Le photographe de guerre Don McCullin dans une rétrospective à la Tate Britain

Il a été adoubé comme le "Goya de la photographie de guerre" par Henri Cartier-Bresson. Le Britannique Don McCullin a photographié la plupart des conflits depuis 1960, illustrant notre époque d'images symboles. Il fait l'objet d'une grande rétrospective riche de 250 photos en noir et blanc à la Tate Britain de Londres.

Le photographe britannique Don McCullin pose devant ses photographies, lors d\'une rétrospective sur son oeuvre au Tate Britain de Londres. 
Le photographe britannique Don McCullin pose devant ses photographies, lors d'une rétrospective sur son oeuvre au Tate Britain de Londres.  (Daniel LEAL-OLIVAS / AFP)
Une femme en larmes dans les rues de Chypre, les deux mains tordues dans une prière désespérée; un marine en état de choc au Vietnam, le visage noir, les yeux dans le vague; un enfant albinos en équilibre sur deux jambes filiformes au Biafra. Le Britannique Don McCullin, auquel le musée londonien Tate Britain consacre une rétrospective, a photographié un demi-siècle de souffrances humaines. Toutes en noir et blanc. Toutes développées par ses soins. 
\"Homeless Irishman, Spitalfields , London, 1970\" du photographe britannique Don McCullin. Rétrospective du Tate Britain à Londres. 
"Homeless Irishman, Spitalfields , London, 1970" du photographe britannique Don McCullin. Rétrospective du Tate Britain à Londres.  (Daniel LEAL-OLIVAS / AFP)

Avec ses cadrages serrés, arrachés en plein coeur de l'action, il photographie pour témoigner. "Parce que ce sont des photos, on ne peut pas prétendre que ces événements n'ont pas eu lieu", expliquait-il en 2013 au New York Times. 

"J'ai appris la pauvreté, la misère et le malheur"

"C'est en regardant dans les yeux des gens que l'on photographie que l'on obtient une vérité, leur profondeur", confiait-il deux ans plus tard à l'AFP, affirmant avoir éprouvé son plus grand plaisir de photographe en immortalisant des sans-abri londoniens. 
 
McCullin est né en 1935 à Finsbury Park, un quartier misérable du nord de Londres. "Nous vivions à cinq dans un deux pièces en sous-sol et sans toilettes", disait cet enfant de la guerre au Guardian en 2005. "C'était un monde d'ignorance, d'intolérance, de pauvreté et de violence". 
Le photographe Don McCullin posant devant ses oeuvres au Tate Britain à Londres. 
Le photographe Don McCullin posant devant ses oeuvres au Tate Britain à Londres.  (Daniel LEAL-OLIVAS / AFP)

Son père, infirme, travaille parfois dans une poissonnerie. A sa mort, il n'est qu'un adolescent. Boursier dans un collège d'arts plastiques, il doit arrêter ses études pour subvenir aux besoins de la famille. "J'ai connu un mauvais départ mais finalement c'est cela qui m'a permis de démarrer dans la vie", confiait-il en 2010 à The Economist. "J'ai appris la pauvreté, la misère et le malheur et toutes ces choses que j'ai retrouvées plus tard à de multiples occasions sur les champs de bataille, dans les hôpitaux et sur tous ces lieux de tragédies". 

"The Guvnors" : "cette photo a changé ma vie"

McCullin enchaîne les boulots. Il travaille dans un studio de dessins animés où il développe des films puis fait son service militaire au département photographique de la Royal Air Force où il devient assistant photographe. Il met toutes ses économies dans l'achat d'un petit appareil photo.  

Du matériel militaire, présenté lors de la rétrospective Don McCullin au Tate Britain, à Londres. 
Du matériel militaire, présenté lors de la rétrospective Don McCullin au Tate Britain, à Londres.  (Daniel LEAL-OLIVAS / AFP)
Un dimanche après-midi de 1958, il photographie les copains de son gang, "The Guvnors", impliqués dans la mort d'un policier. Sur une de ses photos qui va devenir culte, on voit la bande de voyous endimanchés, les cheveux gominés, posant depuis le premier étage d'un immeuble en ruines. 
 
"Cette photo a changé ma vie", raconte-t-il dans son autobiographie "Unreasonable Behaviour, risques et périls" (1992). En 1959, le journal dominical The Observer publie ce cliché qui va devenir un des emblèmes du photojournalisme.

Un sentiment de culpabilité

Il a 23 ans et se fait embaucher. Il commence par couvrir la guerre civile à Chypre (prix World press en 1964) puis enchaîne avec le Congo, le Vietnam, le Liban. En 1966, il entre au Sunday Times et sillonne le monde pendant plus de vingt ans, souvent au péril de sa vie. On lui tire dessus au Cambodge, il est emprisonné en Ouganda, expulsé du Vietnam et sa tête est mise à prix au Liban. 
Dans cet autre hebdomadaire dominical, les images du photographe-star sont reproduites en pleine page accompagnées de longs papiers de reporters talentueux. 

J'ai parfois eu l'impression de rapporter chez moi des lambeaux de chair humaine plutôt que des négatifs. Comme si je rapportais avec moi la souffrance des gens que j'avais photographiéssite internet d'Hamilton Gallery, la galerie londonienne qui le représente

Il admet avoir été constamment tenaillé par un sentiment de culpabilité parce que "personne n'a le droit de prendre les images" des gens. 

En 2015, de retour d'Irak à 80 ans, il affirmait qu'il était désormais plus difficile de couvrir la guerre. "Vous en êtes empêché par toutes sortes de mensonges et de gens qui essaient de vous soutirer de l'argent", avait-il dit à l'AFP.
Un visiteur regarde deux photographies prises au Biafra en 1968 par Don McCullin. 
Un visiteur regarde deux photographies prises au Biafra en 1968 par Don McCullin.  (Daniel LEAL-OLIVAS / AFP)

Anobli par la reine, fait chevalier en 2017, il vit depuis 30 ans dans le Somerset, une région paisible du sud-ouest de l'Angleterre avec sa troisième femme et leur fils, son cinquième enfant. Là-bas, il photographie des paysages, au petit matin, toujours en noir et blanc. Et du haut de sa longue et solide silhouette, il continue à poser sur le monde ses yeux bleus devenus gris.