Marvel, les "Avengers" et bientôt "Star Wars", c'est lui : comment Kevin Feige est devenu l'homme le plus puissant d'Hollywood ?

Il n'y a guère que son propre patron, Bob Iger, le boss de Disney, qui ait le bras plus long que l'architecte du lucratif Marvel Cinematic Universe (MCU). Sa prochaine mission ? Relancer la franchise "Star Wars".

Kevin Feige, l\'architecte du lucratif Marvel Cinematic Universe (MCU), va désormais être en charge de la franchise \"Star Wars\".
Kevin Feige, l'architecte du lucratif Marvel Cinematic Universe (MCU), va désormais être en charge de la franchise "Star Wars". (AFP / FRANCEINFO)

"Kevin, Kevin, Kevin !", scande la foule massée aux abords du hall H du palais des congrès de San Diego, en Californie. Ici, se tient chaque année le Comic Con, la grand-messe de la pop culture américaine. "D'habitude, quand j'entendais ça, je me retournais et il y a Kevin Spacey ou Kevin Costner", raconte à Bloomberg* le producteur Kevin Feige. Aucune star à l'horizon. C'est bien lui, le Kevin que les fans acclament, lors de cette édition 2015. Lui, l'architecte du Marvel Cinematic Universe (MCU), la galaxie des films de super-héros, d'Iron Man aux Avengers en passant par Captain America. Le producteur à casquette, dont les longs-métrages ont additionné 22,5 milliards de dollars (20,3 milliards d'euros) de recettes en un peu plus de dix ans.

Alors que le service de VOD Disney+ est lancé, mardi 12 novembre, aux Etats-Unis, avec de nombreux héros Marvel (Wanda Vision, Black Widow, Loki...) dans sa grille de séries, retour sur le parcours de l'homme qui transforme les comics en or.

L'homme qui connaissait ses comics

C'est peu dire que Kevin Feige vit dans le secret. De lui, on sait par exemple qu'il garde une réplique du marteau de Thor – 75 kg tout de même – dans un coin de son bureau, à côté d'un canapé usé par plus d'une réunion tardive. Mais on ignore l'âge exact de ses enfants. Il a été à bonne école, question discrétion : son ex-patron chez Marvel, Ike Perlmutter, a déjà assisté à une avant-première d'Iron Man avec une perruque et une fausse moustache, pour ne pas être reconnu.

On sait aussi que Kevin Feige a passé sa jeunesse à dévorer des comics, sur son lit, dans une chambre tapissée de posters de Retour vers le Futur 2. Il a ensuite tenté six fois le concours de la prestigieuse école de cinéma de l'université de Californie du Sud (USC). Sa seule motivation : si George Lucas y a fait ses classes, c'est là qu'il devait aller et nulle part ailleurs. Très vite, ce solide gaillard est bombardé assistant de production sur plusieurs tournages. Dans Vous avez un mess@ge (1998) de Nora Ephron, il apprend à Meg Ryan à se servir d'AOL Online, lointain ancêtre de Whatsapp. Sur les plateaux du Spiderman de Sam Raimi (2002) et de X-Men de Bryan Singer (2000), il fait office de "bible". Il est le type qui a dévoré tous les comics et qui édicte comment chaque personnage réagit à chaque situation, en fonction du canon.

Il débarque tout naturellement chez Marvel en 2000. A 27 ans, il est impliqué dans la création de ce qui va devenir le MCU. A quel degré ? Difficile à dire. La réaction courroucée d'un ancien patron de Marvel, l'homme d'affaires israélien Avi Arad, à un article laudateur sur Kevin Feige dans Bloomberg BusinessWeek, laisse entendre qu'on a attribué au jeunot quelques lauriers en trop. "De ce qui a filtré, l'idée du MCU vient effectivement d'Avi Arad", explique sur franceinfo Jean-Christophe Detrain, qui anime depuis cinq ans le podcast "Les Clairvoyants", consacré à l'univers Marvel, et auteur du livre Dans les coulisses du Marvel Cinematic Universe (éditions Third). "Il ne supportait plus de recevoir les miettes des profits générés par les films de la Fox et de Sony à qui Marvel sous-licenciait ses héros."

