Les années figuratives de Mondrian au musée Marmottan

A voir au musée Marmottan à Paris, les peintures figuratives de Piet Mondrian, plus connu comme pionner de l'abstraction (jusqu'au 26 janvier 2019)

Piet Mondrian : à gauche, \"Clocher en Zélande, 1911, à droite, \"Moulin dans le crépuscule\", vers 1907-1908
Piet Mondrian : à gauche, "Clocher en Zélande, 1911, à droite, "Moulin dans le crépuscule", vers 1907-1908 (A gauche et à droite © Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

Des toiles blanches parcourues de lignes horizontales et verticales noires délimitant des carrés et des rectangles rouges, jaunes, bleus. C'est l'image qui vient à l'esprit quand on parle de Piet Mondrian, pionnier de l'abstraction. Le musée Marmottan-Monet à Paris nous invite à voir un autre Mondrian, le très beau peintre figuratif des débuts. Et l'exposition nous fait découvrir que, pendant longtemps, abstraction et figuration ont coexisté dans l'œuvre de l'artiste néerlandais et n'étaient pas forcément contradictoires.

Piet Mondrian,  \"La Ferme Geinrust dans la brume\" , vers 1906-1907
Piet Mondrian,  "La Ferme Geinrust dans la brume" , vers 1906-1907 (© Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

Une page de l'histoire de l'art écrite par un collectionneur

Les 70 œuvres exposées au musée Marmottan "sont une page de l'histoire de l'art qui a été écrite et conservée par un collectionneur, Salomon Slijper", souligne la directrice scientifique du musée et commissaire de l'exposition, Marianne Mathieu. Elles viennent toutes de la collection de ce fils de diamantaire qui, en 1915, a été séduit par les toiles de Piet Mondrian (1872-1944) et s'est mis à lui acheter des œuvres, une collection de 180 oeuvres acquise en l'espace de 15 ans, essentiellement entre 1915 et 1920.

"Slijper est l'homme qui change la vie de Mondrian. C'est l'homme qui par ses achats va lui permettre de mener une carrière internationale", raconte la commissaire. Il lui permet surtout de vivre à une époque où il est obligé de faire des copies d'œuvres au Rijksmuseum pour gagner sa vie. Le collectionneur découvre Mondrian chez une amie du peintre. On est en pleine première guerre mondiale et celui-ci ne peut pas retourner à Paris, où il était parti en 1912. Slijper va lui acheter son fonds d'atelier resté en France sans l'avoir vu, lui acheter des œuvres et lui en commander.

Piet Mondrian, \"Moulin\", 1911
Piet Mondrian, "Moulin", 1911 (© Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

Un ensemble qui fait sens

"Slijper et Mondrian savent que l'ensemble de ces œuvres qui sont conservées ensemble font sens et doivent être préservées." Mondrian ne les lui vend pas très cher, Slijper de son côté "ne vendra jamais une œuvre, jamais il ne spéculera" et il lègue à sa mort, en 1972, l'ensemble de la collection au Gemeentemuseum (musée municipal) de la Hague, devenue Kunstmuseum Den Haag.

Ce que Slijper aime chez Mondrian, c'est justement sa peinture figurative. Etonnamment, la première œuvre qu'il lui achète est une peinture abstraite, cubiste, la Composition No IV de 1914. Mais il lui demande de sélectionner une suite représentative de sa production depuis ses débuts, où figure un lièvre mort peint alors qu'il avait 19 ans, dans la tradition de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Ces deux toiles ouvrent l'exposition. Une exposition qui permet de voir la diversité des styles qu'a expérimentés Mondrian, en recherche constante, et l'évolution rapide de sa peinture, en l'espace de quelques années.

