L'âge d'or danois au Petit Palais : une peinture singulière et séduisante

Le début du XIXe siècle au Danemark, troublé par les guerres, a pourtant connu une parenthèse artistique enchantée. A découvrir ou redécouvrir au Petit Palais jusqu'au 3 janvier.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Temps de lecture : 6 min.
A gauche, Martinus Rørbye, "Loggia à Procida", 1835, Stockholm, Nationalmuseum - A droite, Peter Christian Skovgaard, "Champ d’avoine à Vejby", 1843, Copenhague, Statens Museum for Kunst
 (A gauche © Photo: Cecilia Heisser/Nationalmuseum - A droite © SMK Photo/Jakob Skou-Hansen)

Le Petit Palais à Paris propose une très belle exposition de ce qu'on a appelé l'âge d'or de la peinture danoise, entre 1801 et 1864, une peinture délicate et séduisante, qui malgré des apparences assez classiques présente des traits particulièrement modernes, notamment des cadrages très originaux.

"Il y a 35 ans qu'il n'y avait pas eu un grand panorama de cette peinture danoise de la première moité du XIXe siècle, (présentée au Grand Palais en 1984-1985). Sa découverte avait été un choc. Depuis cette date, le Louvre a créé sa propre collection de peinture danoise, comme la National Gallery de Londres", raconte Christophe Léribault, le directeur du Petit Palais, co-commissaire de l'exposition. "Depuis, il y a eu énormément de recherches, de nombreuses œuvres ont été retrouvées à mesure que leur valeur s'accroissait, et nos collègues scandinaves ont senti le besoin de faire un nouveau point", ajoute-t-il. L'exposition de quelque 200 œuvres est organisée avec le Nationalmuseum de Stockholm et le Statens Museum for Kunst de Copenhague, le grand musée des Beaux-Arts danois, et "nous avons dans l'exposition les meilleurs tableaux", se réjouit Christophe Léribault.

Un style autonome

Martinus Rørbye (1803-1848) "Vue depuis la fenêtre du peintre", 1825, Copenhague, Statens Museum for Kunst
 (© SMK Photo/Jakob Skou-Hansen)

La première moitié du XIXe est une période particulièrement difficile pour le Danemark. Le siècle commence mal en 1801, avec la destruction de sa flotte par les Anglais, qui bombardent sa capitale, Copenhague, en 1807. En 1813, l'Etat est en faillite, et le pays perd la Norvège et la Suède en 1814. Il est affaibli sur le plan politique, économique et territorial, et à la fin de la période il perd le Schleswig et le Holstein à l'issue d'une guerre avec la Prusse.

Cette première moitié du XIXe a pourtant été marquée par un essor remarquable des arts. "Il y a vraiment à Copenhague un milieu artistique et intellectuel qui développe une certaine identité, une fierté danoise et un style pictural spécifique basé sur l'étude de la lumière, souvent des cadrages très originaux et un fini très précis", souligne Christophe Léribault.

Les peintres danois ne sont pas complètement isolés dans leur temps, ils voyagent notamment en Italie, mais ils développent un style très autonome et éloigné de ce qui se passe en France avec Delacroix ou Géricault et en Angleterre avec Turner à la même époque. Ce sera une parenthèse car, plus tard, les artistes danois rejoindront les mouvements artistiques internationaux pour se fondre dans leurs différents courants, précise le commissaire.

Eckersberg, le maître

Christoffer Wilhelm Eckersberg, "Vue à travers trois arches du troisième étage du Colisée", 1815, Copenhague, Statens Museum for Kunst (© SMK Photo/Jakob Skou-Hansen)

Cette vue de Rome a été peinte par Christoffer Wilhelm Eckersberg (1783-1853). Un artiste qui a influencé toute une génération de peintres danois. Il passe trois ans à Paris où il se forme à l'étude du modèle vivant dans l'atelier de Jacques-Louis David. Puis il va en Italie d'où il rapporte une trentaine d'études peintes sur le motif. S'il retravaille ses vues à l'atelier, il poursuit sa tâche en plein air en retournant peaufiner la lumière sur le motif.

Il apprendra à ses élèves à "peindre ce qu'ils voient". Ils travailleront ainsi dans des paysages en Italie, au Danemark, explorant des régions peu représentées jusque-là comme le Jutland. Et aussi en ville, dans des quartiers peu pittoresques dont ils représentent le linge qui sèche, des briques qui tombent d'un mur, des bassines (Frederik Sødring, Arrière-cour à Charlottensborg, 1828).

Eckersberg "suggérait à ses élèves de peindre ce qu'ils voulaient pour le magnifier par l'art sans que ce soit la beauté du sujet qui rende la peinture intéressante. Il n'y a pas d'équivalent dans la peinture française ou anglaise à la même époque, c'est vraiment un mouvement de fond au Danemark", souligne Christophe Léribault.

