Peter Hujar au Jeu de Paume : un grand photographe du New York underground sort de l'ombre

Peter Hujar, photographe de la scène underground new-yorkaise dans les années 1970-1980, grand portraitiste des gens, des animaux, des corps, est resté longtemps méconnu du grand public. A découvrir au Jeu de Paume jusqu'au 19 janvier 2020.

Peter Hujar : à gauche, \"Ethyl Eichelberger dans le rôle de Minnie de Maid\", 1981 - au centre, \"Gary en contorsion (2)\", 1979 - à droite, \"Susan Sontag\", 1975 - The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund 
Peter Hujar : à gauche, "Ethyl Eichelberger dans le rôle de Minnie de Maid", 1981 - au centre, "Gary en contorsion (2)", 1979 - à droite, "Susan Sontag", 1975 - The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund  (à gauche, au centre et à droite © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

Peter Hujar (1934-1987) a été une figure des milieux artistiques et de l'underground new-yorkais des années 1960-1980, avant sa mort à 53 ans d'une pneumonie liée au sida. Grand portraitiste, il a photographié des stars et des anonymes, il a traîné dans les quartiers, glauques à l'époque, du sud de Manhattan. Paradoxalement, ses images, qu'il tirait toujours lui-même, sont dans un noir et blanc très classique, fruit d'un apprentissage du travail de studio traditionnel.

Elles ne sont pas du tout trash ou spectaculaires, plutôt poétiques. D'un caractère exigeant et compliqué, notamment dans ses relations avec les marchands, les galeries, les musées, Peter Hujar a eu peu d'expositions de son vivant et jamais de rétrospective en France. Le Jeu de Paume répare cet oubli avec une exposition importante de 150 très beaux tirages de ce photographe américain, contemporain de Diane Arbus et de Robert Mapplethorpe, dont on l'a rapproché, mais beaucoup moins connu.

Peter Hujar, \"Autoportrait en train de sauter (1)\", 1974, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund
Peter Hujar, "Autoportrait en train de sauter (1)", 1974, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund (© Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

En 1973 il abandonne la mode et la publicité

Ce n'est pas exactement la première fois qu'on voit Peter Hujar à Paris. Il avait eu une petite exposition de 25 tirages en 1980 dans une galerie des Halles (La Remise du parc) : Hervé Guibert, qui la chroniquait dans Le Monde, indiquait au conditionnel une biographie totalement fantaisiste que le photographe s'est inventée : il aurait été le fils d'une actrice ratée et d'un boulanger d'origine ukrainienne et aurait vécu retiré en Floride entre un fils attardé et un élevage de chèvres.

En réalité, sa mère était serveuse, il n'a pas connu son père et a vécu les premières années de sa vie avec ses grands-parents à la campagne. Après, il n'a jamais quitté New York où il a photographié tout l'underground artistique. Formé par Richard Avedon, il a travaillé comme photographe de mode et de publicité. Puis il a quitté en 1973 ce milieu qu'il n'aimait pas ("ce n'était pas pour moi", dira-t-il), pour se consacrer entièrement à son travail personnel. A partir de là, pendant les quinze ans qui le séparent de sa mort, il va vivre de rien dans un loft du Lower East Side de New York, qui lui sert en même temps de logement et de studio. Il y fait ses portraits, car c'est essentiellement un portraitiste.

Peter Hujar, \"Image de l’affiche du Front de libération gay\", 1970, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund
Peter Hujar, "Image de l’affiche du Front de libération gay", 1970, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund (© Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

Une figure de la scène artistique à New York

Peter Hujar était une figure de Downtown. Son portrait filmé projeté au ralenti (Screen Test) par Andy Warhol, qui l'avait sélectionné parmi les "Treize plus beaux garçons", ouvre l'exposition.

Dès ses débuts, il fait le portrait de ses proches, sa professeure de littérature Daisy Aldan, ou son amant de l'époque Paul Thek. En 1966, il a réuni ses amis dans son studio pour un portrait de groupe : il figure au milieu d'eux grâce à un miroir dans lequel on le voit, concentré sur l'appareil moyen format qu'il a toujours utilisé, posé sur un pied.

Sans être militant, Peter Hujar fait partie d'une génération qui a revendiqué son homosexualité : c'est lui qui fait en 1970 la photographie de l'affiche du Gay Liberation Front, sortie juste avant la première Gay Pride, en réaction aux descentes de police dans un bar homosexuel. Au milieu de la rue, un groupe serré et joyeux, court, le bras levé.

