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Infographies Musées hors de prix ? Pourquoi en vingt ans le tarif d'entrée du château de Versailles et du Louvre s’est envolé

Le ticket au Louvre est passé de 7 euros en 2000 à 17 euros (en ligne) en 2019, soit une hausse de 142 %. Enquête sur une augmentation spectaculaire dans les grands musées français.
Article rédigé par Rudy Degardin
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 5 min
La pyramide du Louvre à Paris, le 15 janvier 2023. (JOAO LUIZ BULCAO / HANS LUCAS / AFP)

Ahhh, l'an 2000... ses Nokia incassables, Alizée chante Lolita, une balade au Louvre ou au Centre Pompidou pour une trentaine de francs (entre 5 et 7 euros). Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ; car le constat est frappant, le tarif adulte des quatre établissements publics les plus fréquentés a depuis largement doublé. Le droit d’entrée au château de Versailles coûte aujourd'hui 19,50 euros, au Louvre 17 euros, celui au Centre Pompidou 15 et 16 au musée d’Orsay. Une envolée des prix qui pose question.

Certaines raisons avancées : la hausse actuelle du coût de l’énergie et des matières premières. Dans le même temps, les musées doivent adapter leurs espaces à un public toujours plus nombreux, monter des expositions, imprimer des catalogues... Mais en regardant de plus près, le coût du billet grimpe bien plus rapidement que l’inflation. D'où peut alors venir cette forte augmentation ? Ce qui est sûr, c'est qu'elle ne date pas d'hier. Le musée du Louvre et le musée d'Orsay n'ont d'ailleurs pas réévalué leurs tarifs depuis quelques années. 

Un désengagement de l’État

"Les établissements sont invités depuis les années 80 à s’adresser au marché pour générer une partie de leurs recettes", explique François Mairesse, professeur de muséologie à l'université Sorbonne-Nouvelle. "Cela les oblige à développer une vraie politique tarifaire selon les principes généraux du marketing". Ils font alors face à une double injonction : respecter une mission de service public en s'ouvrant au plus grand nombre tout en étant plus autonomes financièrement. Le large éventail de gratuité pour des publics spécifiques (jeunes, demandeurs d’emploi, enseignants, etc.) se complète par une grille tarifaire au prix fort. Or, "pour un touriste qui a peut-être déjà payé 1 000 euros pour son vol et 150 euros par jour pour son hôtel, le billet du Louvre peut coûter 25 ou même 40 euros, il ira quand même", assure le chercheur. Face au désengagement de l'État, les politiques tarifaires des établissements semblent ainsi s'adapter à un tourisme de masse. 

La salle des États, lieu où se trouve la Joconde, au musée du Louvre, le 2 mai 2022. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)

En 2011, la Cour des comptes notait que "les tarifs sont devenus des sujets de gestion majeurs pour les musées, mais ne sont plus considérés comme des leviers stratégiques pour la politique nationale". Le problème, c'est qu'une enquête du Credoc révèle qu’en 2019, 44 % des Français ont déjà renoncé à une visite en raison d’un billet jugé trop élevé. Dans la grande majorité des cas, le coût était supérieur à 10 euros.

Des dépenses plus importantes

Avec la forte affluence, les frais de fonctionnement de ces grandes institutions ne cessent de croître. S’ajoutent de grands chantiers, à l’image du département des Arts de l’Islam ouvert au Louvre en 2012, ou encore l’acquisition d’œuvres d’art afin d’enrichir les collections publiques. Le musée le plus fréquenté au monde consacre ainsi 20 % de sa billetterie à ce dernier point. Or, un rapport sénatorial souligne que le prix des œuvres ne cesse de monter. En 2021, le Porte Étendard de Rembrandt, classé trésor national et estimé à 165 millions d'euros, a quitté le territoire, faute de fonds nécessaires pour l'acquérir. Face à des dépenses toujours plus grandes, la billetterie devient un atout majeur. La hausse de la fréquentation corrélée au tarif d'entrée a rapporté au Louvre 99 millions en 2019 contre 40 millions en 2011.

