"J'ai volontairement brouillé les pistes" : Edo Brenes auteur de "Bons baisers de Limón", un roman graphique familial

L'auteur costaricain Edo Brenes signe un premier roman graphique aux faux airs d'autobiographie.   

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Couverture de "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes, septembre 2021 (CASTERMAN)

Avec Bons baisers de Limón, publié aux éditions Casterman le 8 septembre, l'auteur de bandes dessinées costaricain Edo Brenes signe un premier roman graphique très réussi racontant une enquête sur une histoire familiale complexe. L'histoire démarre à l'occasion d'un retour dans sa famille d'un jeune costaricain étudiant à Londres. En fouillant dans les photos exhumées d'une vieille malle de son grand-père, puis en interrogeant les membres de sa famille, il remonte le fil du temps. Cette enquête va révéler des pans cachés de son histoire familiale.

 "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes (page 15) septembre 2021 (CASTERMAN)

Avec un récit cantonné exclusivement dans les bulles, Edo Brenes aborde avec subtilité les thèmes de l'amour, de la famille, de la fraternité, de la transmission et de la nostalgie, en jouant habilement avec les frontières entre fiction et réalité. Entremêlant le présent et le passé, il tisse un récit délicat, qui révèle peu à peu les fils d'une histoire familiale sur laquelle pèse un lourd secret. D'une ligne claire, en jouant sur les codes couleur et un travail typographique sophistiqué, l'auteur accompagne le lecteur dans un récit aux nombreux personnages, qui navigue dans le temps entre les générations. Le personnage enquêteur qu'il met en scène est-il un double de lui-même ?

De passage en France, Edo Brenes raconte à franceinfo Culture les dessous de cet album d'apparence toute simple, mais qui cache en réalité un travail de construction narrative et graphique très élaboré.

L'auteur de bandes dessinées costariacain Edo Brenes, dans les locaux de sa maison d'édition française Casterman, 15 septembre 2021 (Laurence Houot / FRANCEINFO CULTURE)

Franceinfo Culture : Cette histoire est votre histoire ? Est-ce que c'est compliqué d'écrire sur sa propre famille ?

Edo Brenes : En réalité, cette histoire n'est pas autobiographique, mais mon but était que ça ait l'air d'en être une. Beaucoup de choses sont vraies, mais pas dans le même contexte que dans le livre. J'ai mélangé des vraies histoires avec de la fiction. Tout le monde pense que c'est une histoire autobiographique et que c'est vrai, alors, ça prouve que j'ai réussi !

Comment est née cette idée de livre faussement autobiographique ?

Cette idée m'est venue en voyant Fargo, de Joël Cohen (1995). Le film commence avec la mention "Ce film est basé sur des faits réels", mais en fait c'est faux. A ce moment-là, il y avait une esthétique du réel au cinéma, qu'il a utilisée. Il voulait obtenir cet effet pour faire croire que ce que le film racontait était vrai, mais en réalité tout était inventé. Dans mon histoire, c'est du 50/50 entre le vrai et le faux, mais ce n'est pas mon histoire personnelle.

Comment avez-vous construit votre histoire ?

J'ai parlé avec mes grands-parents, avec mes grands oncles, mes grandes tantes, et à partir de là j'ai inventé. Dans le livre deux histoires sont vraies, deux sont fausses, et la troisième est entre les deux. C'est vraiment une volonté de ma part de brouiller les pistes. Par exemple ma femme s'appelle bien Yoss dans la vie comme dans le livre, mais mon personnage ne s'appelle pas comme moi. Comme il n'est cité que deux fois, on ne le remarque pas et on croit que c'est moi. Je n'ai pas non plus interviewé les membres de ma famille comme c'est raconté dans le livre. Mais j'ai grandi avec les histoires de ma famille, et j'ai beaucoup parlé avec eux, surtout pour creuser certaines anecdotes, mais je ne leur disais pas formellement que je les interviewais. En fait c'était des interviews, mais ils n'en avaient pas conscience.

 "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes (page 65) septembre 2021 (CASTERMAN)
Qu'est-ce qui vous plaît dans ce dispositif ?

J'aime écrire des histoires qui ont l'air vraies. J'avais déjà écrit des nouvelles graphiques à la première personne pour donner l'impression que c'était autobiographique et vrai, et pareil tout était faux mais tout le monde y a cru. C'est très gratifiant !

Comment avez-vous construit le récit ?

C'était assez complexe. Je suis parti de la fin et j'ai tout remonté. Quand on a la fin de l'histoire, il faut que chaque couche qu'on ajoute mène à cette fin. Quand j'écris, je rumine mon histoire pendant des mois, et je ne peux commencer à écrire qu'à partir du moment où j'ai la fin. C'est un peu comme un polar. Ma femme est illustratrice pour la jeunesse, et pendant qu'elle travaille elle écoute des podcasts sur des histoires de crimes toute la journée. Comme on partage le même atelier, c'est peut-être pour ça que mon histoire d'amour a pris cette forme d'enquête, comme une histoire policière. 

Ce livre raconte l'histoire d'un secret de famille ? Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Quand j'étais enfant, ma mère nous avait raconté l'histoire d'un ami qui ne savait pas que son père n'était pas son père. Pour nous c'était incroyable, on se disait "Waouh ! On connait un secret qu'il ne connait pas lui-même". Et puis plus tard je me suis rendu compte qu'il y avait un cas un peu similaire dans la famille de ma femme. Le secret, c'est une chose courante dans les familles. Cela m'intéressait d'utiliser cette idée. Avec ces secrets de famille, certains savent d'autres pas mais au fond tout le monde sait plus ou moins, mais on n'en parle pas. Et c'est ce que j'ai voulu raconter et montrer.

