Greco au Grand Palais, une exposition à ne pas rater : on vous explique pourquoi

Le Grand Palais présente la première rétrospective de Greco en France. A voir absolument (jusqu'au 10 février 2020)

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"Pietà\" (détail) 1580-1590, collection particulière
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "Pietà" (détail) 1580-1590, collection particulière (© collection particulière)

C'est une exposition exceptionnelle qui s'est ouverte au Grand Palais. En 75 tableaux, elle raconte un génie absolu de la peinture, Greco (1541-1614), né Domínikos Theotokópoulos en Crète, peintre d'icônes, formé en Italie à l'art de la Renaissance et devenu célèbre en Espagne, à Tolède. Un artiste à part, fascinant, dont le style puissant est inclassable. Un "dieu de la peinture", n'hésite pas à dire Guillaume Kientz, convervateur de l'art européen au Kimbell Art Museum de Fort Worth (Etats-Unis) et commissaire de l'exposition.

S'il faut voir une exposition à Paris en ce moment, c'est celle-là. Voici quelques points à en retenir.

La première rétrospective Greco en France

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"L’Assomption de la Vierge\" 1577-1579, Chicago, The Art Institute of Chicago; don de Nancy Atwood Sprague en mémoire d’Albert Arnold Sprague, 1906
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "L’Assomption de la Vierge" 1577-1579, Chicago, The Art Institute of Chicago; don de Nancy Atwood Sprague en mémoire d’Albert Arnold Sprague, 1906 (Photo © Art Institute of Chicago, Dist. RMN-Grand Palais / image The Art Institute of Chicago)
L'exposition du Grand Palais est la première rétrospective consacrée à Greco en France. L'œuvre de Greco est assez dispersée, ce qui rend difficile l'organisation d'une telle réunion de 75 œuvres parmi les 300 connues du peintre. Il y a des tableaux au Prado à Madrid, à Tolède, en Italie, en Grèce, en Europe de l'Est, aux Etats-Unis car les collectionneurs en ont beaucoup acheté au début du XXe siècle. Les musées de Strasbourg en conservent un, le Louvre trois.

C'est le prêt exceptionnel de L'Assomption de la Vierge proposé par l'Art Institute de Chicago qui a été le point de départ de l'exposition. La toile monumentale peinte par Greco peu après son arrivée à Tolède, exemplaire de la synthèse que fait le peintre entre les couleurs de Titien et le dessin sculptural de Michel-Ange, n'avait jamais quitté Chicago depuis son achat à Paris en 1904.

Remarquable aussi, le prêt d'une Pietà (1580-1590) appartenant à une collection privée "très fermée" selon les mots du commissaire de l'exposition Guillaume Kientz. Cette toile exceptionnelle n'avait pas été vue par le public depuis 1982-1983 et il a fallu d'immenses efforts pour convaincre ses propriétaires de s'en séparer pour quelques semaines. "C'est un très grand privilège de pouvoir la faire partager au public", se réjouit-il.

Un peintre d'icônes né en Crète

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"Saint Luc peignant la Vierge\" 1560-1566, Athènes, musée Benaki
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "Saint Luc peignant la Vierge" 1560-1566, Athènes, musée Benaki (© Benaki Museum, Athens, Greece Gift of Dimitrios Sicilianos / Bridgeman Images)

Greco a connu la gloire en Espagne, à Tolède, où il est arrivé en 1576 mais son itinéraire n'a pas été simple. Doménikos Theotokópoulos (il a continué à signer de son nom toute sa vie) est né en 1541 en Crète, d’où son surnom. Il y est formé à la peinture d'icônes dans la tradition byzantine mais il est attiré par l'art occidental et s'installe en 1567 à Venise où il découvre les maîtres de la couleur, Titien et Tintoret. Même s'il peint encore de petits formats sur bois, il abandonne l'art de l'icône pour épouser les ambitions de la Renaissance. Le Triptyque dit de Modène (car il a été retrouvé dans les réserves du musée de la ville) témoigne de cette évolution de Greco.


Vers 1570, Greco part pour Rome où il complète sa formation. Il est accueilli, comme d'autres artistes, au palais du cardinal Farnese. Mais il en est chassé, on ignore pourquoi, peut-être parce qu'il a beaucoup critiqué Michel-Ange. En Italie, il ne peut pas accéder aux grandes commandes, ne maîtrisant pas l'art de la fresque. Il part alors tenter sa chance en Espagne, à Tolède, en 1576.