Piet Mondrian, \"Grand paysage\", vers 1907-1908
Piet Mondrian, "Grand paysage", vers 1907-1908 (© Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

L'essence des choses

"Dans le chemin chronologique de l'exposition, vous allez voir que l'œuvre de Mondrian ne va pas de la figuration à l'abstraction. Une même année il peut produire une œuvre figurative et une œuvre abstraite. Elle porte toujours sur le même sujet, l'essence des choses", annonce Marianne Mathieu.

Dans les années 1898-1907 Mondrian peint des paysages de campagne, de fermes, brumeux, aux couleurs sourdes, brumeux, qu'il appelle "paysages intérieurs". Mais rapidement, les couleurs changent, deviennent plus stridentes, acidulées, irréelles. La couleur est son premier pas vers l'abstraction, alors que les motifs de Moulin dans le crépuscule ou Grand paysage restent réalistes : pour lui, "les couleurs de la nature ne peuvent être imitées sur la toile". Il cherche à rendre compte de l'essence de la nature et se détache du visible. Déjà, on peut repérer dans ses tableaux des verticales et horizontales qui caractériseront la peinture abstraite des vingt dernières années de sa vie.

Piet Mondrian, \"Dune I\", 1909
Piet Mondrian, "Dune I", 1909 (© Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

Exaltation de la couleur

Sous l'influence des symbolistes, des divisionnistes et des fauves, Mondrian exalte la couleur et son rayonnement. Très loin de la réalité, une infinité de touches de toutes les couleurs évoquent des Dunes (1908-1909). Le Moulin dans la clarté du soleil de 1908, d'un rouge éclatant, baigne dans une clarté constituée de taches jaunes et bleues. "Le rayonnement est l'élément clé de sa recherche. Pour lui un tableau réussi est un tableau qui rayonne", souligne Marianne Mathieu.

Mondrian découvre le cubisme sans le voir, à travers des lectures qu'il interprète à sa façon. Ses formes se font plus géométriques, comme celles du fascinant Clocher en Zélande, rose sur fond vert et bleu. Il arrive à Paris en 1912 et se met à peindre comme les cubistes, Il tend vers l'abstraction, même s'il travaille toujours à partir d'un motif dessiné réaliste. Il abandonne la couleur –il y reviendra bientôt- pour des tons gris ou beiges.

Piet Mondrian, \"Rose dans un verre\", après 1921
Piet Mondrian, "Rose dans un verre", après 1921 (© Kunstmuseum Den Haag, The Hague, the Netherlands)

La rose du matin

Ses recherches de plus en plus abstraites ne l'empêchent pas de peindre encore des œuvres figuratives, comme la Ferme près de Duivendrecht de 1916 ou les moulins (un motif récurrent comme les arbres) de 1917. On pourrait se demander s'il l'a fait par opportunisme : il les peint pour Slijper, qui aime sa peinture figurative alors qu'il est à ce moment-là dans le besoin. Pourtant, il écrit à son ami et mécène : "Je suis très content que tu les trouves belles, mes peintures naturalistes, car je les aime toujours beaucoup et je continue à les trouver bonnes bien que mes conceptions aient évolué."

La même année, en 1919, il crée des damiers colorés complètement abstraits et très mal reçus, et en même temps un autoportrait dans la plus pure tradition.

A partir des années 1920, il se consacrera exclusivement aux peintures abstraites qui sont les plus célèbres. Slijper en a possédé trois dont une Composition avec large plan rouge, jaune, noir, gris et bleu de 1921 est exposée ici. Les deux hommes finiront par s'éloigner car le collectionneur aurait aimé que Mondrian continue à lui vendre des œuvres figuratives qu'il ne veut plus faire. Mais jusqu'au dernier jour Mondrian a peint des fleurs. Il faisait une rose tous les matins, "comme un musicien ferait des gammes", raconte Marianne Mathieu.

Mondrian figuratif
Musée Marmottan-Monet
2, rue Louis Boilly, 75016 Paris
du mardi au dimanche, 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h
Tarifs : 12 € / 8,50 €
Du 12 septembre au 26 janvier