Sauf que Avi "Arad a quitté l'entreprise à ce moment-là" et qu'on ne sait pas ce que serait devenu le MCU entre ses mains. Il était en désaccord "sur le choix du premier film à développer", raconte Christophe Detrain. "Feige était de ceux qui militaient pour Iron Man, un héros avec lequel le public pouvait s'identifier, pas un extra-terrestre ou un personnage bourré de super-pouvoirs." Avi Arad, souvent déconsidéré par les Marvelolâtres en raison de son côté requin venu faire de l'argent, donne sa version des faits, en 2014. A Deadline*, il assure être parti "parce que c'était le moment", certainement pas à cause d'Iron Man. Dans un mail acide, cité par le site spécialisé, il égratigne tout de même Feige : "J'ai pardonné à Kevin d'avoir obéi aux ordres et de s'être attribué tout le mérite."

Avec son héros un peu tombé dans l'oubli à l'époque et un Robert Downey Jr. notoirement ingérable sur le tournage, Iron Man offre quand même la bonne surprise du box-office mondial en 2008 (plus de 585 millions de dollars), inaugurant une série de succès qui dure encore aujourd'hui. Interrogé plus d'une fois sur ses secrets de fabrication, Kevin Feige répond au New York Times* : "Je ne pense pas qu'il y ait une formule magique. Il suffit juste d'ouvrir les comics, qui sont d'une richesse incroyable."

Tout ce que je sais, c'est que les problèmes apparaissent quand les gens cherchent à réinventer la roue.Kevin Feigeau New York Times

Le prolifique auteur de comics Rob Liefeld (à qui on doit entre autres Deadpool) abonde : "Une chose que vous devez savoir sur Kevin Feige, c'est que c'est un énorme fan des comics Marvel. J'ai gardé un super souvenir d'une discussion avec lui au sujet des Éternels de Jack Kirby. C'est un travail taillé sur mesure pour lui."

L'homme qui valait 23 milliards

C'est donc ça la "méthode Feige", sa différence avec les dizaines de réalisateurs qui ont adapté des comics par le passé, de Tim Burton (Batman) à Zack Snyder (Watchmen) ? Jean-Christophe Detrain fait la moue : "Feige et les gens qui l'entourent, souvent des scénaristes de comics, ont un vrai sens de l'adaptation, ils sentent ce qui fait l'essence d'un personnage. Le premier Iron Man aurait beaucoup plus mal tourné s'il s'était trop concentré sur les effets spéciaux. Le côté super-héros est plus une excuse que le moteur du film, qui est l'histoire de la rédemption de Tony Stark." De la même façon, le premier Captain America est un film de guerre, quand les derniers Avengers empruntent aux films de braquage.

Au-delà d'être un 'nerd', Feige est aussi quelqu'un qui sait très bien s'entourer.Jean-Christophe Detrain, spécialiste de l'univers Marvelà franceinfo

Marvel est connu pour avoir des oursins dans les poches, niveau fiche de paie des réalisateurs, mais ça ne suffit pas à expliquer pourquoi le studio préfère confier les titres emblématiques de son catalogue à Joss Whedon (Buffy contre les vampires) ou Jon Favreau plutôt qu'à de plus grosses pointures. "Ce sont de vrais fans de comics, et c'est une vraie différence par rapport à DC, qui a choisi des réalisateurs connus – comme Christopher Nolan pour The Dark Knight – mais pas mordus de BD." 

Kevin Feige, président de Marvel Studios, pose aux côtés de Stan Lee, légendaire auteur de comics, lors de la première du film Avengers, Infinity Wars, le 23 avril 2018 à Los Angeles (Etats-Unis).
Kevin Feige, président de Marvel Studios, pose aux côtés de Stan Lee, légendaire auteur de comics, lors de la première du film Avengers, Infinity Wars, le 23 avril 2018 à Los Angeles (Etats-Unis). (CHARLEY GALLAY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Jean-Christophe Detrain pousse la comparaison avec le rival historique de Marvel. Chez DC, "il n'y a longtemps eu personne pour assurer la cohérence entre les films, quand Feige a un rôle comparable à celui d'un showrunner sur une série". C'est lui qui chapeaute scénaristes et réalisateurs, et se trouve souvent à l'origine de la trame générale de l'histoire. "D'où le fait que les films Marvel sont des films de producteur avant tout, poursuit Jean-Christophe Detrain, quand notre grille de lecture pousse à les juger en fonction du réalisateur ou du scénariste. Le fonctionnement de Marvel ne rentre pas dans le moule habituel."