Un immense portraitiste

Greco (Domínikos Theotokópoulos, \"Portrait du frère Hortensio Félix Paravicino\" Vers 1609-1611, Boston, Museum of Fine Arts
Greco (Domínikos Theotokópoulos, "Portrait du frère Hortensio Félix Paravicino" Vers 1609-1611, Boston, Museum of Fine Arts (Photograph © 2018 Museum of Fine Arts, Boston. All rights reserved)

Une section thématique rend hommage au grand talent de portraitiste de Greco, "peut-être le plus grand", estime Charlotte Chastel-Rousseau, conservatrice de la peinture espagnole et portugaise au Louvre et commissaire associée de l'exposition. Il a continué à faire des portraits toute sa vie et avait commencé en Italie, où il fait preuve déjà d'"une acuité psychologique, d'une intensité qui fera sa marque", même si ce sont surtout les portraits peints en Espagne qui frappent par leur force. Celui du cardinal Niño de Guevara, grand inquisiteur qui derrière sa position austère et ses lunettes d'érudit, impressionnant dans son grand habit rose, montre des traits élégants et un regard subtil.

Le plus beau, peut-être, est celui du Frère Hortensio Félix Paravicino (vers 1609-1611), jeune homme d'église et poète proche de Greco, dont on a du mal à détacher le regard tant la finesse et l'intelligence des traits est fascinante.

On citera aussi le Portrait d'Antonio de Covarrubias y Levia (vers 1597-1600, conservé au Louvre), un de ses grands amis. "Un portrait absolument magnifique pour la liberté de la touche et la façon dont Greco rend la physionomie, le modelé du visage, les rides", souligne Charlotte Chastel-Rousseau.

Une synthèse de la couleur vénitienne et du modelé de Michel-Ange

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"Pietà\" 1580-1590, collection particulière
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "Pietà" 1580-1590, collection particulière (© collection particulière)

Greco se revendiquait de l'art de Venise, une peinture de la couleur. Cette influence se voit dans ses couleurs acidulées et contrastées, roses, orangées, jaunes et dans les subtiles nuances de mauve, de bleu qu'il utilise également. Mais dans sa peinture des corps, il avait aussi complètement assimilé le dessin et la sculpture de Michel-Ange.

A ce titre, la Pietà déjà citée, est exemplaire. Laissons la parole à Guillaume Kientz : "C'est un tableau sublime à plein d'égards : il reprend complètement cette symbiose entre Michel-Ange dont il cite la Pietà Bandini et un tableau de coloris vénitien, un tableau construit par la couleur à la façon des vénitiens, le tout dans un cadrage claustrophobique comme Greco les affectionne, parce que ça donne plus de force à l'image, plus d'intensité émotionnelle. Il sait très bien jouer avec les émotions, ça passe par ses couleurs qui nous transpercent comme des lances, ça passe par son cadrage qui nous submerge par sa concentration et son intensité, et par la mélodie de son pinceau. Il peint presque comme un sculpteur avec ses arêtes franches de blanc, c'est absolument bouleversant."

Tolède, un personnage secondaire des tableaux de Greco

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"Saint Martin et le pauvre\" 1597-1599, Washington, National Gallery of Art
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "Saint Martin et le pauvre" 1597-1599, Washington, National Gallery of Art (© Washington, National Gallery of Art)

Dans de nombreux tableaux peints à Tolède, Greco a représenté la ville en arrière-plan, comme un "personnage secondaire", un "passager clandestin" selon les mots de Guillaume Kientz. Il aurait ainsi rendu hommage à la ville qui avait reconnu son talent, où il a reçu de nombreuses commandes et qui était encore une ville importante au moment de son arrivée. Dans l'époustouflant Saint Martin et le pauvre, on reconnaît l'Alcazar, le pont d'Alcántara. Pour le commissaire, il y saisit bien le vert électrique de la vallée du Tage et ses ciels dramatiques hallucinants.
Dans Saint-Louis et son page on reconnait la cathédrale de Tolède. Il faut remarquer au passage dans ces deux tableaux la beauté des traits et la finesse de la relation entre les personnages.

Des dessins très rares

On connait seulement sept dessins de Greco, dont quatre sont présentés dans l'exposition. Car "le dessin n'est pas du tout central dans son processus de création", explique Guillaume Kientz. "Il est un peintre qui aborde la création par la peinture et directement avec le pinceau." Il fait une grande composition et demande à son atelier d'en faire une copie peinte miniature, sur toile, qui est gardée comme un élément de catalogue à montrer aux commanditaires.