Le goût du détail

Christen Købke, "Vue depuis la citadelle, côté nord", 1834 (Ny Carlsberg Glyptotek)

Les peintres danois de l'âge d'or peignent donc ce qu'ils ont devant eux, et dans les moindres détails. Comme Christen Købke dans cette vue d'un pont de Copenhague (Vue depuis la citadelle, côté nord, 1834), s'attachant à la justesse des ombres, de l'attitude des personnages, jusqu'à cette femme cachée derrière un pilier dont on ne voit qu'une manche et un bout de robe.

Le goût du détail se retrouve dans les peintures de paysages, "avec des premiers plans très précis et des plantes vraiment différenciées", remarque Servane Dargnies-de Vitry, conservatrice des peintures du XIXe siècle au Petit Palais, également co-commissaire de l'exposition. Comme dans un grand paysage de Johan Thomas Lundbye, où le premier plan regorge d'herbes et de fleurs très finement représentées. (Paysage de Sjælland, 1842).

Car à Copenhague, les artistes sont en relation avec les scientifiques, botanistes, météorologues, archéologues, et attentifs à leurs recherches. Dankvart Dreyer fait une remarquable étude de plant d'oseille, Lorenz Frølich étudie les herbes dans un fossé inondé.

Des cadrages inattendus

Christen Købke, "Vue du haut d’un grenier à blé dans la citadelle de Copenhague", 1831, Copenhague, Statens Museum for Kunst (© SMK Photo/Jakob Skou-Hansen)

L'aspect le plus étonnant de cette peinture est la modernité de certains cadrages, qu'on pourrait rapprocher de la photographie en train de naître. Puisqu'il s'agit de représenter ce qu'on a sous les yeux, quand Christen Købke peint la vue depuis sa chambre, une cheminée barre le paysage et le toit est coupé juste en dessous du faîte. Le même artiste cadre sa sœur qui s'avance de l'extérieur à travers la porte d'un grenier. Son point de vue sur une tour du château de Frederiksborg est particulièrement surprenant : il nous la montre en gros plan depuis le toit, avec ses deux flèches et ses trois cheminées qui cachent le paysage.

Quand Peter Christian Skovgaard peint un Champ d'avoine à Vejby (1843), on dirait qu'il s'est accroupi pour travailler. Quand il regarde le ciel et les nuages, il nous laisse voir en bas du cadre la cîme d'un arbre qui se trouve dans son champ de vision. Christen Dalsgaard, lui, n'hésite pas à se concentrer sur les détails d'un bout de vieux mur (Mur à colombages enduit à la chaux, 1859).

"Ces œuvres circulaient entre les artistes mais elles n'étaient pas présentées aux expositions annuelles de l'Académie [royale des Beaux-Arts] à Charlottenborg. A mesure qu'on avance dans le siècle, elles vont prendre de l'importance et être exposées dans les musées", raconte Servane Dargnies-de Vitry.

La vérité de la figure humaine

Constantin Hansen, "Petite fille, Elise Købke, avec une tasse", 1850. Copenhague, Statens Museum for Kunst (© SMK Photo/Jakob Skou-Hansen)

Cette petite fille aux traits finement peints par Constantin Hansen en 1850 nous fixe droit dans les yeux tandis que la fragilité de l'enfance est soulignée par une tasse qui semble trop grande pour elle.

Les peintres de l'âge d'or danois n'ont pas peint que des paysages. Quand Christoffer Wilhelm Eckersberg rentre à Copenhague, il est nommé professeur à l'Académie royale des Beaux-Arts, qu'il dirigera même pendant quelques années et qu'il s'attache à réformer. Il y introduit la pose de modèles féminins jusque-là interdite pour raisons de décence. Il applique à la figure humaine le même travail de lumière et de détail.

Au début du XIXe siècle au Danemark, le marché s'élargit pour les artistes avec le développement d'une bourgeoisie qui les encourage et leur achète des portraits individuels ou de famille. La vie privée est valorisée, les portraits se font plus intimes et ceux des enfants sont particulièrement remarquables à une époque où les premiers âges de la vie prennent une importance nouvelle. Les peintres vont leur appliquer la même leçon de leur maître, "peindre ce qu'ils voient", en cherchant au-delà des traits une intériorité et une vérité psychologique.

L'Age d'or de la peinture danoise (1801-1864)
Petit Palais, Musée de Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill, Paris 8e
Du mardi au dimanche 10h-18h, nocturnes les vendredis jusqu'à 21h, fermé les lundis, le 11 novembre, le 25 décembre et le 1er janvier
Tarifs : 13 € / 11 € (gratuit jusqu'à 17 ans inclus)
Du 22 septembre 2020 au 3 janvier 2021

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