En atteste la réaction d'Art Macum et de Matt Holloway, scénaristes du premier Iron Man, qui ont découvert comme tout le monde la mort de leur personnage dans Avengers, Endgame. Ils racontent au site spécialisé IGN* : "Ce qui est surréaliste, c'est qu'il y a dix ans, nous n'avions aucune idée que tout ça allait se produire."

L'homme qui ressemblait à ses fans

L'histoire est-elle un peu trop belle pour être vraie ? L'universitaire Shawna Kidman, autrice du livre Comic Books Incorporated (non traduit en français) soulève un autre lièvre. Kevin Feige "correspond au modèle du fan arrivé aux responsabilités auxquels les passionnés peuvent facilement s'identifier". C'est pour ça que "Marvel et Disney ont tout fait pour mettre Feige en avant depuis presque dix ans, explique-t-elle, comme un J.J. Abrams, ou encore plus comme un Stan Lee, qui a longtemps été la figure médiatique de Marvel sans qu'on sache exactement quel a été son apport créatif." Shawna Kidman poursuit : "Relisez les articles laudateurs sur Feige, en 2006, vous aviez exactement les mêmes avec le nom d'Avi Arad, et dix ans plus tôt, avec celui de Stan Lee." C'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes. C'est même le credo de Feige, l'amoureux des comics de 20 ou 30 ans d'âge.

Au fil des années et des milliards de dollars amassés, Kevin Feige a fait son nid, en écartant ses anciens patrons, un par un. Prenez Ike Perlmutter, longtemps son supérieur, plus âgé et ancien actionnaire de la firme, avant le rachat de Disney. Placardisé d'un trait de plume par Bob Iger, le patron de Disney, qui donne les détails dans son livre The Ride of a Lifetime (pas encore traduit en français) : "J'ai appelé Ike et lui ai intimé d'arrêter de mettre des bâtons dans les roues [à Feige] et de mettre en chantier Black Panther et Captain Marvel sur le champ." Le vieux Perlmutter ne voulait entendre pas parler de films avec un acteur noir en tête d'affiche, sans parler d'une femme.

De toute façon, Papy Ike commençait à devenir encombrant pour Marvel. Sa proximité avec Donald Trump (il a financé sa campagne de plusieurs millions de dollars et le conseille) détonnait dans un milieu acquis aux démocrates. Il traînait aussi comme un boulet de forts soupçons d'homophobie, de sexisme et surtout de racisme, qui ont fait fuir plusieurs auteurs qui voulaient travailler avec Marvel. Selon la rumeur, relayée par Vanity Fair, il aurait par exemple fait ce commentaire, au moment de remplacer l'acteur Terrence Howard, trop gourmand, par Don Cheadle, entre deux Iron Man : 'De toute façon, les Noirs se ressemblent tous'.

L\'acteur américain Don Cheadle dans le film \"Iron Man 3\", sorti en 2013.
L'acteur américain Don Cheadle dans le film "Iron Man 3", sorti en 2013. (DMG ENTERTAINMENT / ILLUSION ENT)

Maintenant qu'il est à la tête des films, de la division télé et des comics Marvel, il devient difficile de s'opposer au tout-puissant Kevin Feige.

Si vous voulez avoir une cible sur le dos, dites non à Kevin.Un ancien salarié de Marvelà Bleeding Cool

Une situation qui risque de durer. Lors d'une présentation en 2014, il expliquait crânement que le studio avait identifié 8 000 personnages susceptibles d'avoir droit à un film dans l'univers Marvel, et que son planning de sorties était booké jusqu'en 2028.

Il restait tout de même une petite place dans son agenda pour prendre la direction de la prochaine trilogie Star Wars. Son œuvre succédera à la trilogie en cours des Skywalker (de l'épisode VII Le Retour de la Force à L'Ascension de Skywalker attendu en fin d'année), qui manque singulièrement de cohérence. Tout l'inverse de ce qui a fait le succès de Kevin Feige chez Marvel. L'annonce est intervenue quelques jours avant que David Benioff et D.B. Weiss le duo à l'origine de Game of Thrones, , ne renonce à se lancer à l'assaut d'une galaxie lointaine, très lointaine. Comme pour rassurer le fan anxieux, une autre des spécialités de Kevin Feige.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.