Du côté du musée d'Orsay, si avant 2010, les subventions d’État étaient supérieures à ses ressources propres, un tournant s’opère dans la dernière décennie. Les subventions d'État stagnent (ou parfois baissent) et dans le même temps, les dépenses augmentent. Il est alors nécessaire pour le musée de réévaluer ses tarifs. En 2011, ses recettes passent de 30 millions à 47 millions en 2019. 

"L'État reste évidemment très présent, assure Guillaume Blanc, directeur des publics du musée d’Orsay. Il finance plus d'un tiers des frais de fonctionnement et a été également d'un grand soutien pendant la crise sanitaire. C'est d'ailleurs pour ça que les musées nationaux français n'ont pas connu de crise aussi importante que celles des musées anglo-saxons, qui ont été obligés de licencier une partie de leurs effectifs. Mais évidemment, l'État nous encourage à développer nos ressources propres."

Les "bonnes" raisons de payer plus

L’augmentation du coût d’entrée se conjugue souvent à une offre plus importante. Le château de Versailles explique à franceinfo qu’en 2006, la hausse de 7,50 euros supplémentaire est due à l’intégration de l’audioguide dans le ticket. Elle se justifie aussi par les grands travaux de restauration entrepris. Cent-six salles ont été ouvertes depuis 2011, ce qui a permis d’accroître significativement le parcours de visite.

Le nettoyage de la galerie des Glaces au château de Versailles, le 5 juin 2020. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

Pour expliquer un changement de prix auprès du public, les musées proposent parfois un billet jumelé à l'exposition temporaire ou encore un service comme la réservation en ligne. Dans le journal La Croix, Jean-Michel Tobelem, professeur en sciences de gestion culturelle à l’université Panthéon-Sorbonne, qualifiait ce dernier point d'"augmentation déguisée, car les touristes ne veulent pas prendre le risque de se voir refouler".

Guillaume Blanc tient néanmoins à rappeler qu'au musée d'Orsay, "45 % des visiteurs sont venus gratuitement l’année dernière. Principalement des jeunes issus de l’Union européenne, des bénéficiaires de minima sociaux, mais également des enseignants et des scolaires. Le musée a par ailleurs mis en place un tarif spécifique à 10 euros pour les nocturnes [soit une baisse de 4 euros si le ticket est pris sur place et 6 euros en ligne]". Autant de mesures qui permettent de démocratiser la visite.

Des touristes visitent le musée d'Orsay à Paris, le 8 juillet 2020. (UGO PADOVANI / HANS LUCAS / AFP)

La hausse du billet d'entrée s'inscrit aussi dans un contexte plus global. Le musée du Prado à Madrid propose aujourd'hui une visite à 15 euros (contre 6 euros vingt ans auparavant). Le Metropolitan Museum of Art à New York coûte 30 dollars (27 euros). Quant aux musées nationaux anglo-saxons, dont les collections permanentes sont gratuites, leurs expositions temporaires explosent, allant parfois jusqu'à 26 livres (29 euros).

Les établissements publics français se trouvent donc dans la moyenne. Mais dans le même temps, il n'est plus rare de voir des expositions événements proposés par des acteurs privés à des tarifs exorbitants. À l'image de l'exposition Ramsès et l'or des pharaons dont les billets peuvent aller jusqu'à 32 euros par personne. Le prix des sorties culturelles s'envole alors et crée un fossé entre ceux pouvant payer et ceux qui ne peuvent pas.

Contexte de crise oblige, l'été dernier, le Centre Pompidou a discrètement fait monter son droit d'entrée de 1 euro, le château de Versailles de 1,50 euro. Et face aux injonctions d'autonomie financière et à des dépenses toujours plus importantes, ils n'ont pas fini de réévaluer leurs tarifs.

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