Dans votre roman graphique, il n'y a que des bulles, aucune narration récitative, c'est volontaire ?

Beaucoup d'auteurs BD utilisent le récitatif. Mais moi, je viens de l'animation, où on n'utilise pas ou peu le récitatif. J'avoue pourtant que beaucoup de mes films préférés l'utilisent, comme Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet (2001) ou La famille Tanenbaum de Wes Anderson (2002), ou encore Manhattan, de Woody Allen (1979). Pour ce livre, au début j'ai fait des essais avec une narration récitative, des petits textes en début de page, mais je n'étais pas convaincu. La première fois que j'ai écrit une histoire, je me suis rendu compte au moment de faire la bande dessinée qu'il n'y avait que du narratif et aucun dialogue. Alors j'ai écrit une autre nouvelle, cette fois uniquement avec des dialogues, et j'ai préféré la deuxième option. Je trouve que c'est plus vivant, plus incarné. C'est donc ce que j'ai choisi pour ce livre.

 "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes (page 43) septembre 2021 (CASTERMAN)

Vous creusez chaque personnage, et il y en a beaucoup !

Oui, au fil du temps je me suis rendu compte que ce qui m'intéresse ce sont les personnages et pas l'action à proprement parler. Si quelqu'un me frappe par exemple, je vais ressentir quelque chose et celui qui frappe autre chose. Donc les faits ne comptent pas vraiment. Ce qui est important à mes yeux, c'est ce que ressentent les personnages et leurs réactions, car c'est leur attitude et leur personnalité qui va faire avancer l'histoire dans un sens ou dans un autre.

C'est un scénario assez complexe, avec de nombreux personnages et des voyages dans le temps, comment avez-vous travaillé graphiquement que le lecteur ne soit pas perdu ?

J'ai travaillé sur les couleurs, et sur la typographie. Pour les couleurs, j'avais l'idée de différencier la palette entre le présent et le passé. Au début j'ai pensé évidement au sépia pour les flash-backs. Mais à Limon, même quand il pleut les paysages sont colorés et en plus il fait toujours beau. Alors j'ai utilisé les couleurs jaune, vert et orange pour les scènes du passé. Et pour le présent, j'ai utilisé les couleurs complémentaires, rouge, bleu et violet. Donc on n'est pas dans des palettes de couleurs différentes mais dans des couleurs opposées. Ensuite, il y avait les photos que les personnages regardent beaucoup dans l'histoire, pour moi elles  sont dans le présent, donc j'ai choisi les codes couleurs du présent et je les ai simplement désaturées.

Et pour la typographie ?

Je voulais qu'on comprenne qui parlait, même si les personnages n'étaient pas à l'image. Si on parle ici, vous allez savoir même les yeux fermés qui parle. Je voulais quelque chose comme ça. Alors j'ai réfléchi à la typographie et j'ai décidé de créer une typographie par personnage. Comme ça, le lecteur n'est jamais perdu. On peut même imaginer que s'il lit cette histoire sans les images, il comprendra quand même. C'est vraiment une équivalence de ce que permet le son, traduit par la typographie.

C'est un travail de Titan non ?

Oui, c'était beaucoup de travail, parce que au départ, j'ai tout fait à la main, dessiné chaque lettre de chaque typo, puis des assemblages de lettres pour les liaisons, cela fait presque 425 caractères et combinaisons de caractères ! Mais une fois que ce travail a été fait, j'ai pu les rentrer dans l'ordinateur et cela permet aussi de faciliter le travail pour les traductions. C'était une demande de mon éditeur anglais.

 "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes (page 25) septembre 2021 (CASTERMAN)

Le lieu Limón, est un personnage à part entière du livre, qu'est-ce qu'il représente pour vous ?

Oui, c'est LE lieu de la famille. Quand mes parents, mes grands-parents se retrouvaient, ils ne parlent que de ça. C'est un lieu un peu idéalisé. De manière positive par mon grand-père, qui parle de son enfance heureuse à Limon, avec la plage, le soleil, la famille. Pour lui c'est un bon souvenir. Pour ma grand-mère par contre, ce n'est pas un bon souvenir. Elle est issue d'une famille très pauvre et elle est l'aînée d'une fratrie de neuf enfants, alors elle avait beaucoup de responsabilités, c'était une vie difficile. Aujourd'hui, elle en parle un peu mais pendant longtemps elle ne voulait même pas en parler.

Est-ce que les membres de votre famille ont lu le livre ?

Non, pas encore, parce qu'il n'est pas paru au Costa Rica, pas paru en Espagnol. Mais ma grand-mère est persuadée que j'ai raconté son histoire, parce que je me suis beaucoup inspiré des photos de famille. Alors elle me montre le dessin et elle dit, là c'est moi. Je ne sais pas comment ils réagiront. Je sais que ma grand-mère est pudique et qu'elle n'aimerait pas que l'on raconte ses histoires personnelles. Par contre, les autres, mes oncles, tantes, grands-tantes et grands oncles, ils voulaient absolument être dans l'histoire ! (Merci à Marion Lejeune, assistante éditoriale chez Casterman, pour la traduction). 

Couverture de "Bons baisers de Limón" d'Edo Brenes, septembre 2021 (CASTERMAN)

"Bons baisers de Limón", d'Edo Brenes, traduit de l'anglais (Royaume Unis) par Basile Béguerie (Casterman, 280 pages couleur, 23 €)

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