La dernière interview d'Agnès Varda dans les jardins de Chaumont-sur-Loire

Invitée de la nouvelle saison Art et Nature qui ouvre samedi dans le domaine du château de Chaumont-sur-Loire, Agnès Varda, disparue dans la nuit de jeudi à vendredi 29 mars, était encore sur place samedi 23 mars pour présenter ses œuvres, "Trois pièces sur cour". Le journaliste de l'AFP se souvient de l'effort qu'elle a consenti pour "donner le mot juste. Comme si c'était une forme d'au revoir".

Un arbre coupé, des "mains complices", une pellicule de film recyclée en cabane : assise sur un banc, l'infatigable Agnès Varda, disparue à l'âge de 90 ans, veillait encore, samedi 23 mars, scrupuleusement à l'installation de ses trois œuvres dans la Cour des Jardiniers du château de Chaumont-sur-Loire, se réjouissant de voir "l'art intégré à la nature".

"Osons être sentimentaux"

Agnès Varda était déjà venue plusieurs fois dans ce château de Loir-et-Cher, "comme les gens qui aiment voir des belles choses". "Je trouve formidable que l'art soit intégré à la nature. C'est une grande joie d'être ici", explique-t-elle alors à l'AFP.

La première, une exposition de photographies intitulée "à deux mains", est une série de "mains complices" et "amoureuses". Des couples ont joint leurs mains devant son objectif. "Les photos ont été prises avec en fond la toile cirée de ma table de cuisine. Pendant trois mois, mes amis sont venus poser gentiment les uns après les autres", racontait-t-elle. "C'était à chaque fois un moment de plaisir calme et doux. Osons être sentimentaux", résume l'artiste âgée de 90 ans, récompensée en 2017 à Hollywood par un Oscar d'honneur saluant la richesse et la diversité de son œuvre.

"Je préfère les arbres seuls aux forêts"

Chaque photo est entourée d'une guirlande de toutes petites patates en forme de cœur. Juste à côté, dans un espace carré, se dresse un arbre. Et pas n'importe lequel. "L'arbre de Nini", un tronc prolongé de ses racines en souvenir d'un épicéa coupé dans la cour de sa maison à Paris, sur lequel sa chatte Nini s'était installée pour bénéficier de la vue.

"Je préfère les arbres seuls aux forêts. Ce que je crée n'est pas conceptuel. C'est graphique, sculptural, en partant d'une réalité simple, en mélangeant toujours du vrai et du faux. Créer ce n'est pas seulement rêvasser. On part d'une petite rêverie et ça devient une œuvre. Au fond, c'est la définition de l'art contemporain", confie-t-elle.

Et du travail de la plasticienne ? "Je n'emploie jamais ce mot. J'aurais trop l'impression de vendre du plastique. Je préfère dire comme les américains: visual artist." La précision ainsi apportée, Agnès Varda, canne dans une main, lunettes de soleil dans l'autre, évoquait la troisième œuvre de son exposition "La Serre du bonheur", une cabane en forme de serre où poussent des tournesols, réalisée pour la galerie Nathalie Obadia à Paris en mai 2018.
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Elle est fabriquée avec la copie entière du film "Le Bonheur" qu'elle réalisa en 1964. Les visiteurs peuvent entrer et voir de plus près les images en transparence. Vingt-quatre images valent une seconde.

"Si vous recolliez les pellicules (2.159 mètres), vous pourriez projeter le film en salle", précise l'une des figures de La Nouvelle Vague. Entre "récupération" et "recyclage artistique", l'auteure en 2000 du documentaire "Les Glaneurs et la Glaneuse" interroge aussi en creux sur le recyclage : "Que fait-on de nos déchets. Autrefois, les pauvres recoupaient bien les pantalons des hommes. Avec le haut, on faisait des jupes. Il y a toujours eu une économie avec les restes", rappellait cette artiste engagée.

"Elle fermait les yeux, elle me tenait la main", confie le journaliste de l'AFP

"Elle fermait les yeux, elle avait un mal fou à reprendre sa respiration, elle me tenait la main", a témoigné vendredi 29 mars le journaliste. "Elle faisait preuve d'une concentration infinie, impressionnante, pour donner le mot juste. Comme si cette exposition était une forme d'au revoir".