Peter Hujar, \"David Wojnarowicz allongé (2)\", 1981, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund
Peter Hujar, "David Wojnarowicz allongé (2)", 1981, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund (© Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

Des modèles en confiance

Hujar continuera toute sa vie à photographier ses proches, ses amis, ses amants, qu'il invite à la performance, au travestissement, comme l'acteur transgenre Ethyl Eichelberger en bas résille et tutu. Il utilise parfois des voiles de plastique transparent, de tulle ou un filet couvert de billets de banque. "Mes personnages ont du style, mais de façon un peu obscure", disait-il. Il prend plaisir à faires des images joyeuses d'artistes comme les Cockettes, une troupe de drag-queens de San Francisco dont le spectacle à New York en 1971 est désastreux mais qui est devenue mythique.

"Hujar attendait de ses modèles qu'ils agissent et qu'ils interagissent avec lui. Beaucoup de gens qui ont posé pour lui font état de la façon qu'il avait de les mettre en confiance", raconte Quentin Bajac, le directeur du Jeu de Paume. Il ne savait pas très bien au départ à quelle image il allait arriver, mais "il les mettait en confiance pour qu'ils donnent quelque chose de nouveau, pour qu'ils sortent de leur naturel et qu'ils construisent quelque chose devant l'appareil photo."

Peter Hujar, \"Candy Darling sur son lit de mort\", 1973, Collection Ronay et Richard Menschel
Peter Hujar, "Candy Darling sur son lit de mort", 1973, Collection Ronay et Richard Menschel (© Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

Une fascination pour la mort

Une idée que Quentin Bajac rapproche de la notion d'esthétique "camp", théorisée par la célèbre critique Susan Sontag, autour de l'artifice, du refus du naturel et de la construction. Grande amie de Peter Hujar, elle a préfacé le seul livre qu'il a publié, "Portraits in Life and Death" (1976), constitué de portraits de ses proches allongés, parmi lesquels sa photo la plus connue, celle de Candy Darling sur son lit de mort. Le photographe met en valeur le côté glamour de cette actrice transgenre, égérie d'Andy Warhol et muse de Lou Reed, au milieu des bouquets de fleurs, faisant oublier complètement le décor de chambre d'hôpital où il la photographie. Le livre se termine par des images des corps momifiés des catacombes de Palerme, qui l'ont fasciné lors d'un voyage en Italie.

Si on peut ainsi trouver chez Peter Hujar une certaine fascination pour la mort, ses images sont généralement plutôt joyeuses et surtout empathiques.

Outre les personnages travestis, il célèbre le corps dénudé : "Les corps sont aussi des portraits. Pour lui, le corps et ses parties avaient autant d'expressivité que les traits du visage", explique Quentin Bajac. Comme la magnifique sensualité des bras de son amant David Wojnarowicz, qu'il met en avant, le visage dans l'obscurité, abandonné sur un lit. Ou les contorsions de Gary Schneider et de Daniel Schook qui se suce l'orteil. Des images d'un beau classicisme. "Je fais des photographies simples et directes de gens compliqués", disait-il.

Peter Hujar, \"Mouton, Pennsylvanie\", 1969, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund
Peter Hujar, "Mouton, Pennsylvanie", 1969, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund (© Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco)

Corps, animaux, tout est portrait

De sa vie à la campagne chez ses grands-parents, Peter Hujar a gardé un amour des animaux perceptible dans ses "portraits d'animaux", car là encore il s'agit de portraits : des moutons et du chien qui nous regardent, du chat posé sur une caisse enregistreuse, du canard qui se promène, on a la sensation qu'il saisit toute l'individualité.

Amis, artistes, corps, animaux, autoportraits, lieux interlopes mais jamais glauques derrière son objectif (Peter Hujar a beaucoup traîné la nuit dans des lieux de drague, dans des entrepôts abandonnés sur les quais de Manhattan), le photographe mettait tout sur le même plan. La dernière salle de l'exposition a repris le principe de sa dernière exposition, en 1986, à la Mansion Gallery de New York : un accrochage serré sur deux lignes sans cohérence apparente qui juxtapose toutes ces images.

Peter Hujar, Speed of Life
Jeu de Paume
Place de la Concorde, 75001 Paris
Tous les jours sauf lundi, mardi 11h-21h, mercredi à dimanche 11h-19h
Tarifs : 10 € / 7,50 €
Du 15 octobre 2019 au 19 janvier 2020