Pierre Soulages, 99 ans, toujours à l'oeuvre, travaille sur le projet d'une grande toile pour son exposition du Louvre

A 99 ans, dans sa villa perchée au dessus de Sète, Pierre Soulages continue de travailler sans écouter ses maux et se prépare à une rétrospective au Louvre, couronnement de son oeuvre en décembre, mois de son centenaire.

Pierre Soulages en 2014, lors de l\'inauguration du Musée Soulages, Rodez, 2014
Pierre Soulages en 2014, lors de l'inauguration du Musée Soulages, Rodez, 2014 (Alain ROBERT/Apercu/SIPA)
Pierre Soulages peut compter sur le soutien attentif de Colette, sa femme, de quelques mois plus jeune, l'oeil pétillant de sollicitude et d'intelligence, après 77 ans de mariage.

"Pierre travaille sur le projet d'une grande toile" pour le Louvre

A la question s'il "travaille encore", le créateur de l'Outrenoir rétorque un brin piqué, "mais je travaille toujours!". Il avance à pas lents mais se rend chaque fois qu'il en a la force dans son atelier situé sous sa villa. 

Ils sont tous deux vêtus de noir, mais ne semblent pas du tout en deuil. A travers les baies de sa véranda rectangulaire, la Méditerranée étincelle et apporte un sentiment de paix. "Il y a deux mois, confie-t-il à l'AFP, je ne pouvais me lever, à cause de mon dos. Je compte retourner dans mon atelier à Paris quand je le pourrai".

"Le Louvre m'a proposé une exposition et j'ai accepté. Ils décrochent la totalité du Salon carré pour moi", dit cet homme géant et massif, avec fierté. Jean-Luc Martinez, le directeur du Louvre, est venu à Sète. Des prêts des plus grands musées seront au rendez-vous. "Pierre travaille sur le projet d'une grande toile. Il y pense la nuit. Une toile à accrocher dans un espace resté libre de l'exposition", confie son épouse.

"Je fais l'outil pour faire une oeuvre"

"L'extraordinaire, ce n'est pas tant qu'il peigne, c'est qu'il continue à chercher, à réfléchir. Il voit des choses qu'on ne voit pas", constate un ami de passage. Pour Soulages qui a eu dès les années 50 une notoriété aux Etats-Unis, il y a aussi un projet d'exposition du galeriste Emmanuel Perrotin dans un nouvel espace à New York. Mais "je crois qu'il n'y arrivera pas", lâche-t-il dubitatif.

A Sète où ils sont vénérés, Pierre Soulages et sa femme connaissent "des gens de tous les milieux" mais vivent "assez solitaires". "Je connais mal les artistes contemporains. Ici, je veux travailler, j'ai demandé qu'il y ait quelques remparts", reconnaît l'artiste. Quand il travaille, il place à la porte un galet entouré d'une ficelle "pour qu'on (lui) fiche la paix".

"On met du noir à côté d'une couleur sombre et elle s'éclaire"

L'artiste fabriquait lui-même ses outils. Il les fait désormais confectionner avec une infinie précision. "Je fais l'outil pour faire une oeuvre".

Il ne supporte pas d'être distrait, enlevant n'importe quel objet qui obstrue la vue : "mon atelier est nu alors que les ateliers d'artistes sont encombrés. Je me détache de ce qui pourrait me retenir". "Il faut que ça aille assez loin en moi, et, quand ça reste en chemin... A l'extérieur j'ai brûlé des toiles. Ce qui est médiocre, je ne le garde pas".

Pourquoi avoir travaillé sur le noir? "C'est une couleur très active. On met du noir à côté d'une couleur sombre et elle s'éclaire". C'est "le blanc la couleur du deuil".

"Pourquoi un homme a-t-il eu le besoin de tracer des traits sur une paroi ?"

Enfant déjà à Rodez "il trempait le pinceau dans l'encrier", et sa mère lui faisait ce reproche: "tu portes déjà mon deuil". "Je faisais des traces noires sur le papier. J'aimais beaucoup les arbres l'hiver sans feuilles". Sa mère riait quand il disait qu'il faisait "de la neige". "J'étais sincère : je rendais le blanc du papier plus blanc en mettant du noir."  Sa période de référence est la Préhistoire : "pourquoi un homme a-t-il eu le besoin de tracer des traits sur une paroi? L'enseignement est mal fait : on en parlait à peine".

Pierre Soulages a connu tous les présidents, Jacques Chirac le mieux, François Mitterrand le moins. L'an dernier, le couple Macron lui a rendu visite: "J'ai été impressionné par leur culture, leur ouverture et la manière dont ils ont su se rendre amicaux immédiatement". Claude Pompidou, elle, était "une amie, venue souvent ici même: je l'aimais beaucoup".