Francisco Pacheco, le maître de Velazquez, rend visite en 1611 à Greco et décrit une salle avec des miniatures des compositions du peintre, réalisées par l'atelier, une sorte de "showroom", raconte le commissaire.

Des motifs sans cesse repris

Greco(Domínikos Theotokópoulos)\"Le Christ chassant les marchands du Temple\", vers 1575, Minneapolis, Minneapolis Institute of Art ; The William Hood Dunwoody Fund
Greco(Domínikos Theotokópoulos)"Le Christ chassant les marchands du Temple", vers 1575, Minneapolis, Minneapolis Institute of Art ; The William Hood Dunwoody Fund (© The Minneapolis Institute of Arts)

Toute sa vie, Greco a inventé des motifs qu'il a répétés, réinterprétés, recombinés. En Italie, dans le Triptyque de Modène, on trouve déjà la gueule de l'enfer qu'il transpose dans L'Adoration du nom de Jésus (dit aussi Le Songe de Philippe II). Un autre motif qui revient souvent est la figure les bras levés qu'on trouve en grand dans le Saint Jean présenté à la fin de l'exposition.

Il repeint aussi les mêmes scènes, comme cette Agonie du Christ au jardin des Oliviers : deux versions peintes à dix ans d'intervalle montrent bien comment dans la première, il cherche la composition, puis il fait une réplique plus synthétique, avec davantage d'effets. "D'abord, il fait un tableau très réfléchi, très construit, puis c'est comme un compositeur qui a trouvé son thème et le rejoue", explique Guillaume Kientz.

De la même façon, l'exposition rassemble quatre versions du Christ chassant les marchands du Temple : "Une de nos fiertés", se réjouit le commissaire. "Ce qui est fascinant, c'est comment il invente une première composition, comment elle se grave et comment elle l'accompagne toute sa vie. Il va varier, se réinventer dans le style, la technique, pour méditer toujours plus les possibilités de l'image."

Un artiste oublié et redécouvert par les artistes modernes

Greco (Domínikos Theotokópoulos), \"L’ouverture du cinquième sceau\", dit aussi \"La vision de saint Jean\", 1610-1614, New York, The Metropolitan Museum of Art; Rogers Fund, 1956
Greco (Domínikos Theotokópoulos), "L’ouverture du cinquième sceau", dit aussi "La vision de saint Jean", 1610-1614, New York, The Metropolitan Museum of Art; Rogers Fund, 1956 (© Photo (C) The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA)

Après la gloire à Tolède, Greco a été oublié aux XVIIe et XVIIIe siècles par les historiens de l'art. A partir du milieu du XIXe siècle, quelques collectionneurs, puis des artistes, l'ont redécouvert. Au début du XXe siècle, de nombreux tableaux de Greco, conservés dans les établissements religieux de Tolède, ont été vendus à Paris, plaque tournante du marché de l'art à l'époque. Le marchand Durant-Ruel notamment, achetait en Espagne pour revendre à des collectionneurs américains.

Dernière œuvre de l'exposition, L'ouverture du cinquième sceau, dit aussi La vision de saint Jean est saisissante par ses couleurs, ses figures vibrantes, sa lumière. Cézanne a vu le tableau en photo et s'en est inspiré, Picasso aussi l'a regardé. Pour Guillaume Kientz, "c'est un des plus importants pour l'histoire de la peinture du XXe siècle".

"Souvent méprisé par les historiens de l'art, Gréco doit sa redécouverte aux esthètes, aux critiques d'art, aux écrivains, aux peintres, parce que sa peinture parle directement, s'affranchit de tout intermédiaire, sort du tableau et joue directement avec le regard du spectateur", conclut-il.

Greco
Galeries nationales du Grand Palais, entrée galerie sud-est, Paris 8e
Tous les jours sauf le mardi.Jeudi, dimanche et lundi de 10h à 20h.
Nocturne mercredi, vendredi et samedi de 10h à 22h.
Fermeture anticipée le vendredi 18 octobre à 20h.
Pendant les vacances scolaires l’exposition restera ouverte tous les jours de 10h à 22h
(sauf le mardi / et le dimanche 3 novembre fermeture à 20h / le dimanche 5 janvier fermeture à 20h)
Tarifs : 13€ / 9 €, gratuit pour les moins de 16 ans et bénéficiaires des minima sociaux
Du 16 octobre au 10 février