS / DENOEL GRAPHIC 2014)

Des croquis aussi de la ville vidée de ses habitants pendant le confinement, ou encore les dessins préparatoires de son prochain roman graphique consacré à la jeunesse de Cassandra Darke, commentés par elle-même. "Je dessine tout le temps", conclut en souriant Posy Simmonds.

Dans une scénographie fluide et esthétique, qui reprend les couleurs de l'œuvre de Posy Simmonds, l'exposition présente 130 pièces originales, des dessins inédits, des carnets commentés ou encore des extraits de films... Après avoir mis à l'honneur Franquin, Claire Bretécher, Riad Sattouf, Catherine Meurisse ou Chris Ware, l'exposition de la BPI propose une fois encore un éclairage passionnant sur une autre géante du 9e art, qui a bousculé le genre. L'exposition s'accompagne d'une série d'événements associés, rencontres, ateliers, visites, et de la publication d'un catalogue, True Love, une romance graphique, composé des textes de l'exposition signés Paul Gravett, de dessins inédits et d'une longue interview de Posy Simmonds.

 

Exposition "Posy Simmonds, Dessiner la littérature", BPI Centre Pompidou, du 22 novembre 2023 au 1er avril 2024

"True Love, une romance graphique" (Denoël Graphic, 25 euros)

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